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Tu ne voleras pas !

Conférence au Perreux-sur-Marne, France

Je suis heureux de participer par cette intervention à vos rencontres oecuméniques. Je ne suis pas un spécialiste de l’oecuménisme mais j’ai eu de nombreuses occasions de prier et de travailler avec des frères d’autres confessions chrétiennes : avec des réformés dans des équipes de réflexion chrétienne et de présence au monde à Tananarive, avec des luthériens surtout à Strasbourg près du Conseil de l’Europe et du Parlement européen, avec des orthodoxes en Egypte, également dans des équipes de réflexion chrétienne. Le CCFD m’en donne à nouveau de nombreuses occasions, souvent élargies à l’interreligieux, en France ou ailleurs avec des musulmans, des juifs, des bouddhistes, ou hindouistes.

Le décalogue nous est commun à nous chrétiens et juifs, et d’une certaine manière aux musulmans. Il nous interdit le vol, thème que vous avez retenu pour cette soirée.

En vous adressant au CCFD, sans doute, avez-vous voulu dépasser les pickpockets, même s’ils font partie de la vie quotidienne, et vous ouvrir à des dimensions plus collectives ou internationales. Je me situerai donc dans cette perspective.

Le droit de propriété

Le vol fait référence au droit de propriété. Le décalogue le reconnaît, mais il y met déjà des dimensions de justice, de partage, d’attention particulière aux plus démunis.

En France, même si le droit civil a certes évolué en raison des évolutions sociales et fiscales, il reste que nos mentalités gardent une conception assez « napoléonienne » et libérale de ce droit : « droit d’user et d’abuser », au moins liberté d’en user, purement et simplement à notre convenance personnelle ou familiale. Le libéralisme économique actuellement dominant va dans ce sens en économie comme en finances. Il est souvent tout simplement la loi du plus fort, personne, entreprise, ou pays.

Un droit reconnu par l’Eglise et, je pense, par nos diverses confessions chrétiennes. Vatican II dans son schéma sur « l’Eglise dans le monde de ce temps » [1] [2] y voit un droit fondamental de l’homme, mais il le fait sous trois conditions qui lui donnent sens et en tracent les limites :
 pour assurer à chacun le nécessaire à la vie humaine : nourriture, vêtement, mais aussi éducation et formation, vie de famille, culture, reconnaissance sociale etc...
 pour assurer l’autonomie de la personne, face aux régimes totalitaires ou aux esclavages économiques,
 pour qu’elle soit un lieu de responsabilité et donc pleinement humaine pour ceux qui possèdent, et le devienne pour les plus démunis.

Un droit pour tous

Jean-Paul II nous le rappelle à de nombreuses reprises : « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne. C’est là l’origine de la destination universelle des biens de la terre » [3].
Cette propriété « privée » peut prendre des formes diverses selon les cultures et les sociétés : biens immobiliers, revenus et salaires, éducation etc, elle peut être « individuelle » ou communautaire.

Un droit des peuples

En transposant des personnes au collectif, ces conceptions de la propriété éclairent le droit des peuples, ou les responsabilités collectives des grandes firmes nationales ou internationales comme des Etats. Eux aussi ont à respecter l’autonomie des personnes et des peuples et leur droit à la responsabilité. Cette dimension tout à fait nécessaire dans la mondialisation actuelle donne un éclairage nouveau au vol, et nous aurons à en prendre davantage conscience à travers quelques situations que j’évoquerai ce soir.
Jean Paul II nous dit d’ailleurs « que sont encore en vigueur les pratiques du capitalisme des origines, donc une situation dont la cruauté n’a rien à envier à celle des moments les plus noirs de la première phase de l’industrialisation » [4]. Il appelle ainsi à veiller à ce que personnes et peuples aient les « moyens d’entrer, de manière efficace et digne de l’homme, à l’intérieur d’un système d’entreprise (on dirait d’économie) dans lequel le travail (pour lui la compétence) occupe une place réellement centrale » [5]
Certains pays ont certes évolué quelque peu, mais nous verrons que ce n’est pas toujours vrai dans la gestion des biens publics, par exemple même chez nous. Nous verrons aussi que c’est souvent faux également dans nos rapports avec d’autres peuples.
Pour y parvenir nous nous arrêterons sur trois aspects du domaine public : l’eau, la terre et le pétrole.C’est à vrai dire une tâche difficile, la brièveté du temps et sans doute aussi les limites de mes compétences conduiront à quelques simplifications. Mais nous verrons comment ces domaines sont au carrefour du bien public, de la privatisation capitaliste libérale, des responsabilités des Etats et des droits des populations. Il s’agira d’évocation et non d’une étude exhaustive. Puisse-t-elle renouveler notre regard sur le vol !

1. L’eau

A. En France [6]

Un regard récent :
La maîtrise de l’eau n’est pas seulement le problème des autres. Certes en France nous avons un réseau d’eau potable, en principe pour tout le monde, depuis le début des années 60, et la circulation de l’eau est réglementée. Mais c’est beaucoup moins vrai par exemple, de la pollution ou de la maîtrise des inondations ! Jusqu’en 1978-80, même le ministère de l’environnement que nous voyions apparaître n’identifiait comme causes de pollution de l’eau que les rejets industriels (55 %), par exemple ceux des industries pharmaceutiques suisses et des potasses d’Alsace pour le Rhin, et les eaux usées des agglomérations (45 %). On connaît les travaux accomplis et à poursuivre en ces domaines, en fait de stations d’épuration ou autres.
Mais depuis vingt ans surtout, nous découvrons l’impact des pratiques agricoles et du faire valoir des terres sur la pollution : le recul des surfaces enherbées au profit des céréales, l’accroissement des surfaces laissées nues en hiver et l’augmentation des engrais et pesticides exigée par l’appauvrissement des terres non renouvelées, contribuent à durcir les terres, ce qui freine la pénétration de l’eau et favorise le ruissellement.

L’Yonne :
Dans cette région céréalière on constate une augmentation persistante des nitrates dans l’eau des captages, là surtout où l’agriculture est la plus intensive, en céréaliculture.

En Bretagne :
Il s’agit de l’élevage, en particulier de porcs et de volailles, particulièrement polluants, et cela surtout sur une petite partie de la région. Longtemps isolée, cette région était relativement pauvre et son agriculture plutôt de subsistance. L’ouverture à l’économie de marché a encouragé ces élevages, le plus souvent « hors sol », ainsi que la production laitière, elle aussi polluante à sa manière. Leader pour ces types de production en France et plus ou moins en Europe, la Bretagne reste la 17ème sur les 22 régions françaises en revenu moyen : les investissements sont lourds et la concurrence se développe.
Mais ce type d’élevage a surtout des conséquences graves sur l’environnement, en particulier par les lisiers et leurs conséquences sur l’eau : rivières, nappes phréatiques, zones marines côtières. Cette pollution contribue à détériorer la terre elle-même, mais a des conséquences pour les consommateurs d’eau potable (la teneur en nitrates, au lieu des 5 mg autorisés dépasse souvent les 50 mg et à ces nitrates sont souvent associés d’autres pesticides : on en compte jusqu’à 24 dans certaines eaux), des conséquences aussi pour les zones marines : algues, pêche, et pour le tourisme.
Par le « lessivage » des surfaces durcies par les traitements qu’on leur impose, comme par la pénétration, lente mais réelle, les taux de nitrates augmentent rapidement.
L’industrie agroalimentaire, notamment les abattoirs, concourent à cette pollution : ils rejettent en Bretagne 83 500 m3 d’effluents [7] par an, soit la pollution d’une ville d’un million et demi d’habitants.
L’agriculture, elle, par les lisiers et faute de stations d’épuration, provoque une pollution équivalente à celle annuelle d’une agglomération de 42 millions d’habitants !
Si rien n’est fait, comme c’est encore souvent le cas, contrairement aux appels de l’Europe et aux réformes envisagées de la PAC mais retardées autant que possible par la France, 70% des eaux brutes de Bretagne deviendront impropres à la consommation en eau potable. Le traitement de ces eaux est d’ailleurs très cher : le prix du m3 d’eau a augmenté de 61% entre 91 et 97, de même les travaux de lutte contre la dégradation des sols : 6milliards de francs entre 96 et 2000 avec un succès relatif pour la seule Bretagne.
Produire en grande quantité et pas cher ? Peut-être. Mais condamner à financer la lutte antipollution avec des milliards d’impôts ? Une question réelle. Nous avons là une manière de gérer un bien public, l’eau, en fonction d’intérêts privés, à la charge pour une bonne part de la communauté nationale... Des chemins qui nous interrogent sur la propriété et le vol... même s’il est évident que la question est complexe et engage une grande diversité d’acteurs et d’actions (autorités européennes et nationales, syndicats professionnels, grand commerce, industries alimentaires, autorités départementales... et finalement les consommateurs souvent trop peu informés).
Donner d’un côté, reprendre de l’autre, souvent au profit des mieux placés dans la production ou la distribution ? Bonne question autour d’un bien public : l’eau, ses divers ayant-droit, son cahier des charges et l’absence de transparence ? Les profits répondent-ils à ce que nous avons dit des conditions d’exercice de la propriété privée : respect de l’autre au profit de tous, et responsabilité ?

B. Au plan international

Pour la consommation, selon la température ambiante et le travail fourni, il nous faut 1,5 litre par jour, au repos et à 27 degrés, mais 3,5 litres à 50 degrés. Or nous savons les inégalités naturelles de la distribution de l’eau dans le monde :
 les islandais disposent sur leur île de 600 000 m3 d’eau douce par an et par habitant, alors que 20% (et sans doute 25% de la population mondiale en 2025) ne dispose pas de 500 m3 ;
 à vrai dire l’agriculture est de très loin la première consommatrice d’eau douce, en particulier par l’irrigation (même s’il faut 38 000 litres d’eau pour fabriquer une voiture !). L’eau nous fait vivre, mais les conditions naturelles ou contractuelles entre les peuples sont très inégales.

Il n’y a pas de législation internationale sur la maîtrise et l’usage de l’eau. Tout dépend donc de la nature et des rapports de force entre groupes sociaux ou nationaux.

Israël et Palestine :
L’eau y est limitée, mais elle est aussi condition de vie et de richesse. Il y a des « accords » entre israëliens et palestiniens, mais inégaux évidemment : alors que 80% des réserves se trouvent en Palestine, pour des populations égales en nombre, les israéliens se réservent 80% de l’eau disponible (Jourdain ou réserves naturelles), il reste 20% aux palestiniens, soit 85 m3 par personne et par an pour les palestiniens et 447 pour les israëliens. Il faut ajouter que seulement 3% des israëliens sont agriculteurs et rapportent 3% du PIB d’Israël, alors qu’un tiers de la population palestinienne cultive la terre et concourt pour 1/3 au PIB.

Des problèmes semblables de maîtrise de l’eau existent entre Inde et Pakistan, pour le Nil entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan, souvent en raison de l’érection de barrages et la saisie de l’eau par le pays en amont. Ainsi la Turquie a-t-elle construit des barrages pour retenir l’eau du Tigre et de l’Euphrate pour l’irrigation, aux dépens de l’Irak et de l’Iran. Des problèmes du même genre ont surgi entre la Slovaquie et la Hongrie en raison d’un détournement du Danube par la Slovaquie : un accord s’est plus ou moins réalisé.

Cette emprise sur l’eau survient aussi tout simplement par le développement de certaines formes d’économie, le tourisme par exemple : dans l’oasis Chenini du Sud de la Tunisie : une source jaillissait jusqu’aux années 70, de 500 à 600 m3 d’eau par seconde. Elle s’écoulait dans un oued abondant. La croissance urbaine de la région, le tourisme et l’industrialisation de la ville voisine, ainsi qu’une irrigation gaspilleuse pour les jardins par exemple, ont abusé de cette ressource rare que seule une infiltration lente des eaux de pluie pourrait renouveler. L’oued s’est tari et il faut une station de pompage pour donner 130 à 150 m3 d’eau par seconde. Cette eau ne suffit pas à la vie. Le sol lui-même s’appauvrit, d’où un appel croissant aux engrais chimiques, le petit bétail ayant disparu en raison de la proximité de la ville. Parasol naturel, le palmier dattier, offre à la culture et aux jours de l’oasis ce micro-climat sans lequel elle ne serait qu’un mirage... Il n’est plus cultivé [8]. Des agriculteurs ont commencé à lui redonner naissance en l’utilisant comme compostage, écologique, pour l’agriculture et en lui faisant retrouver sont utilité. Les fellah ont dû changer leur mentalité par rapport à l’eau et apprendre à payer le pompage. En étendant l’expérience ils espèrent redonner vie à l’oasis... au profit d’un autre tourisme !

Comme en France, en Palestine ou ailleurs, l’eau est ici un bien commun. Comment est-il géré ? souvent par la loi du plus fort : les Etats dominants ou ici les pouvoirs économiques qui s’imposent. Personne ne peut devenir propriétaire d’un bien commun ni le maîtriser à son seul profit. L’eau est une condition du maintien d’un site comme l’oasis, et condition de vie et de richesse. Responsables de la propriété commune les acteurs sont appelés à tenir compte de la nature, mais aussi des uns et des autres. Violer ces exigences à son seul profit personnel ou collectif ne doit-il pas s’appeler vol ?

2. La terre

L’eau et la terre sont évidemment très liées : quand il n’y a pas d’eau la terre est inexploitable. Dominer l’eau donne de dominer la terre. Mais il y a aussi des conflits pour la terre elle-même qui posent eux aussi des questions sur la propriété et le vol. L’Amérique latine est bien le continent des sans-terre même s’il en existe ailleurs. Ils y sont particulièrement organisés pour la reconquête, surtout au Brésil, et cela depuis longtemps déjà. Mais ils se heurtent à des résistances violentes de la part des grands propriétaires ou même des gouvernements (police et justice). Le Concile déjà et Jean-Paul II à plusieurs reprises, ainsi que le Conseil pontifical Justice et Paix (1998) et les Evêques de ces pays ont pris fortement position à l’égard du droit à la terre et contre les latifundia non exploités et objets de spéculation.

Nous commencerons par un regard sur le Guatemala que j’ai eu l’occasion de visiter plus récemment. C’est le plus grand pays d’Amérique centrale, un cinquième de la superficie de la France pour une population de 11 à 12 millions de personnes, mais une densité inégale selon les régions de culture ou de forêt, et une capitale de 2 millions d’habitants au moins.

Le problème de la terre y est ancien, comme souvent en Amérique latine, il remonte à la colonisation, mais s’est renforcé depuis un siècle pour des raisons diverses. Les colons, lors de la conquête se sont attribué une large partie de la terre des indiens, d’appartenance communautaire, et donc sans titre de propriété individuelle, ce qui a toujours rendu difficile les contestations et obligé les indiens, pour vivre, à travailler comme salariés, parfois non payés et toujours dans des conditions précaires et difficiles.

L’implantation du café au début du 20e siècle s’est faite avec de nouveaux colons venant d’Europe, en particulier d’Allemagne et d’Espagne, sur les plateaux de l’Ouest, là où se trouve le diocèse de San Marco dont l’Evêque, Ramasini, est venu comme partenaire en Ile de France lors de la dernière campagne de Carême. La United Fruit Company s’est largement implantée à l’Ouest au milieu du siècle, et finalement les deux guerres civiles de 58 à 96, avec des temps de dictature très durs, ont permis à des militaires et à d’autres liés au pouvoir de se faire à nouveau de grandes propriétés, toujours au déficit des indiens (200 000 morts, 30 000 disparus, 400 villages détruits, 1,5 million de déplacés dont 150.000 au Mexique).
En conséquence, 80% de la population, essentiellement maya, vit au-dessous du seuil de pauvreté ,dont 60% dans l’extrême pauvreté (moins d’un dollar par personne et par jour).

Les « accords de paix ferme et durable » signés en 96 ont mis fin à la guerre civile mais ont peu apporté pour une réforme agraire et laissent place à une violence toujours active. Gerardi, évêque auxiliaire de Guatemala city, a patronné un des deux « rapports-vérité » sur les temps de dictature, il a été assassiné par des militaires, proches de l’ancien dictateur, le lendemain de la présentation publique de ce rapport.

La situation des indiens, dépouillés de leurs terres, souvent communautaires et sans titres individuels, ou dont les titres ont été détruits, sont réduits à être travailleurs dans les plantations, sur des terres qui étaient les leurs. La crise du café fait même qu’ils sont « licenciés » de propriétés dont ils ont été dépouillés et sur lesquelless ils ont dû travailler comme salariés. Ils perdent leur moyen de vivre, se retrouvant sans travail et sans terre.

Au-delà du Guatemala, pour des raisons en partie semblables et dans une histoire post coloniale plus ou moins commune, la question de la terre concerne l’ensemble de l’Amérique latine. Un rapport de la FIAN (organisation internationale oeuvrant pour le droit de se nourrir) nous parle ainsi de la situation au Brésil dont nous connaissons les organisations de sans-terre : le Brésil présente aujourd’hui un des taux de concentration de la propriété terrienne les plus élevés du monde. Le développement de l’agriculture brésilienne est extrêmement inégalitaire, et conçu pour l’exportation des céréales ou autres produits agricoles. Ainsi une firme européenne de fabrication d’automobiles, non autorisée à exporter ses bénéfices, du temps des dictatures, a reçu des surfaces de forêts amazonienne, à peu près équivalentes à la surface de la France et produit du soja ou autres céréales pour l’exportation et la nourriture de nos animaux en France. Durant les 25 dernières années, plus de 30 millions de paysannes et paysans ont dû abandonner la campagne, par un mouvement naturel vers les villes, mais aussi par manque de terre : 4,8 millions de familles paysannes sont encore sans terre. Plus de la moitié des brésiliens qui souffrent de la faim vivent en zone rurale !

Quand ils le peuvent et dans l’insécurité ces « sans-terre » travaillent comme salariés dans les latifundia, mais la grande majorité voit ses droits fondamentaux bafoués (bas salaires, parfois non versés, aucune sécurité sociale ou garantie contre le chômage, précarité de l’emploi, etc), y compris des formes d’esclavage au nord-est du pays.

Le modèle agraire « moderne » introduit au Brésil est basé sur une exploitation intensive de la terre et des ressources naturelles, sur une mécanisation lourde, sur la monoculture en vue de l’exportation et entraîne une usure de la terre et l’emploi croissant d’engrais chimiques, au mépris des communautés indigènes pour qui la « terre-Mère » est espace de vie.

Le maintien de latifundia, même non cultivés, permet aussi aux propriétaires des formes de spéculation. Ces terres servent de garanties bancaires en vue d’autres objectifs industriels ou autres. C’est toute une oligarchie rurale, industrielle et bancaire assez coordonnée.

La Mayenne :
Dans une histoire évidemment différente et dans le contexte de l’évolution européenne et française de l’agriculture, nous avons aussi, en France et en Mayenne, des problèmes relatifs à la terre et au cumul des terres. Ces cumuls permettent de conserver des troupeaux importants (étendage du lisier etc...), mais se font parfois au détriment de la rentabilité économique elle-même et le plus souvent avec accroissement de la pollution.

Le prix des terres augmente, alourdissant les charges et rendant très difficile l’installation de jeunes, sauf les fils d’agriculteurs qui se mettent en GAEC avec leur père pour assurer la succession et souvent permettre un cumul supplémentaire, mais en laissant des charges financières souvent à vie, entraînant parfois des faillites. Il y a 15 ans, une ferme de 80 ha était une grosse ferme, maintenant beaucoup en ont entre 100 et 300, quelques unes plus de 400. Tout cela est favorisé par une PAC favorisant la quantité et une exportation qui coûte très cher et se fait souvent au détriment de la production des pays concernés (céréales, élevage), en raison des bas prix dus aux subventions très importantes accordées à ce type d’exportation. C’est une des bases des contestations actuelles de la PAC en France et en Europe, ainsi que dans le Tiers Monde. C’est un problème difficile mais qui demande réflexion et mise en oeuvre.
Les SAFER, services créés pour gérer les cumuls, sont en fait souvent dans les mains des plus engagés dans ces voies du cumul et s’y soumettent plus ou moins, exigeant par exemple de qui demande d’acquérir une terre pour s’installer ou agrandir un peu une petite exploitation, de payer le même prix que le prix fort offert par ailleurs, ce qui est souvent impossible, même en lien avec les banques.

Parler de vol en toutes ces situations, en France, au Brésil, au Guatemala ou ailleurs, peut étonner et ne peut se faire qu’avec des nuances et un effort d’analyse. Mais il s’agit tout de même de la mise en oeuvre de la loi du plus fort, selon des pratiques renforcées par le « tout libéral » actuel. Dans l’esprit d’une propriété destinée à tous, comme l’Eglise nous le rappelle, devant assurer vie, dignité et autonomie des personnes , engageant la responsabilité de ceux qui possèdent à l’égard de ce qui est « bien commun » de l’humanité, il est vrai qu’on se pose de graves questions sur les modes de gestions permettant ces cumuls, au déficit parfois de l’économie elle-même, de la nature, des gens les plus pauvres dépouillés de leurs moyens de vivre, ou de l’installation de jeunes en monde rural.

3. Le pétrole

La question du pétrole se pose différemment des précédentes. Elément important de l’économie aujourd’hui, il ne fait cependant pas partie des « biens communs de l’humanité » comme nous avons pu le voir pour l’eau et la terre. Il est source de profit et de puissance pour de grandes firmes pétrolières et, il est vrai, par elles, pour des Etats. Il peut aussi être lieu de conflit entre mafias. Et les populations qui habitent les terres sous lesquelles sont ces réserves souvent n’en tirent guère de profit, sont frappées par les diverses pollutions et sont l’objet de conflits pour la prise de possession ou le contrôle de ces zones.

Ce sera très partiel, mais nous nous arrêterons sur trois situations marquées par l’actualité pour évoquer ce qui, dans ces domaines, peut aussi apparaître comme « vol » sous des formes très diverses : le Soudan, la Tchétchénie et l’Irak.

A. Le Soudan

Après une première guerre (1955-72) aux motivations ethniques et politiques de partage des pouvoirs en tous domaines et de reconnaissance des diversités, en particulier religieuses, entre un Nord plus arabe et musulman et un Sud africain et chrétien ou animiste (la charria n’a cependant été décidée qu’après le commencement de la guerre), survient une seconde guerre (83-96), aux mêmes enjeux mais fortement durcis depuis les années 80 par la découverte de gisements de pétrole de moyenne envergure mais source de richesses importantes pour qui les détiendrait. Ces gisements sont tous situés dans le Sud et commencent à être mis en exploitation depuis 1999, à la suite de la construction d’un oléoduc pour l’exportation par la Mer Rouge.

Le gouvernement de Khartoum a donc renforcé sa pression et la guerre se poursuit pour écarter les populations du Sud des zones pétrolières, puits et oléoduc. Tout est fait pour écarter ces africains de ces terres qui leur appartiennent, en vue d’assurer la maîtrise du Nord et la sécurité des compagnies étrangères d’exploitation du pétrole : chinoise, indienne, malaise, canadienne, suédoise, et celle de l’oléoduc. 25 000 barils/jour sont exportés, l’argent servant pour une large part à acheter des armes en Chine... et à reproduire le processus !

Dans ces guerres on compte 2 millions de morts, pour une population de 31 millions, une destruction systématique des troupeaux (les africains ne mangent pas la viande, mais se nourrissent du lait et du sang), 400 villages détruits, bombardés ou mitraillés, 1,5 million de personnes déportées dans les camps du Nord d’où un certain nombre sont vendus comme esclaves dans les pays arabes, notamment l’Arabie Saoudite.

ELF détient une large concession dans cette zone du Soudan mais a la sagesse, ou la prudence, d’attendre la fin de la guerre pour exploiter... Nous ne sommes donc pas si étrangers que cela à ces conflits !

Un essai de dialogue est en cours depuis le 14 Octobre entre le Nord et le Sud, sous la pression en particulier des USA, en raison de la lutte contre le terrorisme, dont le Soudan, qui a abrité Oussama Ben Laden dans ses débuts, dit s’être détaché. Dialogue oui, mais pour quelle justice économique, culturelle et politique entre les deux parties du pays et dans le partage des fruits du pétrole ?

B. La Tchétchénie

De façon très complexe le pétrole est encore une fois au coeur des conflits en Tchétchénie. Il s’agissait tout d’abord pour la Russie de s’assurer du passage d’un oléoduc de la Caspienne à la Mer Noire, pour l’exploitation et l’exportation des importantes réserves de la Caspienne, dans une Russie qui a d’urgents besoins de restaurer son économie. En concurrence les USA ont d’ailleurs fait le leur plus au Sud, par la Turquie. Le contexte actuel de collaboration antiterroriste entre USA et Russie est-il une raison du silence de l’Occident par rapport à tous les abus des russes dans une guerre qui n’en finit pas ?

Le conflit russo-tchétchène est ancien, comme ceux des républiques du Caucase. Un traité a été signé en 1997, prévoyant le partage des redevances de ce passage du pétrole. Mais les Russes n’ont pas versé les sommes prévues, pas plus d’ailleurs que les salaires, normalement dus en cette région qui demeure une république russe, mais revendiquait l’indépendance.

Ainsi s’est organisé un trafic à partir des puits de pétrole et de l’oléoduc jouant sur les énormes différences des prix de l’essence dans le pays et à l’extérieur : un dollar contre quinze. Des millions de dollars sont en jeu chaque année. Paradoxalement ce trafic a rapproché des mafia parmi les « rebelles » tchétchènes et certains responsables de l’armée russe, qui peu payés y trouvent eux aussi leur profit. Certains disent que les uns et les autres y trouvent intérêt à prolonger la guerre. Poutine lui-même semble sans pouvoir sur une telle situation.

La population, une fois encore, est la perdante : elle se trouve spoliée des espoirs qu’elle avait mis dans le pétrole pour son propre avenir après 1992 et dans sa lutte pour son autonomie ou son indépendance. Là aussi, des millions de morts ou disparus au nom d’une lutte contre le terrorisme, des villes et villages sont détruits, une population qui perd tous ses moyens de vivre... Un Occident silencieux ou presque face à une Russie avec laquelle on cherche une collaboration face au terrorisme, sans oublier la sécurité pour nos importations pétrolières à partir de la Caspienne dans le but de diversifier nos sources d’approvisionnement, objectifs bien américains mais qui ne nous sont pas étrangers.

C. L’Iraq

L’éventuelle guerre contre l’Iraq est officiellement motivée par la guerre contre le terrorisme et les armements de destruction massive... Les « silences » du rapport irakien sont-ils un voile mis sur ce qu’on ne veut pas montrer ? Si les américains sont si bien renseignés, quel pouvoir entendent-ils garder en ne guidant pas les inspections ? De toute façon d’autres intérêts semblent bien guider aussi ce conflit.

Si les USA entendent dominer l’Iraq n’est-ce pas pour s’assurer des réserves qui leur permettent de prendre des distances avec une Arabie Saoudite devenue quelque peu suspecte ?

La perspective américaine reste en effet très liée au pétrole, tant pour son industrie que pour sa consommation : ne disait-on pas dans Le Monde, lors du salon de l’automobile à Paris, que General Motors avait présenté une voiture à hydrogène pouvant être mise assez rapidement sur le marché, et l’avait fait à Paris parce que l’Europe, plus sensible aux énergies nouvelles, pouvait s’y intéresser alors que ce n’était pas pensable aux USA, toujours axés sur le pétrole en tout domaine ? Là aussi, pour des raisons certes diverses mais non sans lien, une guerre risque fort de se faire au déficit des populations civiles, pas forcément uniquement l’irakienne.

Conclusion

Pour terminer, je crois intéressant de nous reporter à ce que je disais du droit de propriété tel qu’il est reconnu par l’Eglise : un droit pour tout homme, pour lui assurer les moyens d’une vie vraiment humaine, assurance qu’il n’a guère en situation de dépendance, un droit qui lui assure l’espace de liberté fondamentale face à tout totalitarisme politique ou économique, un lieu enfin de responsabilité auquel tous ont droit d’une manière ou d’une autre.

Un droit reconnu aux personnes, mais nous l’avons vu, également aux peuples...

Violer ce droit sous des formes diverses, mais souvent violentes, est, me semble-t-il, une manière de spolier des ensembles de personnes, donc en fait des peuples. Nous nous retrouvons à la lumière du Décalogue : tu ne voleras pas. Il y aurait d’ailleurs tout intérêt à relire à cette lumière le Lévitique et le Deutéronome (Dt 24, 6-ss) où l’on trouve nombre de recommandations sur l’exercice de la propriété dans le respect de l’autre, en particulier le plus faible, et en esprit de partage. Cela nous est dit dans le contexte du temps, mais déjà en rupture avec moult pratiques, en Israël ou en d’autres pays. A nous de le relire dans notre contexte d’aujourd’hui, si marqué par une mondialisation au libéralisme quelque peu sauvage, vécu comme la loi du plus fort, aux dépens de qui n’est pas en mesure de se défendre. Nous pouvons ainsi éclairer nos comportements en nombre de domaines : famille, affaires, investissements éthiques ou autres, commerce équitable, legs et donations pour la solidarité proche ou plus lointaine, en signe d’un au-delà de la famille. La solidarité exige de dépasser le sentiment, même s’il peut être nécessaire. Il y a des petits services que l’on peut rendre, mais dans le contexte actuel de la mondialisation surtout, il nous faut apprendre à vivre la société civile et la solidarité à des dimensions capables d’agir sur les institutions nationales et internationales. Il peut être bon pour cela de faire appel à des organisations présentant moyens et compétences, mais aussi des partenaires avec qui travailler à travers le monde. Vous avez fait appel au CCFD, je vous en remercie et ne puis que souhaiter une collaboration continue !

[1Vatican II, §69 et 71

[2Centesimus Annus (encyclique de Jean-Paul II pour le centième anniversaire de Rerum Novarum, no. 31)

[3Centesimus Annus (encyclique de Jean-Paul II pour le centième anniversaire de Rerum Novarum, no. 31)

[4Ibid, no. 33

[5Ibid, no. 33.

[6Manière de voir, édition Le Monde Diplomatique, La ruée vers l’eau, numéro 65, pp 38 ss, septembre-octobre 2002

[7Liquide ou gaz qui sort, donc des “déchets” polluants

[8Faim et Développement (revue du CCFD), 154, pp12-14, 16-17

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Jean BOUTTIER

Aumônier général du Comité catholique contre la faim et pour le développement.

(re)publié: 19/12/2002