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Journée Internationale des Familles

Message d’Eugen Brand, Délégué Général du Mouvement international ATD Quart Monde

Chers amis,

Vos engagements appris à l’école de vos familles, de vos villages et de vos quartiers, sont un encouragement pour tant d’autres personnes sur cette planète.

Et de la même façon vos engagements se trouvent fortifiés par le courage d’autres.

Vos engagements se manifestent partout. De la Côte d’Ivoire jusqu’au Japon où, face aux rapports de force qui secouent leur pays, les uns cherchent à tous les niveaux de vivre une communauté ancrée dans le respect de chacun, et où les autres font tout pour garder le cap d’une écologie qui s’invente à l’école du refus de l’exclusion sociale.

Mais aussi de l’Égypte jusqu’en Haïti, où les uns s’efforcent de bâtir une gouvernance qui place l’éradication de l’extrême pauvreté au cœur de ses objectifs et où les autres tentent de faire face à l’arrogance de la communauté internationale. Celle-ci impose au pays son savoir et son pouvoir économique alors que c’est précisément avec l’intelligence et l’expérience de ce peuple que devrait se repenser la coopération internationale.

Tous ces engagements, reliés les uns aux autres, sont la beauté du monde, la force de notre époque. Ils donnent sens et orientation aux actions à entreprendre dans une actualité secouée par des catastrophes naturelles et humaines sans précédent. Ils permettent d’aller au-delà de réponses toujours limitées au court terme de l’urgence, trop souvent enfermées dans des droits minima, comme si les personnes concernées étaient des sous-êtres humains.

Ces engagements, reliés les uns aux autres en passant les frontières, sont bâtisseurs de paix entre toutes les familles et les peuples. Mais ils ne font pas la une des grandes rédactions, des agences d’information et de dialogue. La violence continue à faire partie de l’image dans laquelle toutes nos sociétés enferment les pauvres. De nombreuses analyses d’experts maintiennent ces préjugés et du coup des murs infranchissables se dressent entre celles et ceux qui subissent l’injustice de l’exclusion sociale et les autres.

Aujourd’hui, sur tous les continents, des femmes et des hommes se mobilisent et prennent la parole : L’extrême pauvreté est une violence permanente qui porte atteinte à la vie de nos enfants, de nos jeunes, de nos familles et de nos quartiers. L’environnement dans lequel nous sommes obligés de vivre amène de la violence. Les seuls endroits où nous arrivons à nous installer sont des zones
inondées couvertes d’eau polluée, des bâtiments condamnés, des baraques, des terrains vagues où la boue empêche toute construction. Souvent nos maisons sont si précaires que lorsqu’il pleut nous devons rester éveillés toute la nuit pour pouvoir déplacer les enfants et essayer de les mettre au sec.

Et lorsque nos lieux de vie sont emportés par les eaux ou lorsque nous sommes chassés ou expulsés, nous vivons la violence de tout perdre une fois de plus et de devoir trouver le moyen de tout recommencer à zéro.

L’ignorance entraîne beaucoup de violence. Nos enfants et nos jeunes se rendent très vite compte que les professeurs, les travailleurs sociaux, les juges, les patrons n’ont aucune idée de la vie et du courage de leurs familles. Ils voient que les institutions de la société n’ont ni intérêt, ni respect pour le point de vue de leurs parents. Combien d’enfants, heureux à l’idée de leur premier jour d’école, se retrouvent finalement persuadés qu’ils sont incapables d’apprendre. Dans les écoles où les enfants ne sont pas reconnus, où leurs savoirs et expériences ne sont pas valorisés, alors leurs possibilités ne se développent pas, leur esprit ne s’exerce pas. C’est une violence faite à leur intelligence et à leur créativité.

La violence qui nous atteint le plus, et qui explose parfois jusqu’au sein de nos familles, vient de toutes les humiliations endurées et d’abord de celle de ne jamais pouvoir dire librement ce qu’on pense quand on dépend trop des autres pour survivre. « La véritable violence est celle qui prend pouvoir sur votre intimité, votre vie, votre identité personnelle et collective. » [1]

Sur tous les continents, des hommes et des femmes refusent cette violence et s’engagent pour bâtir des points de rencontre où il devient possible de se reconnaître d’une même humanité, de se lier les uns aux autres pour un monde enfin « libéré de la terreur et de la misère ». [2]

La violence n’est pas un thème d’étude, elle fait partie de nos vies et celle des autres. On ne peut laisser une question d’une telle importance aux seuls experts. Nous devons trouver le courage de rompre le silence. Dans tous nos quartiers, des habitants résistent à la violence. Ne sont-ils pas les premiers acteurs de la paix ?

Comme cette mère qui se lève toutes les nuits, sachant qu’un de ses grands enfants a été entraîné dans un gang de rue et qu’il est dehors en train de vendre de la drogue. Elle a peur qu’il se fasse tuer. En même temps elle s’inquiète pour les autres mères dont les enfants risquent de finir par acheter de la drogue à son fils et tomber dans la spirale de la misère.

Comme ce père qui refuse d’envoyer en prison le fils d’un voisin parce qu’il sait trop bien que les conditions en prison peuvent briser des vies pour toujours.

C’est cette détermination qui a conduit le Mouvement ATD Quart Monde à mettre en œuvre dès 2008 une réflexion autour de la question : « La violence faite aux pauvres, de quelle paix sont-ils acteurs ? » Ce travail de connaissance, mené par des groupes d’acteurs dans une vingtaine de pays, se déroule dans le cadre d’une démarche de « croisement des savoirs » [3]. Il se terminera en janvier 2012 par un colloque international au siège de l’UNESCO, organisation des Nations Unies en charge de promouvoir au sein de la communauté internationale une « culture pour la paix ». Dans un dialogue avec des personnalités du monde universitaire, économique, environnemental, culturel, spirituel, les acteurs de cette nouvelle connaissance s’efforceront de démontrer et de comprendre ensemble combien tout objectif qui a pour seul but la réduction de l’extrême pauvreté - à l’exemple de l’objectif des Nations Unies de réduire de 50% le nombre des pauvres d’ici 2015 - constitue une source inouïe de violence, en contradiction profonde avec un projet de civilisation ancré dans l’égale dignité.

Les familles confrontées à l’extrême pauvreté portent un sens de la paix que le monde ignore encore. D’expérience elles savent que seul un développement durable qui n’oublie personne bâtit une paix durable. Elles ont des façons uniques de résister à la violence que l’exclusion sociale génère et osent des chemins de paix qui ne sont pas perçus ni reconnus dans nos sociétés. Dans l’actualité du monde, ce sont ces efforts invisibles qui mériteraient aujourd’hui le prix Nobel de la Paix.

[1Père Joseph Wresinski – Violence faite aux pauvres, 1968, igloos n°40

[2Déclaration Universelle des Droits de l’Homme des Nations Unies

[3Le Croisement des savoirs et des pratiques, Groupe de Recherche Quart Monde-Université et Quart Monde Partenaire, Éditions de l’Atelier/Éditions Quart Monde, 2008

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(re)publié: 01/07/2011