18e dim. ordinaire (2/8) : Commentaire
En cette eucharistie nous méditons sur... la messe. Qu’y faisons-nous ? Nous y faisons action de grâce pour le corps du Christ (évangile). Mais, pour en profiter, il faut avoir faim, faim de Dieu. Vous qui avez faim et soif de bonheur, ne vous fatiguez pas pour ce qui ne rassasie pas, cherchez Dieu qui seul peut vous combler (première lecture). Rien alors ne pourra vous séparer du Christ (deuxième lecture).
Première lecture : Is 55,1-3
Le prophète annonce, après une période de disette, un temps d’abondance. A ces exilés qui devaient acheter même l’eau, voici que Dieu promet du vin et du lait sans argent et sans rien payer. Mais il s’agit d’une autre nourriture que celle où l’on dépense l’argent pour ce qui ne nourrit pas et où l’on se fatigue pour ce qui ne rassasie pas. Les bonnes choses et les viandes savoureuses qu’annonce le prophète sont spirituelles : c’est la Parole de Dieu, nourriture du cœur, plus importante encore que le pain et l’eau matériels. Prêtez l’oreille, écoutez et vous vivrez. Cette Parole, c’est Dieu lui-même qu’il nous faut assimiler. Ezékiel () et l’Apocalypse () vont jusqu’à montrer les prophètes mangeant symboliquement le livre de la Parole de Dieu.
La prophétie trouve sa réalisation en Jésus qui se dit le Pain de Vie. Nous le “mangeons” en croyant en sa Parole () et en communiant à son Corps eucharistique (). Le récit de la multiplication des pains (évangile) en sera l’annonce et la figure.
Tous les dimanches, à la messe, cette nourriture nous est donnée à deux tables : celle de la liturgie de la Parole : écoutez et vous vivrez - celle de l’Eucharistie où Dieu renouvelle son Alliance avec nous.
Psaume : Ps 144
Seigneur, nous te rendons grâce pour ta tendresse, ta bonté, mais surtout pour la sainte nourriture que tu donnes au temps voulu, maintenant, pendant cette eucharistie : ta Parole et ton Corps. Tu nous rassasies avec bonté, tu es fidèle, tu refais avec nous l’Alliance nouvelle et éternelle dans ton Corps. Tu es si proche de nous que nous sommes en communion intime avec toi. Nous te rendons grâce.
Deuxième lecture : Rm 8,35.37-39
Nous voici au finale, au couronnement de ce fameux chapitre 8 de la lettre, chapitre qui compte parmi ce qu’il y a de plus beau dans l’Ecriture. A relire souvent. Pour s’en imprégner.
Ce finale est une hymne, disons plutôt un cri : Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? Non que notre amour soit sûr, c’est l’amour du Christ qui en est le garant. Nous sommes vainqueurs, est-il dit plus bas, grâce à celui qui nous a aimés.
Paul parle d’expérience. Que n’a-t-il déjà enduré ! La détresse, l’angoisse, la persécution surtout de la part de ses compatriotes, la faim, le dénuement, le danger, le supplice (littéralement le glaive de la décapitation sous lequel d’ailleurs il tombera). Qu’il suffise de relire sa confidence dans sa deuxième Lettre aux Corinthiens ().
Et Paul de renchérir avec une liste de forces considérées alors comme maléfiques, et qu’il classe par paires d’antithèses : esprits - puissances, astres - forces des cieux et des abîmes. Et, de peur d’en oublier, il ajoute : aucune autre créature, rien. Ces forces maléfiques seraient aujourd’hui toutes les résistances à l’Evangile, cet énorme mur d’indifférence chez nous, cette haine anti-religieuse dans les pays totalitaires, cette crasse faite à celui qui se mouille pour l’Evangile, nos propres fatigues, angoisses, détresses... Rien de tout cela, si nous sommes ancrés dans l’amour, rien de tout cela ne pourra nous séparer de cet amour de Dieu qui est en Jésus-Christ notre Seigneur.
Quel optimisme enragé ! Quelle foi ! Quel camouflet à nos chrétiens (clercs compris) peureux, timides, angoissés, pessimistes. Aux coriaces dénigreurs qui voient déjà couler le bateau. Hommes de peu de foi, dit Jésus si souvent !
Faut-il le redire, il n’est pas ici question d’un christianisme sous la tonnelle, ni de liturgie hors problèmes ; c’est dans l’angoisse, la persécution que Paul chante sa confiance. Celle-ci ne bâtit pas sur la qualité de notre christianisme, mais sur l’amour du Christ en qui, misérables, nous sommes les grands vainqueurs.
Évangile : Mt 14,13-21
Une des pages les plus importantes des évangiles. Le fait est rapporté six fois, ce qui est rare. Matthieu lui-même le redonne au chapitre suivant () ; nous en lisons la version de Jean au 17e dimanche B (), celle de Luc à la Fête-Dieu, Année C (). Une des pages les plus difficiles aussi. Car beaucoup de chrétiens, peu familiarisés avec la manière d’écrire des évangélistes, trouveront tirées par les cheveux les allusions et à l’Ancien Testament et à la liturgie des premières communautés chrétiennes. Mais on ne comprend cette page que dans ce double rapport.
Le cadre donné par Matthieu est dramatique. Jésus vient d’essuyer un camouflet à Nazareth. Son cousin Jean Baptiste vient d’être décapité. Jésus se retire dans un endroit désert, à l’écart. C’est presque une fuite. Mais le désert n’est-il pas le lieu des grands événements d’Israël ? La manne n’a-t-elle pas été donnée au désert ? Et cette grande foule qui le rejoint, n’a-t-elle pas quelque parenté avec le peuple d’Israël au désert, criant à Dieu sa faim ?
Quant à ce soir, n’est-il pas une allusion au soir du monde quand Dieu rassemblera le peuple pour le festin messianique annoncé par les prophètes ? (voir première lecture, ...).
Enfin, la façon de raconter l’événement n’a-t-elle pas son “lieu” dans la Cène de Jésus et la liturgie eucharistique des communautés primitives ? C’est presque le mot à mot de nos consécrations : le soir, (la veille de sa passion), Jésus prit... le(s) pain(s)... leva les yeux au ciel, prononça la bénédiction (autre mot pour : il rendit grâce), le(s) rompit et le(s) donna aux disciples. Ne reconnaissons-nous pas un geste de l’eucharistie dans l’apport des offrandes : apportez-moi ici les cinq pains et les deux poissons ? Les disciples ne sont-ils pas les ministres de ce repas, eux qui donnent les pains à la foule ? N’en sont-ils pas les gardiens, puisque des morceaux qui restaient on ramassa, pour qu’il ne s’en perde rien, douze paniers pleins, douze, en signe des douze apôtres, les grands dépositaires de l’Eucharistie ? Cette abondance même n’est-elle pas, pour en revenir aux premiers parallèles, le signe de l’abondance messianique à la fin des temps ? Et ces douze paniers pleins, ne sont-ils pas, désormais, signes de l’universalisme de l’Eglise, appelée à donner le Christ à tous les hommes ?
A ne regarder que la surface de l’événement, on bute sur du merveilleux. A le regarder en profondeur, on trouve toutes les couches de la nourriture divine : celle de la manne, celle de l’Eucharistie, celle du banquet céleste.
Nous voilà loin d’un récit anecdotique, c’est bien un récit “transfiguré”, au-delà des figures, dans une réalité plus profonde.
Ce serait donc passer à côté de la question que de se bloquer sur du merveilleux : comment le Christ s’y est-il pris ? La vraie question est celle-ci : pourquoi Jésus a-t-il fait ce geste ? Pour préparer le double grand geste de la Cène et de la croix où il se livre à nous.
Ne raisonnons pas, car le cœur a de ces raisons... ouvrons le cœur. Soyons émerveillés, plus encore que les gens d’alors, stupéfaits de ce repas dont ils ne pouvaient encore saisir la portée.
Même éclairés par la sainte Cène qui a suivi ce repas et par les innombrables eucharisties que nous avons célébrées, savons-nous ce que c’est que de manger ce pain ? Communier ? La fréquence même de nos messes nous joue des tours, et nous voilà guettés par l’accoutumance. Quand vient le moment de communier, nous nous mettons dans la file, nous recevons l’hostie et nous repartons à nos distractions. On avale, on ne “communie” pas. Non qu’il faille être transporté. Communier n’est pas une question de sentiments, c’est prendre conscience d’accueillir le Christ, avoir faim de lui. Ai-je vraiment faim du Christ ? Plutôt que de prier : donne-nous ton pain - il vaudrait souvent mieux dire : Seigneur donne-moi faim, faim de toi.
Enfin, faut-il ajouter qu’on ne saurait apaiser cette faim spirituelle sans, en même temps, chercher à apaiser la faim physique de tant de mal-nourris ? Ah ! que nous soyons, comme le Christ ce jour-là, saisis de pitié, littéralement pris aux entrailles ! Que nous écoutions l’ordre de Jésus : Donnez-leur vous-mêmes à manger - pour que tous mangent à leur faim.
Prêtre du diocèse de Luxembourg.
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