LogoAppli mobile

Le ministère du pape vu par les protestants

Réformer le ministère universel du pape en perspective œcuménique

Marc LIENHARD, doyen honoraire de la Faculté de Théologie protestante de Strasbourg, ancien président du directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine (2002)

Les dialogues œcuméniques récents ont aussi abordé la question de la papauté.
Les participants non catholiques ont rejeté l’idée de fonder la papauté actuelle sur le Nouveau Testament, en particulier sur les passages relatifs à Pierre. Ils ont aussi écarté l’affirmation que la papauté serait une institution de droit divin, et donc objet de la foi. Par ailleurs, toute prétention de la papauté à l’interprétation infaillible de l’Ecriture et de la Tradition, et à la proclamation de dogmes non fondés dans l’Ecriture, ne pourrait qu’être rejetée.

Cela dit, bien des théologiens protestants sont prêts aujourd’hui à parler d’une fonction pétrinienne au service de l’unité de l’Eglise. Une telle fonction ne serait ni pour le salut, ni pour l’ecclésialité de l’Eglise, mais utile, voire nécessaire, pour l’unité de l’Eglise.
Il s’agirait d’un ministère oeuvrant pour la réconciliation entre les Eglises, pour une communion renforcée entre elles, pour une unité fondée sur l’Evangile. Ce serait un service pastoral. Tout en bénéficiant de l’autorité d’un ministère de direction, il ne pourrait pas s’agir d’un pouvoir de juridiction et d’enseignement au sens du concile de Vatican I.
Ce ministère ne pourrait s’exercer qu’en respectant la collégialité avec d’autres ministères ou instances synodales. Il ne devrait pas être placé au-dessus des évêques et des conciles, ni tendre vers la centralisation et l’uniformisation de la vie ecclésiale. Il devrait reconnaître la diversité légitime des formes de la piété, de la théologie, de la liturgie et du droit.

La question des formes d’un tel ministère pétrinien au service de l’unité demeure ouverte. Au cours de l’histoire, ce ministère s’est développé selon diverses possibilités : conciles, dirigeants d’Eglise individuels, Eglises locales, confession de foi et papauté. Toutes ces formes ont servi l’unité de diverses manières. Et le pouvoir papal d’un service universel n’a pas toujours été lié à un appareil juridique centralisé. Si la papauté a succombé, au cours de l’histoire, a bien des faiblesses, elle a, à d’autres moments, notamment face à l’emprise des pouvoirs politiques, joué un rôle positif au service de l’unité. Et aujourd’hui encore, le rôle symbolique d’un tel ministère est loin d’être négligeable.

Mais seul un dialogue libre entre les Eglises pourrait déterminer quelle pourrait être aujourd’hui la forme du ministère pétrinien, et, dans la mesure où l’on vise le ministère particulier d’un pape, quels pourraient en être le rôle et la configuration ?

Les Eglises protestantes ne peuvent envisager de se soumettre à la forme actuelle de la papauté, et à ses pouvoirs dogmatiques et juridiques. Comprise comme service de l’unité, la papauté devrait, dans la rencontre des Eglises non romaines, renoncer aux prérogatives qui ont fait de son ministère un sujet de division. Le droit canon ne pourrait pas être la base de l’unification. Une éventuelle reconnaissance de la papauté comme ministère d’unité pourrait seulement viser une unité des Eglises avec le pape - et non pas sous le pape - une unité de type conciliaire sous le signe de la diversité réconciliée.

Jean-Paul II, témoin d’Evangile

Marcel MANOEL, pasteur, président du Conseil national de l’Eglise réformée de France (2002)

Pape médiatique, pape voyageur, … la nouvelle « figure » de pape que Jean-Paul II a incarnée pour nos contemporains, avant d’être dramatiquement réduit à l’immobilité et au silence, découle certainement de sa volonté d’être d’abord un témoin d’Evangile. Il a mesuré la profondeur de la déchristianisation de l’Occident, comme la fragilité des jeunes Eglises dans d’autres régions du monde, et bien compris que son ministère ne pouvait se vivre dans les bureaux du Vatican, mais qu’il lui fallait porter le témoignage de l’Evangile là où il n’était plus entendu : parmi les jeunes, dans les lieux de conflit, auprès des plus pauvres comme des responsables de ce monde, en dialogue avec les autres religions… C’est ce pape inlassable prédicateur que nos contemporains ont reçu, connu et apprécié.
On peut contester ses prises de positions sous forme d’interdits, particulièrement à propos de sexualité, naissance, vie et mort. On peut discuter la médiatisation de sa personne, qui a focalisé l’intérêt sur sa prédication et son enseignement, mais sans doute au détriment de la collégialité dans l’Eglise et de la prise en compte de sa diversité réelle, y compris œcuménique. On peut regretter que sa liberté d’interpellation des puissants et son engagement pour la liberté religieuse ne soient pas allé jusqu’à remettre en cause la puissance temporelle du Vatican – le bras « séculier » de son action – et à clarifier son rôle dans le jeu secret des équilibres politiques. Mais beaucoup garderont le souvenir de ce qui restera peut-être comme son message central : « N’ayez pas peur : entrez dans l’espérance ! »

Le ministère de ce pape témoin pose ainsi en retour des questions importantes le rôle de l’Eglise dans le monde et sur la papauté elle-même. Jean-Paul II avait lui-même souhaité que l’on en débatte. J’espère que ce débat sera repris, à la lumière de la même conviction que le rôle de l’Eglise et des ses ministres est avant tout d’être témoins d’Evangile.

Les Protestants et le Pape. Du viscéral historique à la maturation théologique.

Gill DAUDE, responsable du service œcuménique de la Fédération protestante de France (2002)

Il y a ceux qui sont contre... puisqu’ils sont protestants ! On critique jalousement son audience médiatique, on ironise sur ses discours et sa cour, on relève ses côtés sectaires et conservateurs qui nous confortent dans ce jugement… On n’aime pas le pape et la puissance vaticane « par principe » et au nom des ancêtres persécutés.

Il y a ceux qui sont contre « par spiritualisme », au nom d’une Eglise qui fait confiance à l’Esprit Saint et n’a guère besoin de se structurer sous un seul chef et un magistère autoritaires. Si Jésus avait voulu un pape et des successeurs aux apôtres, ça se saurait, il l’aurait explicitement formulé car les évangiles savent nous transmettre des ordres clairs pour l’avenir : « Faites ceci en mémoire de moi », « Aimez-vous les uns les autres », « Allez et baptisez »…. Ce qui n’empêche pas l’Eglise d’avoir des ministères ni que le message apostolique soit porté par elle à travers les âges.

Il y a ceux qui sont contre par « preuve de l’histoire ». Même si au cours de l’histoire, on a pu faire du Patriarche de Rome le recours dans les questions de foi et de mœurs, il s’est vite octroyé par connexions politiques un pouvoir sur ses frères et une puissance temporelle sans grand rapport avec l’Evangile. La papauté a produit bien des exclusions et conflits de pouvoirs. Le dernier pape n’y a pas échappé (c’est bien la structure et non l’homme qui pose problème), dont le ministère est jalonné d’excommunications ou de mise au pas de théologiens, pour ne citer qu’eux. Les Réformateurs (d’autres avant eux, d’autres après eux) en avaient fait les frais. Eux qui ne le remettaient pourtant pas en cause au début, vont être conduits (contraints ?) à contester son pouvoir : un Pape ? Pourquoi pas ! Mais soumis aux Ecritures (Luther), de droit humain (Melanchthon), comme service d’édification de l’Eglise exercé dans la collégialité (Bucer), une primauté d’honneur et rien de puissance, seulement parce qu’une assemblée doit avoir un président (Calvin) [1]. Christ, lui, n’a pas besoin de vicaire ! Pourquoi donc retourner sous un tel joug ?

Il y a ceux qui sont contre « au nom de la doctrine » : le système papal a sacrifié la vérité évangélique, a laissé la religion populaire et ses superstitions (le Pape est lui-même l’objet d’une adulation douteuse) entrer dans une Eglise dont on peut douter, à la suite des Réformateurs du XVIe, qu’elle en soit encore une. Ses derniers conciles qui n’ont d’œcuméniques que le nom, n’ont pas renié leurs anciennes doctrines et ce n’est pas l’accord sur la Justification [2] (suivis de peu d’effets) qui le démentira, lui qui était suivi de près par un texte sur les indulgences (et son ajout de la grande pénitencerie !) et d’une lettre Dominus Jesus ne considérant toujours pas les autres Eglises comme telles, et faisant table rase de décennies de dialogues. Les autres conciles ont unilatéralement renforcé le pouvoir papal et rajouté des dogmes (l’assomption de la vierge par exemple). Si l’on reconnaît l’arbre à ses fruits, des protestants doutent.

D’autres voient dans la situation actuelle « une situation provisoire qui dure ». Il faudra bien qu’un jour le christianisme mondial réconcilié retrouve une expression du ministère pétrinien (à l’image de Pierre) dont la Bible témoigne : un ministère personnel, à côté du collégial (qui n’existe guère) et du conciliaire-synodal (qui existe peu), portant pastoralement l’universelle voix de l’évangile et veillant au lien de la charité entre tous, une sorte de présidence qui encourage ses frères.

Déjà, avec des accents désabusés certes, le synode réformé de Tonneins (2 mai-3 juin 1614) faisait un pas dans ce sens « il serait temps de solliciter l’Eglise Romaine à se réconcilier ; mais il y a peu d’apparence que l’on puisse faire entendre raison au clergé de Rome parce que le pape ne veut pas entendre parler de concile ou de conférence, à moins qu’il y préside ».
Bien plus tard, des théologiens protestants développeront l’idée que pour des raisons scripturaires, il faudra bien reconnaître et intégrer, dans la structure de l’Eglise qui se recomposera dans l’unité, un ministère de primauté comme l’un des éléments constitutifs de cette structure [3].

Les voies œcuméniques poseront autrement la question.

Le 19ème siècle est un cas d’école. Les soubresauts de la première mondialisation (essor des colonies et de la mission) incitent à un regard neuf sur l’Eglise universelle. Comment la rendre visible, l’organiser, lui donner sinon une voix tout au moins une visibilité ? Alors que l’Eglise romaine renforce l’autorité de Rome et le ministère personnel du Pape, les protestants constituent les grandes alliances (Alliance Réformée Mondiale, Fédération Luthérienne Mondiale, Alliance Evangélique Universelle, Alliance Baptiste Mondiale…). Des structures qui privilégient la collégialité, la concertation, une forme de synodalité internationale, sans supprimer l’autonomie de chaque Eglise nationale.

Dans ce même élan, au 20ème siècle, elles miseront sur le Conseil Œcuménique des Eglises, premier pas vers une « conciliarité » par-delà des frontières confessionnelles. Le système semble pour l’instant freiné, la diversification religieuse est telle que le projet paraît utopique. Machine arrière, le COE se questionne sur la nouvelle configuration du mouvement œcuménique [4], on ne parle guère de conciliarité (encore moins d’autorité, sujet brûlant dans et entre les Eglises) mais plutôt d’un réseau ou d’un forum certes utile mais qui affaiblit le rêve d’Eglises rassemblées dans une unité conciliaire… dont il faudrait bien une présidence.

Qu’en sera-t-il au 21ème siècle ?

Sur chaque continent, les protestants ont progressé dans le vécu de leur pleine communion ecclésiale [5] mais pas encore de synode commun, de voix commune, de ministère commun. Est-ce souhaitable sans les autres grandes familles chrétiennes ?

La lettre Ut unum sint de Jean Paul II propose de discuter les formes de l’exercice de la papauté pour la rendre acceptable pour tous. Sans doute l’élan est-il généreux. On mesure le progrès depuis un Paul VI adressant aux autres chrétiens un sincère mais inacceptable « La porte du bercail est ouverte » [6] ! Pour le protestant (et pas seulement pour eux !), ce premier questionnement en appelle d’autres, plus fondamentaux. A lire le bilan du Conseil Pontifical pour l’Unité des chrétiens sur cette question [7], on mesure le foisonnement des réflexions sur ce sujet de la part de bien des Eglises du monde, théologiens de tous bords [8] et groupes de dialogues.

Nos Eglises sont questionnées et sans doute au pied du mur.

Une expression universelle de la foi chrétienne séduit beaucoup de protestants d’autant plus qu’elle répondrait à la globalisation actuelle et sortirait des tentations nationalistes.
La mission et les dialogues œcuménique leur ont aussi fait prendre conscience de cette dimension de l’Eglise de Jésus Christ. Mais de quelle manière ?

Elle est peu explicitée dans les Ecritures même si l’on pressent que la communion et l’unité universelle n’est pas absente des préoccupations apostoliques, c’est le moins qu’on puisse dire !

Les dialogues œcuméniques mettent en valeur l’équilibre du ministère de l’Eglise dans ses trois dimensions : « tous, quelques uns, un ». Tous, c’est l’Eglise en tant qu’ensemble des croyants ; quelques uns, c’est le ministère collégial ; un, ce sont les ministères personnels.
L’Eglise de Rome a du mal à concrétiser les distinctions pourtant nécessaires impulsées par Vatican II : entre primauté de l’Eglise de Rome et primauté de l’évêque de Rome ; entre primauté Universelle qui préside à la charité et Patriarcat occidental qui assure une juridiction directe (juridiction devenue anormalement quasi-universelle depuis la rupture avec l’Orient). C’est un enjeu avec l’Orthodoxie.

Elle semble avoir du mal à prendre réellement en compte l’ecclésiologie de communion voulue par Vatican II, notamment les dimensions communautaires et collégiales à côté d’une dimension personnelle hypertrophiée, au plan local, national, continental ou universel.
Le protestantisme est particulièrement sensible à ces critiques envers l’Eglise romaine mais il est lui-aussi placé devant des cohérences alternatives : soit la cohérence « congrégationaliste » : pas d’autre « incarnation » de l’Eglise de Jésus Christ que l’assemblée locale, certes en lien avec d’autres mais de manière informelle et institutionnellement invisible ; soit la cohérence « tous, quelques uns, un », à tous les niveaux, non seulement local et national, mais aussi continental et universel. Avec la question-clé : quel(s) ministère(s) personnel (s) porte(nt) la communion de l’Eglise universelle ?

Derrière ces questions, d’autres, immenses, apparaissent : l’autorité dans l’Eglise, la conception de son Unité-communion, le ministère central de l’épiscopè (et sa continuité à travers l’histoire) qui sera reprise au colloque de Viviers, Mai 2004.
Le chemin est encore long, en dialogues et clarifications, mais on vient juste de commencer au regard de tant de siècles de séparation hargneuse !
Pourtant le temps presse, le témoignage évangélique demeure lié à la manière dont nous concrétisons dans l’Eglise universelle « l’amour que nous avons les uns pour les autres ».

Le pape et l’œcuménisme

Michel LEPLAY, pasteur de l’Eglise réformée de France, et membre du Groupe des Dombes (2002)

Jean-Paul II aura poursuivi son ministère d’évêque de Rome à vocation de « souverain pontife de l’Eglise universelle » (sic) avec l’intense intention de contribuer à l’unité de tous les chrétiens, « ut unum sint », sinon à l’union des Eglises. Pour ce qui concerne l’unité des chrétiens, ce pape nous a en même temps réunis autour de son courage pastoral, de son souci pour la justice et la paix, et dans le même temps nous nous sommes distancés de certaines affirmations ecclésiales ou éthiques difficilement acceptables par des protestants.

Au sujet, par ailleurs, de l’union des Eglises, Jean-Paul II a fait des efforts et des tentatives plus ou moins réussis dans trois directions œcuméniques. Et nous constatons alors les limites pour ainsi dire constitutives du ministère de l’unité ainsi exercé dans la situation actuelle.
D’abord, avec une priorité obsessionnelle et bien compréhensible donnée aux relations à restaurer avec les Eglises d’Orient, et leurs différents patriarcats. Le pape, ainsi aimait à parler des « deux poumons » de l’Eglise, et c’était reconnaître que Rome sans Constantinople a « le souffle court ». Et il aura contribué, en citoyen polonais, à l’attention que l’occident a bien dû porter aux Eglises opprimées de l’est européen ; les difficultés sont encore réelles avec la question uniate, sinon celle du Filioque. Mais qui donc est encore passionné par des débats entre personnalités éthniques ou personnes trinitaires dans un monde qui cherche les secrets des nations unies pour une humanité dont les deux-tiers est pauvre ? Il reste que les pas faits les uns vers les autres, entre l’Orient et l’Occident de l’ancienne chrétienté pourraient contribuer à une meilleure entente entre les peuples et à un plus juste partage des biens.

Ensuite, le ministère oecuménique du pape s’est exercé en direction de la troisième grande famille chrétienne, les Eglises issues de la Réforme du XVIe siècle et qui de luthériens en anglicans et de réformés en méthodistes ont essaimé dans le monde entier des communautés non ?catholiques, vives et dynamiques de leur unité dans la diversité. Avec ces Eglises, que regroupe le Conseil Œcuménique, non sans les Patriarcats orthodoxes, Jean-Paul II a eu plus de mal à nous comprendre et accepter. L’accord luthéro-catholiquo sur la Justification ne saurait le consoler de la décision anglicane d’ordonner des femmes, ni de la liberté protestante des réformés, ni du rayonnement accru des communautés évangéliques. Mais des siècles d’ecclésiologie centralisatrice et hiérarchisée peuvent-ils être rapidement remontés ou dépassés même après les conversions spectaculaires de Vatican II ? C’est toute la question du ralentissement de la prophétie -ou de la prospective- par les lourdeurs parfois intentionnelles des bureaucraties conservatrices ou prudentes. Tant la poussière en toute Eglise ancienne, est plus lourde que la poussée...

Enfin, le pape Jean-Paul II a eu dans sa propre Eglise, catholique et romaine, un travail également œcuménique à reprendre sans cesse pour tenter de coordonner la diversité, de colmater des brèches, de ralentir, sinon bloquer, des demandes sincéres concernant le ministère, le célibat, la discipline sacramentelle, l’hospitalité eucharistique etc... Mais nous ne pouvons que poser des questions, moins pour juger que pour exhorter.

En conclusion, ce pape laissera un grand souvenir, ayant été, comme on dit, « Pierre », mais aussi Jean, soucieux de l’orient mystique, et Paul, à l’écoute de la Réforme protestante. L’avenir oecuménique du christianisme, dans sa riche diversité réconciliée, appelerait d’abord un urgent concile universel de toutes les Eglises, sans autre primauté que celle du Seigneur Jésus ?Christ et sans autre priorité que celle donnée au Saint-Esprit. Alors, il n’y aurait plus aucun « saint-père » sur la terre, mais le seul « Père du ciel » comme disait Jésus. Dans une telle assemblée réconciliée, à l’animation vraiment collégiale, la communion chrétienne se retrouverait, et la communauté humaine chercherait peut-être une issue au mal : seul le Dieu de l’Evangile peut l’en délivrer.

Le pape et l’œcuménisme

Jean TARTIER, pasteur, président du Conseil exécutif de l’Eglise évangélique luthérienne de France, et membre du Groupe des Dombes (2002)

Le portrait sera, à coup sûr, contrasté dans l’appréciation et le bilan, car personne n’ignore les origines polonaises de Jean-Paul II, ce qu’était son terreau de foi, son catholicisme avec toute cette piété mariale, jusque dans ses expressions les plus populaires, voire les plus superstitieuses et plusieurs en contre-point ne manqueront pas de souligner ce dépassement de soi qui en a fait un pape d’ouverture œcuménique, et un témoin de la foi attentif à toutes les expressions de la spiritualité de ce monde.

Les deux approches peuvent se justifier tant le personnage était riche et complexe, et tant les pressions des divers dicastères de la curée romaine lui faisait endosser des déclarations, sans doute, au-delà ou en deçà de ses propres convictions. C’est dire, que sur bien des points de son engagement et de son témoignage au sein de la chrétienté et dans le monde, le pape Jean-Paul II mérite nuances dans les appréciations et beaucoup de recul pour évaluer la réalité de son engagement œcuménique.

J’ai eu le privilège de le rencontrer personnellement quatre fois, en audience privée comme à l’occasion de ses voyages en France. Chaque fois j’ai été frappé de son souci de la rencontre des représentants des autres confessions ou religions ; chaque fois, j’ai bien noté son attention à la situation œcuménique en notre pays et les avancées qu’elle peut et doit suggérer. Ce grand pèlerin de la foi, plus à l’aise en voyages et dans les rencontres que dans sa prison dorée romaine, avait la passion de la paix et de la réconciliation. Il ne fut pas toujours compris dans ses initiatives et son talent à utiliser les médias, mais je continue à croire à l’authenticité de sa démarche et à son souci de servir l’humanité, par et au-delà de sa propre conviction catholique.
Jean XXIII, le Pape bien-aimé, fut celui qui eut le courage, l’audace du Concile Vatican II pour une vraie réforme de l’Eglise catholique. Paul VI, souvent méconnu et pourtant tout autant courageux, eut à gérer la fin de Concile et ses retombées multiples et marqua son pontificat par cette symbolique et pourtant encore discutée, réconciliation avec le patriarche Athénagoras à Jérusalem. Jean-Paul II se situe dans cette continuité, dans cet esprit de la réforme interne et ce souci du rapprochement et de la réconciliation.

D’aucuns ne manqueront pas de souligner que Jean-Paul II au travers de ses encycliques, ses motu proprio ou brefs n’a jamais manqué de souligner le spécifique de la foi catholique, l’idéal chrétien vu par le catholicisme tant dans son expression éthique que théologique, et en ce sens ce Pape est bien à la hauteur de ces retours identitaires que l’on retrouve à tous niveaux, chez nous aussi, dans toutes les confessions comme dans les autres religions… et qui lui reprocherait de dire le point de vue catholique quand on revendique, par ailleurs, la liberté d’expression protestante ?…

Mais parmi toutes ses déclarations, je retiens de Jean-Paul II essentiellement son encyclique « Ut Unum Sint » sur l’œcuménisme, trop vite oubliée et méconnue, et surtout je retiens de son propos, l’insistance pour une formation œcuménique à tous niveaux de la vie de l’Eglise, la prise en compte de tous les dialogues théologiques entre les confessions et la remise en cause de la forme d’exercice de son ministère d’unité, comme successeur de Pierre… Trois domaines où nos Eglises protestantes se trouvent interpellées, souvent muettes, parce qu’insuffisamment structurées sur le plan mondial et universel. L’interpellation pourtant demeure et aucune confession ne peut éluder, même avec son bon droit ou son auto-suffisance théologique, ce qui est là suggéré par Jean-Paul II pour la recherche de la communion entre les chrétiens.
Ce pape fut-il seulement catholique, parce que la mode est aujourd’hui à réaffirmer les identités particulières de chacun et que gérer la grande diversité catholique est déjà en soi un long et patient ministère d’unité ? Je l’ai vu et je l’ai cru au -delà de ces limites confessionnelles et de ce regard centripète, pour une vision plus large qui fait place à la surprise de Dieu. Et c’est cela, par des témoins comme Jean-Paul II, qui continue de faire ma grande espérance œcuménique !

[1Voir la synthèse de Marc Lienhard, Les réformateurs protestants du XVIe et la papauté, dans Positions Luthériennes, N°2/1998.

[2Déclaration commune sur la Justification, accord luthéro-catholique international signé en 1999.

[3J.J. von Allmen, « Ministère papal, ministère d’unité » (Revue Concilium N°108, 1975) qui propose un programme sur trois plans : 1- le pape pourrait d’abord rendre son ministère moins « scandaleux » pour les non-romains ; 2- établir un inventaire du contentieux qui sépare romains et non-romains sur le sujet ; 3- le pape pourrait faire plus confiance, dans le domaine œcuménique aussi, aux Eglises locales en communion avec son siège.

[4Voir colloque du COE sur la nouvelle configuration du mouvement œcuménique « de plus en plus en dehors des Eglises et des organisations œcuméniques ».

[5Voir par exemple la pleine Communion d’Eglises Protestantes en Europe, ex communion de Leuenberg qui place en pleine communion les Eglises luthériennes, réformées et méthodistes d’Europe. Elle tente de s’élargir par des dialogues avec les baptistes et avec les Anglicans : voir les accord de Reuilly (franco britaniques), Meissen (germano britaniques), Porvoo (Scandinavo britaniques).

[6Discours à Bethléem du 6 janvier 1964 : « Le pas à franchir est attendu avec toute Notre affection et peut être accompli avec honneur et dans la joie mutuelle ».

[7Assemblée plénière du Conseil pontifical du 12-17 novembre 2001. Voir N° 109/2002/I-II du service d’information du Conseil Pontifical pour l’unité des chrétiens, page 33.

[8En français : Tillard, Congar, Pottmeyer, Sesboué, Legrand ; O. Clément côté orthodox ; voir le groupe des Dombes sur « le ministère de communion dans l’Eglise universelle », Centurion, 1986, ou plus ancien le Doyen Marc Lods « Le ministère d’unité », le point théologique N° 19/1976, Centurion ; ou encore Michel Leplay, Le protestantisme et le pape, Labor et Fides, 1999

Une faute d'orthographe, une erreur, un problème ? Dites-nous tout !
 
(re)publié: 01/06/2013
Les escales d'Olivier