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Spiritualité de la Mission ouvrière

Il y a dix ans, La Foi d’un peuple publiait une étude que j’avais réalisée pour répondre à la question : « Y a-t-il une spiritualité de la Mission ouvrière ? » [1]. Je répondais qu’il n’y en avait pas une mais plusieurs dans la mesure où la Mission ouvrière avait hérité de toutes les grandes traditions spirituelles de l’histoire du Christianisme : je citais ce que la révision de vie devait à la spiritualité ignatienne, ce que la priorité à la mission devait à la famille dominicaine et la priorité aux exclus à la tradition franciscaine, ce que les militants ouvriers chrétiens devaient aux grands mystiques du Carmel, à Saint François de Sales ou à l’Ecole française.

L’originalité de la Mission ouvrière est justement d’articuler ces différents héritages avec les intuitions de l’Action catholique et avec ce qu’on pourrait appeler l’humanisme du mouvement ouvrier (le sens du collectif, de la lutte, de la solidarité…)

A l’occasion du cinquantenaire de la Mission ouvrière, de tous côtés, une même demande s’exprime : s’en dire plus sur la spiritualité qui anime les acteurs de la Mission ouvrière, mettre à jour l’expérience spirituelle qu’ils mettent en œuvre au quotidien dans leur manière d’articuler l’action sociale et la suite de Jésus, expliciter les chemins sur lesquels l’Esprit du Christ les entraîne. Il y a là un trésor qu’il faut explorer si nous voulons le partager pour que cela devienne le bien de tout le Peuple de Dieu. Je vais tenter de le faire en regroupant les éléments de ce trésor autour de trois expressions :

 une spiritualité humaniste,
 une spiritualité de la croix,
 une spiritualité de la relation.

Précisons tout de suite que la mission ouvrière n’a nullement le monopole de ces trois caractéristiques qui appartiennent, me semble-t-il, à toutes les spiritualités vraiment chrétiennes, mais c’est la manière dont elle les vit et dont elle les tient ensemble qui fait son originalité.

1. Une spiritualité humaniste

L’homme, chemin vers Dieu.

J’utilise le terme humaniste pour traduire en langage contemporain ce que la théologie chrétienne appelle l’incarnation. J’aurais pu dire « une spiritualité de l’incarnation » mais c’est un terme technique pour dire que Dieu s’est fait homme en Jésus de Nazareth. Depuis que Dieu s’est fait humain en Jésus le Christ, l’homme est le chemin privilégié pour rejoindre Dieu. Parce que l’homme est la route que Dieu a prise pour nous rencontrer, il est la route que nous sommes invités à prendre pour aller à sa rencontre. Selon la belle expression de Jean-Paul II, « l’homme est la première route que l’Eglise doit parcourir en accomplissant sa mission. » (Le Rédempteur de l’homme, n° 14). Jésus n’est pas seulement le visage humain de Dieu, il est aussi le visage divin de l’homme : suivre Jésus, devenir son disciple, c’est apprendre à devenir humain [2] à la manière dont Dieu est devenu humain en Jésus de Nazareth. Humanisme donc, mais humanisme chrétien, bien sûr. On peut dire de la foi des chrétiens en mission ouvrière qu’elle se présente comme « un humanisme intégral et solidaire », selon l’expression du Conseil Pontifical Justice et Paix à propos de la doctrine sociale de l’Eglise [3].

Toute la vie.

On peut parler en effet d’ humanisme intégral dans la mesure où la spiritualité de la mission ouvrière englobe la totalité de la vie de ses membres. C’est bien toute la vie qui est reprise, relue et partagée sous le regard de Dieu dans ce qu’on appelle en mission ouvrière la révision de vie. Il n’y a pas de spiritualité sans pratiques qui permettent d’en vivre. La révision de vie est la pratique centrale des différents partenaires de la mission ouvrière, même si chacun la vit avec des accents spécifiques. Un universitaire, professeur à Sciences-Po et directeur de recherche au CNRS en sociologie religieuse, a souligné le caractère intégraliste de la révision de vie : « Le projet de l’Action catholique est évidemment un projet intégraliste, c’est-à-dire un projet pastoral et social qui trouve dans la foi le support et l’inspiration de toute action individuelle et collective. (…) Le caractère intégraliste de la révision de vie se reconnaît à ce que c’est bien toute la vie, et non pas quelques actes seulement, qui est éclairée et orientée par la foi » [4]. Les convocations et les comptes-rendus des révisions de vie sont là pour témoigner qu’on n’y parle pas seulement de la vie au travail, mais aussi de la vie familiale, du voisinage, de l’action politique, des vacances, de la maladie et de la mort… On y retrouve le beau programme de la spiritualité ignatienne : Voir tout en Dieu et chercher Dieu en tout. [5]

Une spiritualité enracinée.

Depuis que Dieu s’est fait humain, il ne peut plus y avoir d’opposition entre l’homme et Dieu : la cause des hommes est devenue la cause de Dieu [6] parce qu’en Jésus, les deux ne font qu’un. Il n’y a donc plus d’opposition entre le ciel et la terre, entre le spirituel et le charnel, entre l’éternel et l’histoire, entre la prière et l’action, entre la mystique et le politique, entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Ce sont les deux faces de la même médaille. Dès lors, la vie spirituelle ne saurait être une partie de notre vie (la partie « religieuse ») : elle est toute notre vie en tant qu’elle est animée par l’Esprit du Christ, elle est ce qui donne sens (orientation et signification) à notre vie. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des moments où nous allons prier et des moments où nous allons agir, mais l’action fait autant partie de la vie spirituelle que la prière. C’est ce que Marcel Annequin appelle une « spiritualité enracinée » dans un texte sur la spiritualité de l’ACO [7], à propos duquel ce mouvement souligne « le souci de l’auteur de prendre le contre-pied de spiritualités désincarnées, planant au-dessus des réalités concrètes de l’existence, confondant la spiritualité avec la piété ou des pratiques plaquées. » [8]

Cet enracinement dans la vie quotidienne se vit aussi à travers la vie et l’action des plus petits, à commencer par les enfants. Dans ses Orientations pour 2008-2012, l’Action Catholique des Enfants (ACE) précise : « La spiritualité de l’Action Catholique des Enfants s’enracine dans l’Ecriture quand Jésus met l’enfant au milieu comme signe du Royaume. Les pères fondateurs (Gaston Courtois et Jean Pihan) et le mouvement, depuis 70 ans, développent et mettent en œuvre cette intuition. Il y a un déjà-là de Dieu dans la vie et l’action des enfants qu’il nous faut accueillir, cultiver et révéler. L’enfant et l’entre-eux des enfants deviennent le lieu et le temps de l’expérience de la rencontre avec Jésus-Christ. Le club est ainsi présence d’Eglise au cœur des quartiers et des villages. » (3,1)

Une vie qui a du prix aux yeux de Dieu.

C’est pourquoi les chrétiens en monde ouvrier supportent si mal ces liturgies désincarnées où la vie concrète des hommes est totalement mise entre parenthèses. Ce n’est pas pour eux une question de pédagogie (pour mieux accrocher les gens), mais c’est le cœur de leur foi : l’Esprit de Dieu est à l’œuvre dans la vie ordinaire des hommes et des femmes de ce temps, et singulièrement dans la vie des « gens ordinaires » selon l’expression de Madeleine Delbrel.

Nos amis musulmans pensent que cette humanisation de Dieu est une atteinte à sa transcendance, mais c’est au contraire la transcendance de Dieu qui lui permet de se faire humain sans cesser d’être Dieu ! Cela ne retire rien à son mystère : comme le dit merveilleusement le pasteur Dietrich Bonhoeffer, « c’est au cœur de nos vies que Dieu est au-delà ».

Faire l’expérience que nos vies peuvent être le lieu de la rencontre de Dieu, même si, comme Moïse, nous ne le voyons toujours « que de dos » [9], c’est tout simplement bouleversant car cela ouvre un chemin spirituel à la portée de ceux que l’Evangile appelle les plus petits. En effet, tous ceux qui ont du mal à maîtriser la parole savent par contre fort bien raconter leur vie : si on parle religion, ils n’osent pas s’exprimer mais si on parle de leur vie, ils sont en terrain connu et ils peuvent, mieux que tout autre, raconter leur travail ou leurs soucis. Les inviter à le partager en Eglise, c’est déjà leur faire découvrir que leur vie a du prix aux yeux de Dieu.

Des vies qui parlent.

Réciproquement, les gens de milieux populaires ont du mal à se retrouver dans certains discours de l’Eglise, mais ils apprécient l’engagement des chrétiens à leurs côtés. Cela leur parle. Les prêtres-ouvriers, qui aiment à dire qu’ils vivent un « ministère d’humanité », ont publié un texte qui s’appelle : « Prêtres-ouvriers, des vies qui parlent et qui font parler ». L’un d’eux souligne l’enjeu de l’engagement des chrétiens dans l’action : « Les travailleurs préfèrent les actes aux discours aussi beaux soient-ils. Ainsi, une parole de Jésus-Christ a-t-elle une meilleure chance d’être entendue si celui qui la porte pose des actes concrets pour une cause humaine, vérifiable par un grand nombre. » [10] Nous sommes là encore renvoyés au cœur du mystère du Christ : ce ne sont pas seulement ses paroles qui sont Parole de Dieu, mais sa vie, sa mort et sa résurrection. Et si l’Eglise catholique canonise des hommes et des femmes, c’est parce qu’elle a la conviction évangélique que Jésus-Christ s’annonce par des vies dans laquelle la Parole de Dieu prend chair, comme elle a pris chair en plénitude en Jésus de Nazareth.

Les événements sont nos maîtres spirituels.

La pratique de la révision de vie amène les croyants non seulement à donner du poids à la vie quotidienne parce qu’elle a du prix aux yeux de Dieu, mais aussi à considérer que nos vies sont un lieu où Dieu nous parle quand nous les relisons à la lumière de l’Evangile. La vie des hommes n’est pas seulement le terrain d’application de l’Evangile comme si celui-ci était réduit à une simple morale, elle est un lieu où Dieu continue de se révéler comme il s’est révélé dans l’histoire de son peuple Israël qui ne cessait de relire les événements de son histoire pour y discerner les appels de Dieu. En ce sens, les événements sont nos maîtres spirituels lorsque nous les relisons avec les yeux de la foi et à la lumière de l’Evangile. Non pas parce que Dieu les a provoqués, mais parce que Dieu se sert des événements de nos vies pour nous parler, puisqu’il les vit avec nous. Discerner l’action de Dieu et les appels de l’Esprit à travers les événements de nos vies personnelles et collectives, ce n’est pas croire que tout ce qui nous arrive vient de Dieu, mais c’est croire qu’il vit avec nous tout ce qui nous arrive et qu’il s’en sert pour nous redire son amour, sa promesse et son appel à se lever.

Pas Dieu sans l’homme.

Un autre souligne l’importance de la référence à l’incarnation pour les PO : « Dans les écrits des PO (…) la référence à l’incarnation est très souvent mentionnée. C’est bien cette spiritualité qui nous inspire et que nous voulons vivre au mieux. C’est la source d’eau vive à laquelle nous allons régulièrement nous désaltérer pour vivre notre ministère d’humanité. Le Dieu auquel nous croyons est un Dieu qui s’est engagé dans et avec l’humanité. Désormais, ‘tout homme est une histoire sacrée’. (…) Chacun a conscience de vivre un aspect de ce mystère d’Incarnation : enfouissement, travail des mains, proximité avec les humbles, les petits… » [11]

Un très beau texte du Père Chenu, paru en 1977 dans la Lettre aux Aumôniers JOC/JOCF rend bien compte de cette spiritualité humaniste qui refuse de séparer Dieu de l’homme : « Je suis le partenaire de Dieu et co-créateur de ce monde en marche, et la preuve, c’est que, dans la mesure où je construis le monde, je m’humanise en même temps, je deviens homme en construisant le monde et là où il y a humanisation, il y a, en possibilité du moins, divinisation (…) Je comprends maintenant certains hommes qui aujourd’hui ne veulent pas de Dieu, parce qu’on leur a présenté un Dieu sans homme. Je n’en veux pas. De sorte qu’être chrétien, c’est-à-dire croire que Dieu est venu dans l’histoire, c’est se tenir là où naissent, où jaillissent les forces neuves qui construisent l’humanité. »

Une rencontre avec le Christ.

La révision de vie n’est donc pas spirituelle à partir du moment où l’on parle de Dieu : elle est spirituelle dès qu’au nom de Jésus-Christ, on partage nos vies. Le seul fait de se réunir en son nom pour partager nos vies le rend présent « au milieu de nous » : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (>>Mt 18,20<<)

Car la révision de vie n’est pas une pratique isolée des autres pratiques croyantes : elle donne toute sa place aux Ecritures et à la prière : réunis au nom du Christ, pour partager nos vies, nous nous sentons appelées à nous mettre à l’écoute du Christ et à nous adresser à Lui : « La révision de vie est centrale dans ma vie, dit Bernadette au Conseil national de l’ACO, elle permet de se poser et de réfléchir ensemble et avec Dieu. La prière fait partie intégrante des rencontres d’équipe et du secteur » [12].

Quant à Roland Claverie, PO et Fils de la Charité, aujourd’hui décédé, il parlait ainsi du rapport entre révision de vie et eucharistie : « La vie est dure pour beaucoup, les blessures sont à vif, mais que de trésors d’humanité, de générosité, de sens de la justice et de la fraternité, vécus et partagés dans le monde des militants et des travailleurs, agnostiques ou croyants ! Quelles fortes résonances évangéliques ! Voilà pour un prêtre-ouvrier le pain et le vin de l’eucharistie, riches de cette vie partagée. » [13]

Le service évangélique de l’humain.

Naturellement, qualifier notre spiritualité d’humaniste, c’est prendre le risque d’être accusés d’horizontalisme, c’est-à-dire du reproche d’oublier Dieu pour ne penser qu’aux hommes… Daniel Labille, alors évêque de Créteil, a fort bien répondu à cette objection dans son intervention à la rencontre nationale des diacres en mission ouvrière de 2006 : « Comme diacres, vous êtes au service de l’humanisation. En vivant cette dimension, vous pouvez être taxés de faire de l’humanitaire, mais nous sommes dans l’incarnation. Votre service des hommes et des femmes est un chemin pour la rencontre de Dieu. (…) Votre ministère est là pour signifier à la communauté qu’elle est au service de l’humanité, pour défendre les intérêts des hommes et des femmes, pour que leur humanité se construise, pas pour défendre les intérêts de l’Eglise. Etre au service des hommes et des femmes qui ne sont jamais servis mais dont on se sert et qu’on jette… » [14] Ce service de l’humanité et de l’humanisation, on pourrait l’appeler le service évangélique de l’humain : il exprime la dimension diaconale de toute l’Eglise. Le service de l’humanisation d’un quartier, par exemple, « quand des enfants en club ACE décident de faire une campagne de propreté dans leur cité, par la réalisation d’affiches posées dans tous les escaliers, en mettant des fleurs autour des bâtiments après avoir obtenu une subvention de la mairie et le soutien de la CNL » [15]. Ce service évangélique de l’humain englobe tout ce que les membres de la mission ouvrière, qu’ils soient enfants, jeunes ou adultes, qu’ils soient laïcs, religieux ou religieuses, diacres ou prêtres, expriment lorsqu’ils parlent d’une « vie engagée » au service de leurs frères : le souci des plus petits, l’accueil et l’écoute, l’appel à se lever, le refus de se résigner, le goût de la fraternité, mais aussi ce regard qui se veut positif sur chacun parce qu’on le croit capable de grandir.

Beaucoup de responsables et d’accompagnateurs de la JOC se retrouveront dans ce service évangélique de l’humain qui consiste à aider des jeunes à « grandir en humanité » en apprenant à s’exprimer, en prenant des responsabilités, en luttant avec d’autres pour se faire respecter… Dans la même ligne, Marcel Ouillon nous dit : « Le PO est souvent reconnu comme celui qui symbolise un sens de l’homme : engagement, solidarité, dévouement, militantisme dans la durée. » [16]

La dignité de la personne humaine.

On pourrait penser que cette spiritualité humaniste rencontre un vaste consensus… mais dès lors qu’on s’engage pour défendre la dignité de l’homme, le consensus se brise et il faut prendre position… Ce témoignage d’un diacre en mission ouvrière est significatif : « Gérard raconte comment il rencontre trois ans après un directeur commercial auquel il s’était opposé pour harcèlement du personnel de son service. Ce dernier lui en fait le reproche et lui dit qu’il ne comprenait pas ce positionnement d’opposition de la part d’un diacre. Gérard lui répond qu’au contraire, c’est son ministère qui l’appelle à être là chaque fois que la dignité humaine est menacée. » [17]

L’engagement social et politique n’est pas dicté par la foi, mais il est le lieu d’un combat pour l’homme inséparable de la foi chrétienne et une exigence de cette foi au Christ. Selon l’expression de Vincent Cosmao, « prendre au sérieux la destinée terrestre de l’homme, l’organisation politique de sa vie collective, non seulement ne détourne pas l’Eglise de Dieu mais la met sur sa route, puisque l’homme est sa route » [18] – mais pas l’homme abstrait avec un grand H : comme l’écrit Jean-Paul II, « il ne s’agit pas de l’homme abstrait, mais réel, de l’homme concret, historique ; il s’agit de chaque homme, parce que chacun a été inclus dans le mystère de la Rédemption, et Jésus-Christ s’est uni à chacun pour toujours à travers ce mystère. » [19]. C’est le fondement de ce qui est au cœur de l’enseignement social de l’Eglise quand elle affirme l’éminente dignité de la personne humaine… Joseph Cardijn, le fondateur de la JOC, traduisait : « Un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde, parce qu’il est Fils de Dieu. » Le militant ouvrier chrétien ne cesse d’associer, spontanément, le sens du collectif qui lui vient des luttes sociales avec l’attention à chaque personne qui lui vient de l’Evangile. Son humanisme englobe chaque homme et tous les hommes.

Jésus : « voici l’homme ! »

La parole de Pilate, sous la plume de Jean (>>Jn 19,5<<), signifie, selon la tradition : voici l’homme tel que Dieu l’a toujours voulu, c’est-à-dire, comme l’écrit Yves Burdelot, « l’homme qui portait à sa perfection ce que l’humaine condition peut devenir » [20]. Si devenir chrétien, c’est se faire le disciple de ce Jésus, beaucoup d’hommes et de femmes en mission ouvrière font l’expérience que la suite du Christ est un chemin d’humanisation : plus on se laisse travaillé par son Esprit, plus on devient humain ! Non seulement parce que « sa foi en son Dieu a pris corps dans son combat pour les hommes » [21] mais parce qu’il a mené ce combat sans recourir aux moyens inhumains de ses adversaires : « son arme est d’être jusqu’au bout ce qu’il est : l’homme qui sait aimer » selon la belle expression de Maurice Bellet [22].

La Révision de Vie n’est-elle pas le lieu où les disciples se rassemblent pour partager leur vie et, sous le regard de Dieu, apprendre à devenir humains à la suite de Jésus en apprenant à aimer comme Lui et avec Lui ?

La mission ouvrière et plus largement les chrétiens n’ont évidemment pas le monopole de l’humanisme ! Sur le terrain des luttes sociales, les chrétiens en mission ouvrière se retrouvent au coude à coude avec bien d’autres militants qui veulent aussi un autre monde où l’homme est au centre alors qu’ils ne partagent pas nécessairement la foi chrétienne. Mais c’est justement le caractère humaniste de leur spiritualité qui permet aux militants chrétiens de dialoguer avec tous ceux qui mènent ce combat pour l’homme : sur ce terrain là, ils sont reconnus comme des semblables, ils sont crédibles et, du coup, sur la base de cet engagement commun, ils peuvent exprimer, dans le dialogue, l’originalité de leur foi chrétienne.

2. Une spiritualité de la Croix

François Varillon écrit : « Toutes les spiritualités se rejoignent au pied de la Croix du Christ. De multiples voies ont été ouvertes au cours des siècles pour acheminer l’homme à l’union, aussi intime que possible, de l’homme avec son Dieu. Les uns suivent la route tracée par St Jean de la Croix et Sainte Thérèse ; d’autres préfèrent se mettre à la suite de Saint Dominique, d’autres de Saint François d’Assise, d’autres de saint Ignace, d’autres de Saint François de Sales, d’autres du Père de Foucauld. Mais il y a aussi des chemins qui ne mènent nulle part et se perdent dans les sables de l’illusion. Il y a l’authentique et il y a l’aberrant. Le critère sûr, on peut dire, je pense, le seul critère de l’authenticité spirituelle est la Croix. Tout ce qui conduit à la Croix est sérieusement chrétien. Tout ce qui élimine la Croix, ou la contourne, est de l’ordre du pseudo et de l’ersatz… » [23]

Le combat de Jésus.

La croix du Christ est d’abord le lieu de son ultime combat contre le mal, un combat qui fut à la fois intérieur et social, mystique et politique. C’est au jardin de Gethsémani que le combat intérieur de Jésus s’exprime le plus fortement : « Père, que cette coupe passe loin de moi, si c’est possible… Cependant, non comme je veux, moi, mais comme tu veux. » (>>Mt 26,39<<). La tentation redouble cependant sur la croix lorsqu’il est mis au défi, comme autrefois au désert par le tentateur, d’utiliser le pouvoir dont il s’est dépouillé pour se libérer de cette croix : « Sauve-toi toi-même, si tu es le Fils de Dieu, et descends de la croix ! » (>>Mt 27,40<<).

Mais cet affrontement avec le mal a aussi une dimension politique difficilement contestable : il est traîné devant les tribunaux, il est condamné comme « roi des juifs », et si son Royaume n’est pas de ce monde (Jn 18, 36), il ne réfute pas qu’il est roi au moment où il a les mains liées. Ce Royaume n’est pas de ce monde, mais il n’est pas seulement spirituel !

Le combat contre le mal.

Le combat spirituel tient une grande place dans la plupart des spiritualités : comment devenir humain sans lutter contre le mal ? Mais la lutte contre le mal n’est pas seulement la lutte contre le péché. Dans un petit ouvrage passionnant, le théologien allemand Jean-Baptiste Metz souligne que la suite de Jésus est à la fois mystique et politique [24]. Il y a le combat intérieur contre le mal qui est en nous et qui nous empêche d’aimer, mais il y a aussi le combat social contre le mal qui est dans le monde et qui écrase les hommes.

Tous les chrétiens savent qu’il ne suffit pas de vouloir changer le monde, mais qu’il faut d’abord se changer soi-même… Il n’est pas sûr que tous les chrétiens aient découvert qu’il ne suffit pas de se changer soi-même, mais qu’il faut aussi lutter pour transformer le monde afin qu’il ressemble davantage au Royaume de Dieu. Autrement dit, il faut bien sûr lutter contre le péché en laissant l’Esprit de Jésus nous convertir, mais il faut aussi lutter contre le racisme, contre l’injustice, contre le chômage, contre les inégalités, contre toutes les conditions de vie qui déshumanisent.

Si la révision de vie appelle les croyants à porter sur le monde et sur les personnes un regard positif et bienveillant, avec un « parti-pris d’espérance » [25], elle fait découvrir aussi tout ce qui est inhumain dans les situations que beaucoup d’hommes et de femmes subissent. Si elle fait discerner que le Royaume de Dieu est « déjà là », elle manifeste tout autant qu’il n’est « pas encore » pleinement réalisé dans nos vies. D’où un appel à s’engager et à agir pour transformer ce qui est inhumain.

« Lutter, c’est aimer ».

En trois mots, l’ACO des années 70 a résumé le premier aspect de cette spiritualité de la croix que vivent tous les acteurs de la Mission ouvrière. Pendant des siècles, les chrétiens avaient appris qu’il était mal de se battre précisément parce qu’il fallait s’aimer ! Et voilà que l’ACO exprime à travers ce slogan ce que vivent non seulement les militants ouvriers chrétiens, mais tous les militants, croyants ou non. Il s’agit bien sûr ici de la lutte sociale, ce qu’on appelait autrefois la lutte des classes et que l’ACO avait d’abord appelé « le combat pour la justice », ce combat dont le Synode des Evêques dira qu’il est « partie intégrante de l’évangélisation » [26].

Il y a un lien étroit entre la lutte sociale et le combat spirituel, car pour s’engager dans l’action, dans la lutte sociale, il faut prendre des risques et cela va souvent jusqu’à se sacrifier, en renonçant à toute promotion ou en risquant sa place. C’est là que les militants font l’expérience de la croix comme don de leur vie par amour pour des camarades avec qui ils sont liés directement, mais aussi pour des gens qu’ils ne connaissent pas, et même parfois « pour la multitude »… Car c’est le propre de l’engagement social et politique que de se battre pour ce qu’on appelle les « relations longues ». Pie XI l’avait bien vu qui disait que le politique était « le champ le plus vaste de la charité ».

Combien de militants ont donné leur vie en consacrant tous leurs temps libres à l’action collective organisée ? Bien sûr qu’ils y trouvent leur compte : on est heureux de militer, ou bien on ne milite pas longtemps ! Mais c’est aussi crucifiant… Cela peut coûter cher. Sur ce chemin là, certains ont tout donné parce qu’ils se sont donnés, par amour pour leurs camarades et pour leur peuple. Et Jésus nous a appris qu’aimer, c’était se donner.

Se livrer dans la révision de vie.

Ce n’est pas seulement dans les luttes sociales que les militants apprennent à se donner, c’est aussi dans la pratique de la révision de vie. Le Christ se rend non seulement présent du fait que nous nous réunissons en son nom, mais il se rend également présent du fait que nous livrons notre vie les uns aux autres. Il y a beaucoup de manière de donner sa vie…, faire révision de vie en est une qui nous fait rencontrer le Christ dans l’acte même où nous nous livrons les uns aux autres. Nous livrons notre vie au sens où nous l’exposons au regard des autres, tout en sachant que nous serons accueillis avec la bienveillance même de Dieu, sans être jugés. Cette vie livrée est une terre sainte : parce qu’elle est prise au sérieux, parce qu’on prendra la mesure de l’humain et de tout ce qui vient blesser cette humanité, les croyants que nous sommes pourront y découvrir à la fois l’action de Dieu et… son absence grâce à la Parole de Dieu partagée. Alors, mais alors seulement, chacun sera interpellé – et donc appelé – par la vie des autres, contemplée avec les yeux de la foi qui y discernent les appels de Dieu.

La défaite, l’échec et la mort.

Depuis quelques années, la lutte sociale fait vivre aux militants des expériences cruelles qui sont encore plus crucifiantes : l’effondrement du « socialisme réel » à l’est, la disparition progressive des forteresses ouvrières avec les fermetures d’usines, les licenciements économiques, les délocalisations, mais aussi la forte baisse des forces syndicales et politiques, le recul des acquis sociaux, l’absence de perspectives politiques…, tout cela provoque une grande souffrance, voire même un désespoir : un peu comme les disciples d’Emmaüs, beaucoup de militants ont vu s’effondrer tout ce pour quoi ils avaient vécu et parfois tout donné. Il y a là un deuil collectif à faire : le deuil d’un certain messianisme du mouvement ouvrier dont on espérait qu’il apporterait non seulement la libération de « la classe ouvrière » mais aussi un ordre nouveau sur la terre.
Nous sommes loin des années 70 où l’on pouvait confondre l’espérance ouvrière et l’espérance chrétienne, la société sans classes et le Royaume de Dieu… Ce renoncement a été douloureux, comme tous les renoncements, mais aussi fécond : il a fallu apprendre à chercher Dieu ailleurs que dans nos victoires. Un peu comme le prophète Elie qui découvre que Dieu n’est ni dans le tremblement de terre, ni dans l’orage, ni dans l’incendie, mais « dans le murmure d’une brise légère » (>>1R 19,12<<).

Il a fallu prendre en compte tout ce qui est défaite, échecs, morts, pour découvrir la dimension pascale de nos vies personnelles et collectives.

D’où la question du salut qui revient : reconnaître que nous avons besoin d’être sauvés et d’être sauvés par un Autre… Sauvés de quoi ? Et redécouvrir que c’est le meilleur en l’homme qui a besoin d’être sauvé pour ne pas se pervertir : son combat pour la justice, sa soif de liberté… et même sa foi en Dieu !

Un groupe de théologiens en mission ouvrière exprime bien tout cela : « La grande question est celle du salut sur la croix même du Christ, quand Dieu semble s’absenter de l’histoire, dans ce qui semble négatif aux yeux des hommes, dans l’échec radical, quand les signes des temps vont a contrario du progrès. Oui, Dieu semble s’absenter. Et effectivement, il laisse l’homme seul : « pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourtant, c’est ainsi qu’il choisit de se manifester présent au monde, dans ‘l’absence’ de la croix, dans l’échec aux yeux des hommes. (…) Il révèle là (sur la croix) son identité et sa manière de se manifester ainsi dans l’absence. C’est bien sur cette croix que la divinité de Jésus – donc Dieu lui-même – est reconnue par un païen (c’est-à-dire par les nations). La croix nous dit ainsi que le salut, c’est le oui à Dieu, là même où Dieu est absent, là où il n’y a pas de réponse » [27]. Indiscutablement, les évolutions du monde amènent les croyants en mission ouvrière à « aller au cœur de la foi » comme les évêques de France nous y invitaient il y a déjà quelques années.

Des accents nouveaux.

Lors de la session des Délégués Diocésains à la Mission Ouvrière de 2007, sur le thème « C’est maintenant le temps favorable », des accents nouveaux sont apparus :
« Surprise de réaliser que le temps favorable peut se vivre aussi dans l’adversité : il ne passe que par le chemin pascal. Devant l’adversité, on ne reste pas les bras ballants : on peut rejoindre beaucoup de gens car c’est le lot commun. »
« Quelle est la place de Dieu dans nos faiblesses ? » [28]

Dans la même ligne, citons cette prière de Martine au cours du Conseil National de l’ACO consacré à la spiritualité du mouvement : « Seigneur, j’ai confiance en toi, tu es promesse de vie et d’amour pour tous les hommes. Toi qui comprends nos doutes, car tu l’as vécu sur la croix : Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Que ta grâce nous saisisse et nous donne cette paix intérieure pour nous permettre de continuer d’avancer avec les autres, pour ne pas nous décourager. Que ton Esprit nous fortifie sur les chemins de l’espérance. Tu es lumière de nos vies. Que mon cœur demeure dans la joie de ton amour. Donne-moi d’accueillir comme un don toutes les épreuves que tu m’envoies. Que je puisse, à ta suite, aimer comme tu aimes, donner comme tu donnes, servir comme tu sers. »

La vie des militants aujourd’hui, le triomphe apparent du capitalisme financier, la difficulté à mobiliser les gens, tout comme la perte d’influence de l’Eglise dans nos sociétés, tout cela renvoie les croyants à la Croix. Comme le dit Marcel Annequin, « la mémoire qui est au cœur de l’espérance chrétienne est celle d’un Christ sans succès, qui souffre et qui meurt en aimant jusqu’au bout et qui ouvre ainsi les hommes à une vie au-delà d’eux-mêmes. » [29]

Après l’exode, l’expérience de l’exil.

Pendant très longtemps, la Mission ouvrière s’est inspirée de l’histoire biblique de l’Exode pour relire sa propre histoire : la condition ouvrière constituait un réel esclavage, Dieu entendait la misère de son peuple et il envoyait de multiples Moïse pour libérer son peuple ; le « mouvement exodal » était à la fois sortie de la terre d’esclavage et marche vers la terre promise du Royaume de Dieu, à la suite de Jésus le libérateur.

Aujourd’hui, la référence serait plutôt l’exil à Babylone, cette période de l’histoire d’Israël où le Peuple de Dieu doit faire son deuil des trois éléments qui le constituent comme Peuple de Dieu : le pays, le temple et le roi. Les trois se sont écroulés ! Il en est de même du monde ouvrier et de l’Eglise elle même ! C’est dire si la période est difficile… C’est que nous sommes en train de changer de monde… Danièle Hervieu-Léger parle de l’exculturation du christianisme qui n’est pas exilé au loin, mais qui devient étranger dans la société où nous vivons [30].

Or, dans ce temps de l’Exil, le prophète Jérémie lança à la fois un avertissement et une promesse : « Ainsi parle Yahvé : quand seront accomplis les 70 ans à Babylone, je vous visiterai et je réaliserai pour vous ma promesse de bonheur en vous ramenant ici. » (Jr 29, 10). L’avertissement, c’est que ce temps d’épreuve allait être long : 70 ans, cela voulait dire que ce serait leurs enfants qui verraient la réalisation de la promesse ! Mais en attendant, le prophète appelait les exilés à vivre : « Bâtissez des maisons et installez-vous ; plantez des jardins et mangez leurs fruits ; prenez femme et engendrez des fils et des filles… » (>>Jr 29,5-6<<). Comme le dit Henri-Jérôme Gagey : « Vivre dans la crise, ce n’est pas désespérer et se replier sur soi, mais aller au cœur de la foi, c’est s’établir dans l’attitude d’attente active d’un inouï qui ne sera pas la conséquence de nos efforts, mais surviendra comme une grâce de l’évolution de la société, pourvu que nous sachions l’accueillir. » [31]

3. Une spiritualité de la relation

Si toutes les spiritualités chrétiennes authentiques sont des spiritualités de l’incarnation et des spiritualités de la croix, ce sont aussi des spiritualités de la relation. C’est vraiment le cas de la spiritualité de la Mission ouvrière.

La Croix et la Trinité.

Je ne suis pas sûr que tous les chrétiens se rendent bien compte de ce qu’ils font quand ils font le signe de croix ! C’est en traçant une croix que nous confessons le nom du Père, du Fils et de l’Esprit ! Cette pratique chrétienne toute simple associe un geste et des paroles qui manifestent que c’est sur la Croix de Jésus que Dieu se révèle dans son mystère relationnel comme Père, Fils et Esprit.

La Croix qui est signe de l’Amour de Dieu pour nous devient le signe de l’Amour qui est en Dieu ! Le geste lui-même qui articule la verticalité de la relation filiale au Père et l’horizontalité de la relation fraternelle, exprime que cet Amour qui est en Dieu nous est donné pour nous aimer les uns les autres : « l’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. » (>>Rm 5,5<<).

Tenir ensemble.

Quand l’ACO rend compte de son Conseil National d’Avril 2007 consacré à la spiritualité du mouvement, elle en donne une définition, avec son vocabulaire, qui me semble pouvoir convenir, avec quelques nuances, à tous les croyants en mission ouvrière : « La spiritualité de l’ACO, c’est justement de tenir ensemble nos combats pour la dignité de l’homme et nos manières de vivre-croire-célébrer le Dieu de la vie qui est en chacun de nous. » [32].

Tenir ensemble, l’expression est heureuse en ce qu’elle traduit le grec sun-bolein, symboliser, mais elle est ambiguë, car elle laisse entendre qu’on tient ensemble comme on tient les deux bouts de la chaîne, c’est-à-dire deux objectifs aux antipodes… alors qu’il s’agit davantage d’une articulation : la spiritualité de l’ACO consiste à mener les combats pour la dignité de l’homme comme une manière de vivre-croire-célébrer Jésus-Christ ET à vivre-croire-célébrer Jésus-Christ dans les combats pour la dignité humaine.

De la même manière, quand l’Action Catholique des Enfants se dit « à la fois » mouvement d’éducation populaire et mouvement d’Eglise, il me semble qu’il serait plus fécond de dire qu’elle est mouvement d’éducation populaire à la manière d’un mouvement d’Eglise et mouvement d’Eglise à la manière d’un mouvement d’éducation populaire. La relation à Dieu transforme la relation aux autres tout comme la relation aux autres colore notre relation à Dieu.

La double fidélité.

C’est le langage de la double fidélité qui a toujours servi, au moins en ACO, pour rendre compte de ce « tenir ensemble » : fidélité à la classe ouvrière et fidélité au Dieu de Jésus-Christ, fidélité au mouvement ouvrier et fidélité à l’Eglise, fidélité à la vie et fidélité à l’Evangile… Mais en réalité, ces deux fidélités ne sont pas sur le même plan. Ainsi, Jean-Louis reconnaît : « Ma foi en Dieu, ma relation à Jésus-Christ fait la cohérence et l’unité de ma vie dans tous ses aspects : personnel, familial, engagement. » Mais réciproquement, on peut dire : « la spiritualité de l’ACO est une spiritualité de la relation : la relation aux autres, la dimension collective de l’existence, font découvrir la présence d’un Dieu vivant aux milles visages. » [33].

Nous retrouvons ici le thème de l’incarnation : la double fidélité est fidélité à nos racines humaines et à notre vocation divine. Il n’y a pas de christianisme pur qui ne soit inculturé (au sens de « incarné » dans une culture). Les premiers chrétiens étaient des judéo-chrétiens, puis il y a eu les helléno-chrétiens… L’alliance n’est pas seulement entre Dieu et nous, ou entre nous, elle est aussi alliance entre notre humanité et notre christianisme. Il s’agit de vivre notre christianisme sans renoncer à notre humanité, comme une manière d’être homme qui va épouser notre humanité en la transformant de l’intérieur, tout en la respectant. Mais peut-être est-ce un appel pour que les croyants en mission ouvrière expriment davantage comment leur foi transforme leur manière de militer.

Comment la foi travaille nos engagements.

On a plus l’habitude de dire comment l’engagement transforme notre foi que de montrer comment notre foi travaille nos engagements militants. Je voudrais raconter ici une histoire vraie, celle d’un de mes amis prêtre ouvrier. Michel était chauffeur de car et délégué syndical CGT de sa boîte. Un long mouvement de grève avait finalement débouché sur des acquis dont tous les travailleurs de la boîte allaient profiter alors que quelques-uns n’avaient pas participer au mouvement. Les travailleurs de l’entreprise ont décidé de « mettre en quarantaine » ces « jaunes » en ne leur adressant plus la parole. Michel était tout aussi sévère à leur égard, mais il refusa de ne plus leur parler (= de couper la relation). Et cela fut compris de certains, puisque l’un de ses camarades lui a dit : « c’est normal, toi, t’es curé… » Beau témoignage qu’on peut aussi être à contre-courant dans la lutte sociale, par fidélité à l’Evangile.

Du Dieu de l’Alliance au Dieu Trinité.

La relation dont il est question ici est en réalité une relation d’Alliance. Parce que Dieu a adressé sa Parole aux hommes, il s’est révélé dans la Bible comme le Dieu de l’Alliance. Mais il n’y a pas d’alliance possible avec Dieu sans alliance entre nous pour « faire peuple », selon l’expression de l’ACO. Voilà pourquoi les deux commandements de Dieu concernent notre relation à Dieu et nos relations entre nous. Les deux péchés les plus graves seront l’idolâtrie, péché contre la relation à Dieu, et l’injustice, péché contre la relation aux autres. Dieu propose une alliance avec lui et entre nous.

Dans la nouvelle alliance en Jésus le Christ, Dieu se révèle comme « relationnel » : être père, c’est être en relation, mais il est « notre » Père, ce qui crée une nouvelle relation entre nous ; être fils, c’est être relié à un Père comme à celui dont on se reçoit ; quant à l’Esprit Saint, il est la relation d’amour entre le Père et le Fils, relation qui nous est communiquée par le Baptême pour que nous vivions nous aussi en fils et en frères.

Tu aimeras.

Quand on demande à Jésus quel est le grand commandement (>>Mt 22,34-40<<), il répond en citant le « Shema Israël » que tout bon juif récite chaque jour : « Ecoute Israël : tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit, de toutes tes forces » en citant le livre du Deutéronome (>>Dt 6,5<<), mais il ajoute un verset d’un autre livre de la Bible : « Voilà le grand, le premier, commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (>>Lv 19,18<<). C’est lui, Jésus, qui relie les deux, même si les deux se trouvent dans les livres de la Première Alliance. Pour Jésus, c’est l’essentiel de la Loi. Et c’est pour cela que St Augustin n’hésitera pas à dire : « Aime et fais ce que tu veux ! » Les deux commencent par « tu aimeras » mais il y a l’amour de Dieu et l’amour du prochain. St Jean dira : « celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas ». Mais si nous nous aimons, « c’est parce que Dieu nous a aimés le premier » (>>1Jn 4,19-20<<).

C’est l’Amour de Dieu pour nous, manifesté en Jésus-Christ, qui est premier. L’amour que nous pouvons avoir pour lui et pour nos frères n’est qu’une réponse à l’amour premier de Dieu. Mais il est clair que cette réponse est double : la relation à Dieu et la relation aux frères. Double et inséparable. Double et réciproque. Les deux relations se nourrissent et s’interpénètrent : « Mes bien-aimés, puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu, mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour atteint en nous sa perfection. » (>>1Jn 4,11-12<<) C’est là que s’enracine la double fidélité des militants ouvriers chrétiens qui articulent sans cesse l’action et la prière ou, pour reprendre le beau titre d’un livre de Frère Roger (de Taizé) : Lutte et contemplation. Mais peut-être faut-il aller loin encore et dire avec Yvette Chabert : « Non pas agir puis Le contempler (le Christ), mais Le contempler pour agir à la manière du serviteur » [34].

Trois « pratiques » de la mission ouvrière permettent de vivre cette spiritualité de la la relation : l’accompagnement, la carte de relations et le carnet de militant.

L’accompagnement :
Dans une brochure intitulée Accompagner des jeunes, une laïque, un prêtre et une religieuse en responsabilité d’accompagnement en JOC, décrivent le « chemin spirituel » qu’ils parcourent en accompagnant des jeunes comme un chemin de contemplation, un chemin d’action et un chemin de dessaisissement :

  • un chemin de contemplation : « Savoir regarder, savoir accueillir, savoir s’émerveiller, savoir discerner. (…) La contemplation permet de se remettre sans cesse devant ce que Dieu, par sa Parole et son Esprit, réalise déjà. Elle nous aidera à nous ajuster à ce travail de l’Esprit chez les jeunes.
  • un chemin d’action : « La contemplation n’est pas celle de moines qui vivent retirés du monde, elle se prolonge dans l’action. (…) L’action est constitutive du chemin spirituel pour un accompagnateur JOC. Quand nous relisons les Evangiles, nous voyons combien le regard du Christ le conduisait à agir. (…) Au cœur du monde, dans l’équipe JOC que nous accompagnons, l’Esprit nous pousse à l’action. L’action ne va pas sans travail sur nous-mêmes. S’ajuster à l’œuvre du Christ et de l’Esprit au cœur des jeunes appelle parfois un changement de notre part. Comment sommes-nous prêts à nous tourner davantage vers le Christ, à nous convertir ? »
  • un chemin de dessaisissement : « Agir, oui, mais ne pas se sentir propriétaire de l’action menée, ni de l’équipe accompagnée. L’accompagnateur n’aura jamais sa petite équipe pour lui-même, mais il aura toujours à la renvoyer vers l’extérieur, vers les copains, vers le mouvement. Il a un dessaisissement, une non-possession à vivre » [35].

La carte de relations :
De même qu’en révision de vie, on demandera souvent à celui qui s’exprime de donner le prénom des personnes dont il parle (justement pour qu’ils deviennent quelqu’un pour l’équipe), de la même manière, en début d’année par exemple, on s’invite à faire sa « carte de relations » : cela consiste à donner les noms et à présenter les différentes personnes avec qui l’on vit (nos « compagnons d’humanité ») dans les différents secteurs de nos vies : au travail, en famille, dans le quartier, au syndicat, à l’école, aux sports, à la cantine, en randonnée etc… Les nommer, devant Dieu et devant les membres de l’équipe, n’est-ce pas reconnaître qu’ils me sont donnés par Dieu, donnés à aimer, donnés pour me soutenir et m’enrichir, mais aussi pour les accompagner sur leur chemin. Ils me sont donnés comme un cadeau, mais ils me sont aussi confiés, j’en suis responsable. C’est comme cela que les mouvements forment des militants qui se découvrent apôtres. Quand je participe à l’Eucharistie, j’y viens en étant « relié » à toutes ces personnes, j’y apporte ma vie avec eux, mais aussi leur vie, je les confie au Seigneur comme il me les a confiés.

Le carnet de militant :
Voilà encore une pratique au service de cette spiritualité de la relation, mais celle-là est surtout vécue par les jeunes de la JOC. Je qualifierais volontiers cette pratique d’ « apostolique » parce qu’elle a contribué à former des générations et des générations de militants qui furent des apôtres du monde ouvrier. Mais en l’occurrence, c’est une pratique authentiquement spirituelle dans la mesure où c’est à la fois un chemin de conversion (on change de regard sur les autres) et une école de prière.
Pour la décrire, je ne résiste pas à citer longuement la manière dont Fredo Krunmov, dirigeant syndical CFDT, raconte comment il a appris à faire son carnet de militant : « Ce qui me marqua le plus dans cette période de démarrage de la JOC fut une autre façon de voir et de regarder les copains. C’est l’aumônier départemental de la JOC qui m’ouvrit les yeux. Un soir, il me prit à part. Il m’interrogea sur mes copains et me demanda de revenir le voir en apportant un cahier. Sur chaque page, je devais inscrire le nom d’un camarade. Deux jours plus tard, je revins avec une quarantaine de noms dans mon cahier. Il y avait ceux de la bande, quelques-uns de bandes voisines avec lesquels j’étais bien, et ceux du boulot. (…) Il se mit à me questionner sur chacun d’eux : où habitaient-ils ? quel genre de logement ? que faisaient leurs parents ? où travaillaient-ils ? qu’est-ce qui ne tournait pas rond dans leur vie ? quelles étaient leurs qualités ? etc… Il me demanda de noter tout cela dans mon cahier.
C’était pas toujours très beau. Celui-là en était à son sixième emploi. Cet autre venait d’être libéré d’une peine de prison de trois mois pour vol de bicyclette. Un troisième avait ramené la syphilis de la guerre, un quatrième venait de partir au sana à cause d’une tuberculose. Je découvris moi-même la grandeur et la misère de mes copains, une dimension différente de celle que j’avais l’habitude de voir, quelque chose de plus profond. Il me fit découvrir que chacun d’eux était une personne, un fils de Dieu, un frère du Christ appelé à devenir un homme épanoui et heureux, et que moi, j’y pouvais quelque chose. Mon regard changea. Il m’apprit à regarder les copains et les jeunes travailleurs avec Amour. « Ce que tu feras à chacun d’eux, c’est au Christ que tu le feras. » C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à regarder les autres différemment, à les écouter davantage, à m’intéresser à leurs joies et à leurs peines, à chercher ce qui les faisait souffrir, ce qu’il y avait moyen de faire pour qu’ils soient plus heureux, plus libres, plus épanouis, plus vrais. Leurs difficultés et leurs problèmes devenaient les miens. » [36] C’est ainsi que la JOC apprend à vivre une relation forte au Christ vivant « dans les copains ».

Tous les prêtres qui, comme moi, ont pratiqué avec des jeunes de la JOC ce qu’on appelle « la reprise du carnet de militant », savent la richesse humaine et spirituelle de cette pratique, en particulier quand elle est « reprise » en accompagnement personnel. Je me souviens de ce responsable fédéral à qui j’avais proposé la méthode des trois colonnes : dans la première, il écrivait ce qu’il découvrait de ses copains ; dans la seconde, il écrivait ce que ça lui faisait, ce qu’il en pensait, comment il réagissait ; dans la troisième, il écrivait la prière que ça lui inspirait. La méthode a été proposée ensuite comme l’une des manières de « faire son carnet de militant » : elle permet de « structurer » une vie entre la relation aux copains et la relation à Dieu. Et si je parlais d’école de prière, c’est parce que j’ai été témoin du passage de la prière au Christ à la prière au Père avec le Christ. Ainsi se structurait une vie chrétienne comme vie filiale et vie fraternelle à la suite du Christ.

Jésus, l’homme décentré.

Si la suite de Jésus est chemin d’humanisation, et donc chemin du salut, c’est parce qu’elle nous situe, en Christ, à la croisée de la relation au Père et de la relation aux frères. Si Jésus est vraiment le visage divin de l’homme que nous sommes appelés à devenir, « l’homme nouveau », c’est parce qu’il nous fait découvrir que « devenir humain », c’est se consentir fils pour devenir frère, c’est se recevoir d’un Autre pour se donner aux autres. Jésus peut se donner précisément parce qu’il sait se recevoir. C’est une manière d’être homme qui est décentrée : il ne se met pas au centre de sa vie. Non pas parce qu’il « s’oublie », mais parce qu’il se reçoit et qu’il se donne. Il ne s’appartient plus parce qu’il est relié à Celui qui aime passionnément les hommes, il ne fait qu’un avec l’amour de son Père pour les hommes, et en même temps, parce qu’il est homme, pleinement, il est notre réponse à l’amour de Dieu dans l’offrande de sa vie pour la multitude. Devenir humain, c’est devenir de plus en plus fils et frère en apprenant le décentrement à la suite de Jésus.

Nous sommes ainsi revenus au point de départ. La spiritualité de la Mission ouvrière est une spiritualité humaniste et une spiritualité de la relation, parce qu’être homme, c’est être en relation, mais c’est aussi une spiritualité de la Croix, parce que la Croix est le lieu où se révèle à la fois l’amour de Dieu pour nous et l’amour qui est en Dieu et qui nous est communiqué par le don de l’Esprit pour lutter contre le mal.

« La croix chrétienne ne dit qu’une chose : hommes mortels, votre salut est d’aimer comme vous êtes aimés. » Yves Burdelot [37].

[1La Foi d’un peuple, n° 117, mars 1997, p. 5 à 22. Texte disponible sur le site www.portstnicolas.org

[2Lire l’excellent ouvrage d’Yves BURDELOT : Devenir humain, la proposition chrétienne aujourd’hui, Cerf, 2002.

[3Titre de l’introduction au Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise (Bayard, Cerf, Fleurus-Mame), 2005.

[4Jean-Marie DONEGANI, Révision de vie et quête d’identité contemporaine, in Croire, Vivre, Raconter. La révision de vie, une pratique à réinventer. L’Atelier (2003), p. 73.

[5Jean-Claude DHOTEL, Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout », Coll. Vie spirituelle.

[6Selon la belle expression de l’évêque de Créteil, Daniel Labille, au lendemain de l’évacuation des sans-papiers du squat de Cachan : « Depuis que Jésus s’est fait homme, la cause des hommes est devenue la cause de Dieu : rien de ce que sont les joies ou les épreuves des hommes et des femmes ne peut nous laisser indifférents. » La mission ouvrière locale a fait sienne cette parole dans sa propre déclaration. Voir La Foi d’un peuple, n° 148, décembre 2006, page 11.

[7Repères ACO n°54, mars 2001.

[8Repères ACO n° 79, septembre 2007.

[9Comme Moïse en a fait l’expérience lors de sa rencontre avec Dieu au buisson ardent : « Moïse se voila la face car il craignait de regarder Dieu. » (Ex 3,6b)

[10Roland CLAVERIE, dans le Courrier PO, janvier 2008.

[11Antoine BRETHOME, dans Courrier PO, janvier 2006.

[12Repères ACO, n° 79, septembre 2007.

[13Courrier PO 2008, n° 1 – janvier, p. 6.

[14Diacres en monde ouvrier et/ou en milieu populaire, Actes de la seconde Rencontre des Diacres (Novembre 2006), p. 2

[15Session Nationale des Délégués diocésains et coordinateurs de la Mission Ouvrière, Novembre 2007, Chevilly Larue, C’est maintenant le temps favorable, Témoignage de Sylviane Guénard, p. 8.

[16Courrier PO janvier 08.

[17Diacres en monde ouvrier…, op. cit. p. 21.

[18Introduction à la lettre encyclique de Jean-Paul II, Le Rédempteur de l’homme, Cerf, 1979, page 38.

[19Jean-Paul II, Le Rédempteur de l’homme, Cerf, 1979, n. 14, p. 90

[20Yves BURDELOT, Devenir humain, op. cit., p. 89.

[21Ibidem, p. 105.

[22Maurice BELLET, La peur ou la foi, DDB, 1968, p. 306.

[23François VARILLON, Joie de croire, joie de vivre, Le Centurion, 1982.

[24Jean-Baptiste METZ, Un temps pour les ordres religieux ? Mystique et politique de la suite de Jésus, Cerf, 1981.

[25Selon l’heureuse expression choisie par tous les mouvements d’Action Catholique spécialisée, dans leur « plate-forme commune » lors du Colloque organisé par eux à l’Institut Catholique de Paris à l’occasion du Synode consacré à la vocation et à la mission des laïcs dans l’Eglise, les 28 et 29 mars 1988.

[26II° Synode universel : La promotion de la justice dans le monde, 1971.

[27Collectif, Croire, Vivre, Raconter – op. cit., p. 153.

[28Session Nationale des Délégués diocésains et coordinateurs de la Mission Ouvrière, op.cit., p. 21.

[29Ibidem, p. 19

[30Danièle HERVIEU-LEGER, Le Catholicisme, la fin d’un monde. Bayard (2003).

[31Intervention du 6 mai 2008 devant le presbyterium de Créteil.

[32Repères ACO, n° 79, septembre 2007, p. 7.

[33Ibidem, p.9

[34in Croire, Vivre, Raconter…, op. cit. p. 140.

[35F. Hurel, MA. Mesclon, B. Lochet, Accompagner des jeunes, JOC.

[36Fredo KRUNMOV, Croire, ou le feu de la vie. Editions ouvrières, p. 86.

[37Yves BURDELOT, op. cit., p. 203.

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Jean-Pierre ROCHE

Prêtre du diocèse de Créteil, Mission ouvrière.

(re)publié: 01/06/2009
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