21e dim. ordinaire (23/8) : Commentaire
Nous venons à la messe pour célébrer les “saints mystères”. Non quelque vérité obscure, incompréhensible, mais la profondeur insondable de Dieu (deuxième lecture). Si, avec Pierre, nous la proclamons, c’est encore grâce au Père qui nous la révèle (évangile). Révélation qui nous fera prendre part à l’activité du Christ, et jusqu’à son “pouvoir des clés” (première lecture et évangile).
Première lecture : Is 22,19-23
Le prophète Isaïe vit à la cour du roi Ezéchias (8e siècle avant J.-C.). Mais il y a là un mauvais gouverneur, Shebna. Celui-ci avait-il détourné les fonds royaux à son avantage, comme on peut le soupçonner à travers les versets précédant notre extrait () ? Toujours est-il que le prophète a charge de lui dire de la part du Seigneur : je vais te chasser de ton poste.
A sa place, Dieu fait mettre un homme intègre, Eliakim fils de Hilkias. Je le revêtirai de tes vêtements honorifiques, de ta tunique, et le ceindrai de ton écharpe. Et, surtout, je lui donnerai l’insigne du pouvoir : la clé, la clé de la maison de David - ce qui lui donnera libre accès au roi et libre administration des biens royaux. S’il ouvre, personne ne fermera ; s’il ferme, personne n’ouvrira.
C’est à ce dernier verset que fera allusion le Christ quand, il donnera à Pierre le pouvoir des clés : "Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux" (évangile).
L’Apocalypse désignera Jésus lui-même comme celui qui tient en main la clé de David (). Jésus, le ressuscité, nous a ouvert, par sa résurrection, les portes du Royaume.
Psaume : Ps 137
De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce, je te chante en présence des anges. Et pendant cette eucharistie, je me prosterne vers ton temple céleste où Jésus, ton Fils, fait lui-même eucharistie.
Oui, je te rends grâce de ce que tu répondis à son appel dans la détresse de sa passion, et tu fis, dans sa résurrection, grandir dans son âme la force.
Je te rends grâce encore, car tu as tout fait pour moi. Tu m’as choisi, élu, comme l’humble Hilkias (première lecture). Tu m’as confié une grande responsabilité, tu m’as donné tes clés : dans le baptême, tu m’as consacré prophète, prêtre, roi. Quelle confiance tu me fais !
Deuxième lecture : Rm 11,33-36
Paul, qui vient de méditer sur le mystérieux refus des Juifs, sur l’imprévisible succès de l’Evangile chez les païens et sur la miséricorde finale accordée à tous (20e dimanche A), en devient tout songeur. Alors il s’incline et adore ce Dieu dont les décisions sont insondables et les chemins impénétrables. Ce n’est pas le fataliste : "Allah est Allah" du musulman. C’est le cri émerveillé devant les profondeurs de Dieu dont la sagesse voit plus loin que nos petits esprits.
Nous qui sommes si souvent déroutés par Dieu, nous voudrions lui dicter ce qu’il doit faire. Un peu d’humilité ! Quel esprit humain a connu la pensée indicible du Seigneur ? Qui peut prétendre être son conseiller ? Qui peut se croire des droits, méritant de recevoir en retour ?
La liberté de Dieu est souveraine. Abandonnons-nous à sa Providence, car elle n’est pas destin aveugle, ni autoritarisme de potentat. Elle est amour, sagesse, bien au-delà de nos courtes planifications. Attitude difficile, quand nous sommes “dans le trou”, désespérés. Jésus l’a vécue, quand il cria : "Pourquoi ?" En ajoutant : "Père, je m’en remets entre tes mains." Puis, l’épreuve passée, nous nous retournons, émerveillés devant les décisions insondables. Quelle profondeur de la richesse, de la sagesse, de la science de Dieu !
Évangile : Mt 16,13-20
La scène a lieu dans la région de Césarée, non la maritime où réside Pilate, mais celle de Philippe, dans l’extrême nord du pays. Nous voici à un sommet de la vie de Jésus où les révélations progressives sur sa personne vont culminer dans la profession de foi de Pierre.
Jésus lui-même provoque ses disciples à le reconnaître pour celui qu’il est vraiment. Ménageant les transitions, il commence par leur demander : Le Fils de l’homme (déjà cette expression ,“révèle” Jésus comme ce personnage extraordinaire annoncé par Daniel), qui est-il, d’après ce que disent les hommes, l’opinion courante ? Ils répondirent : Pour les uns, il est Jean Baptiste, encore bien dans les mémoires et dont Hérode disait : "Ce Jean que j’ai fait décapiter, c’est lui qui (en Jésus) est ressuscité" () - pour d’autres, Élie, le grand Élie qui allait revenir à la fin des temps préparer le Messie () - pour d’autres encore, le prophète Jérémie ou l’un des autres prophètes. Jésus est donc reconnu comme un grand spirituel, mais non comme le Messie attendu. Aujourd’hui encore, les hommes, des poètes, des philosophes, des groupes révolutionnaires... reconnaissent en Jésus une grande figure de l’humanité. Mais ils en restent là.
Que Jésus se distance de cette identification superficielle et réductrice apparaît dans sa question : Et vous ? Vous qui me connaissez mieux, pour vous, qui suis-je ? Jésus ne me demande pas mon opinion, mais ma conviction. Non ce que pense la théologie à ma place, mais ce qu’il est réellement dans ma vie.
Prenant la parole, Simon-Pierre déclara. Expression pour dire l’importance du moment. Pierre parle ici au nom des autres, il exprime un consensus parmi les apôtres, au point que sa profession de foi prend couleur d’autorité. Déjà perce le rôle particulier de Pierre que Jésus va bientôt confirmer. Tu es le Messie ! Du mot ‘mashia’ : l’oint, l’envoyé ; en grec : Chrestos, le Christ. Messie et Christ sont donc deux mots pour le même titre. Tu es celui que Dieu envoie pour libérer son peuple. C’est le plus petit Credo : Je crois en Jésus le Christ. Nos Credo plus tardifs ne feront que l’amplifier. Tu es le Fils du Dieu vivant ! Explicitation plus forte encore, où perce la filiation divine de Jésus que l’évangile de Jean affirmera avec tant de force. En ces deux titres se concentre toute notre foi. Cette profession de Pierre est un sommet. S’est-il rendu compte alors de la portée de son acte de foi ?
Heureux es-tu (c’est une béatitude), quelle chance, quelle grâce ! En effet ce n’est pas la chair et le sang, le raisonnement humain, qui t’a révélé cela. Comment l’homme pourrait-il découvrir de lui-même l’inouï de la personne de Jésus ? De Jésus, Fils du Père ? La foi, nous ne l’inventons pas, nous la recevons. Et Jésus nous demandera de prier pour ne pas la perdre ().
C’est pure grâce, pure révélation : C’est mon Père qui est aux cieux qui t’a révélé cela (révéler : enlever le voile).
Puis l’attention se porte sur Simon qui vient d’affirmer sa foi au nom de tous. Et moi, je te déclare (l’expression solennelle revient pour la 3e fois) : Toi qui t’appelles Simon, fils de Yonas, tu es Pierre (mot à mot : roc solide) sur lequel je bâtirai mon Église, et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. L’Eglise sera bâtie sur un homme d’abord faible qui vacille dans la trahison ! Tant de poids pour tant de faiblesse ! Et les mots incroyables continuent de tomber : Je te donnerai les clés du Royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié aux cieux et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié aux cieux. Les pouvoirs du Christ lui sont transmis. Et Dieu (les cieux) se portera garant de ce qu’il aura lié ou délié. Pierre est fait le “lieu-tenant” de Jésus. Quel pouvoir ! Mais dans quelles limites aussi ! Pierre n’a ce pouvoir que pour autant qu’il agira “dans le nom” de Jésus, que pour autant qu’il agira en conformité avec le Christ. Paul lui déniera la compétence lorsqu’il n’agira pas selon “la vérité de l’Evangile” ().
• Ce “pouvoir des clés”, Pierre l’exerce en communion avec les autres apôtres qui l’ont également reçu (), un pouvoir qui n’est, en fait, que le signe visible de l’agir du Christ dans son Église. Ce pouvoir prend plus d’intensité en la personne de Pierre et de ses successeurs et devient ainsi le signe de l’unité entre les Églises, signe précieux que commencent à reconnaître nos frères séparés.
• La grande infaillibilité
Je crois en Dieu, je lui fais donc confiance, je sais qu’il aidera l’Eglise à garder fidèlement l’Evangile. Et cela grâce à l’Esprit Saint : "Mon Père vous donnera un autre Défenseur, il restera avec vous toujours ; c’est lui l’Esprit de vérité." ()
Voilà la grande garantie, la sûre. Les hommes d’Eglise se sont trompés et se trompent encore ; ont péché et, hélas ! pécheront encore. Mais l’Eglise ne perdra jamais le Christ ni l’Evangile. Même dans les pires périodes de décadence, elle ne les a jamais perdus.
Ce n’est pas son mérite, c’est l’œuvre de la miséricorde de Dieu envers nous. Il l’a promis. Il tient ses promesses. Que la tempête fasse rage, que la barque semble près de sombrer ou que, molle, elle vogue sans le souffle - le trésor vivant de l’Evangile ne sera ni entamé ni corrompu. Pour ce qui est de politique ou de science, que de fois l’Eglise s’est fourvoyée ! Pour ce qui est de sa foi, elle est infaillible, non d’elle-même, mais de cet Esprit de Jésus, "envoyé par le Père et qui restera avec vous pour toujours".
Le dernier verset revient sur ce qui fait l’essentiel de cette page très dense : la foi au Christ, à un Christ que Pierre, le temps d’un éclair, entrevoit tel qu’il sera manifesté à Pâques : Le Messie, le Fils du Père. Mais cette révélation est tellement inouïe que les esprits mal préparés ne sauraient l’accueillir. Autant la tenir cachée pour l’instant. Et il ordonna aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Messie. A la résurrection, l’Esprit les poussera à le proclamer. Et avec force.
Prêtre du diocèse de Luxembourg.
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