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Face à la mort

L’incinération : qu’en penser ?

1. Une pratique qui séduit de plus en plus de nos concitoyens

Un changement culturel notable en quête de rituels

Parmi les nombreuses coutumes funéraires dont témoigne l’histoire de l’humanité, la crémation ou incinération (du latin cinis « cendre ») n’a pas de profonde racine culturelle dans notre Occident judéo-chrétien... sauf à remonter à l’antiquité romaine ! Continuant la coutume d’Israël, le christianisme a en effet imposé l’inhumation comme unique pratique funéraire pendant de longs siècles : d’abord dans les catacombes, au temps des persécutions, puis, une fois le christianisme devenu religion officielle, dans les églises et les cimetières paroissiaux.

Ne soyons donc pas surpris si la crémation a pu, un temps, se heurter en notre pays aux hésitations du législateur (la loi encadrant cette nouvelle pratique funéraire et donnant un véritable statut aux cendres ne date que du 19 décembre 2008 et la circulaire qui en fixe la mise en œuvre seulement du 14 décembre 2009), des communes (si l’on ouvre un site cinéraire dans un cimetière, comment le concevoir et que privilégier : le minéral ? ... l’espace vert ?), à la relative inexpérience des sociétés de Pompes Funèbres (qui ne tardèrent pas, néanmoins, à proposer de nouveaux produits, tels ces « urnes thalassa » solubles, spécialement prévues pour la dispersion des cendres en mer !), au désarroi des proches (... quoi faire pendant l’heure et demie que dure en moyenne la crémation ? ... et que faire ensuite des cendres du défunt ?) et à la réticence sinon la franche opposition des divers ministres des cultes (le judaïsme, l’islam et l’orthodoxie condamnent cette pratique au nom du respect de l’intégrité du corps) !

Quelques chiffres ...

C’est seulement à la fin du XIXème siècle, et - en France du moins - dans un contexte d’hostilité déclarée à la religion et sous la pression des sociétés maçonniques, que l’incinération commença vraiment à se développer en Europe ... avec plus ou moins de rapidité selon les pays et les traditions religieuses (on comptait en 1996 71 % de crémations en Grande-Bretagne, 63 % en Suisse et Suède, mais seulement 4,7 % en Espagne et 1,5 % en Italie !).

Dans notre pays, légalement permise depuis 1889, cette pratique s’est développée rapidement (en 2010, on estime que près d’un tiers des personnes décédées sont crématisées), si rapidement même, qu’elle l’emporte désormais sur l’inhumation dans les préférences des Français (Sondage Ipsos réalisé par téléphone du 5 au 7 juillet 2008 auprès de 1016 Français âgés de 15 ans et plus, et commenté dans le journal La Croix du 16 octobre 2008).

Les raisons d’une telle attirance les plus faciles à repérer sont celles qui sont explicitement mises en avant par les tenants de la crémation : elles sont d’ordre philosophique (à l’origine, athéisme et anticléricalisme déclarés), économique (l’incinération coûterait moins cher que l’enterrement traditionnel), écologique (moins polluante, la crémation permettrait en outre de limiter l’emprise au sol des cimetières, surtout dans un contexte de forte urbanisation), juridique (on va en effet jusqu’à invoquer le code pénal qui imposerait les vœux du défunt à ses proches), et, surtout, altruiste (on ne veut pas embarrasser ses survivants avec les contraintes de l’entretien d’une tombe, surtout dans un contexte de grande mobilité où la famille n’est plus liée à une localité précise).

A ces raisons avouées (sur lesquelles il conviendra de porter un jugement éthique), il faut peut-être en ajouter deux autres, d’autant plus fortes qu’elles fonctionnent souvent de manière inconsciente.

La première semble être un présupposé philosophique minimisant l’importance du corps, n’en faisant qu’une enveloppe périssable. Un tel présupposé s’associe aisément à la croyance en la réincarnation, qui, elle aussi, a le vent en poupe ! La mode étant d’ailleurs à l’exotisme culturel et à une certaine forme de syncrétisme religieux, certains s’imaginent pouvoir, sans difficulté aucune, emprunter à l’Orient sa symbolique du feu [1].

En second lieu, il convient de noter que l’incinération s’inscrit admirablement dans ce vaste processus de dénégation de la réalité de la mort qui caractérise notre société : à défaut d’avoir la maîtrise de la mort, on voudrait du moins pouvoir s’en donner l’illusion en programmant la disparition du corps et en effaçant au plus vite les traces du passage de la mort ! Fréquent chez les malades du sida, ce souhait de la crémation semble correspondre à une tragique fuite en avant dans la désespérance : aller jusqu’au bout de la détérioration de son corps et jusqu’au bout de sa solitude !

2. Le point de vue de l’Eglise catholique

Après avoir pris, pendant des siècles, la forme d’une vigoureuse condamnation d’un rite funéraire considéré comme un défi lancé à la doctrine chrétienne, le jugement de l’Eglise catholique s’est fait plus nuancé depuis un décret du Saint-Office en date du 8 mai 1963 (auparavant, étaient privés de la sépulture ecclésiastique ceux qui avaient demandé que leur corps fût livré à la crémation !). Aujourd’hui donc, l’Eglise réaffirme sa préférence traditionnelle pour l’enterrement des morts, mais ne prononce plus de condamnation envers la crémation :
« L’Eglise recommande vivement que soit conservée la pieuse coutume d’ensevelir les corps des défunts ; cependant, elle n’interdit pas l’incinération, à moins que celle-ci n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne. » [Code de Droit Canonique, c. 1176 §3]
« Les corps des défunts doivent être traités avec respect et charité dans la foi et l’espérance de la résurrection. L’ensevelissement des morts est une oeuvre de miséricorde corporelle ; elle honore les enfants de Dieu, temples de l’Esprit Saint. » [Catéchisme de l’Eglise catholique, no. 2300]
« L’Eglise permet l’incinération si celle-ci ne manifeste pas une mise en cause de la foi dans la résurrection des corps. » [Catéchisme de l’Eglise catholique, no. 2301 §2]

Le Rituel romain des funérailles, paru après le concile, en 1969, rappelle la raison essentielle de cette préférence traditionnelle pour l’inhumation : l’imitation de Jésus jusque dans sa mort et sa mise au tombeau (Jn 19,40-42). Ne rappelle-t-on pas, chaque dimanche dans le credo liturgique, que Jésus « a été enseveli... » ? Mais on peut penser aussi que l’image biblique de la création de l’homme à partir de la poussière du sol (Gn 2,7 et Gn 3,19), la piété de Tobie (Tb 1,16-18) et, plus encore, la vision grandiose des ossements desséchés qui reprennent vie (Ez 37) ont dû influencer l’imaginaire chrétien autour de la résurrection des corps et faire de l’enterrement la meilleure expression symbolique de la foi de l’Eglise en la résurrection de la chair.

Reconnaissons d’ailleurs, avec Ines LOTZIKA [2] et les évêques allemands [3], qu’il y a quelque contradiction - au moins au niveau de l’expression symbolique - à souligner l’éminente dignité du corps humain, temple de l’Esprit Saint appelé à ressusciter, au moment même où l’on s’empresse de le détruire ! Comment un acte qui, dans notre culture judéo-chrétienne, est un acte de violence, de destruction, pourrait-il laisser place au germe de l’espérance ? Ne faut-il pas plutôt souligner qu’il y a, au cœur du christianisme, deux médiations - le corps et le temps - qui, dans le mystère de l’Incarnation, s’appellent l’une l’autre ? Dès lors, que signifie pour un chrétien cette double atteinte délibérée faite au corps et au temps ? Certes, le temps n’a de sens que pour les vivants ; mais précisément, le défunt n’est pas seul : il y a ses proches et toute la société pour lesquels compte encore le temps... y compris celui de la lente disparition du corps enfoui en terre et qui sert de support symbolique au nécessaire et patient travail de deuil.

D’un point de vue liturgique, on notera qu’en France les funérailles chrétiennes sont habituellement célébrées à l’église avant l’incinération (comme elles sont célébrées évidemment avant la mise en terre) et qu’il paraît plutôt incohérent, voire malsain, d’imaginer une célébration à l’église autour de l’urne cinéraire ! La situation allemande avec la possibilité d’une célébration liturgique au moment de la déposition de l’urne au cimetière correspond à une autre pratique, dans laquelle le corps ne passe pas par l’église. Qu’on opte d’ailleurs pour l’inhumation ou pour l’incinération, la nécessité d’un rituel se fait sentir pour ce moment critique qu’est celui où le corps est soustrait aux regards (dans la fosse ou derrière le rideau du salon de cérémonie dans le crématorium). Les sociétés de Pompes Funèbres l’ont bien compris, qui proposent au funérarium, parmi leurs prestations tarifées, une cérémonie d’hommage civil voire même un temps de prière avec le « Notre Père » enregistré sur cassette !

3. Pour un discernement moral ...

On vient de le voir, le magistère de l’Eglise, tout en indiquant sa préférence pour l’inhumation traditionnelle, laisse les personnes et les familles libres du choix entre inhumation ou crémation. Cela ne dispense pas pour autant chacun d’un minimum de réflexion sur ce qui est en jeu dans sa décision ! Examinons donc brièvement la valeur éthique des arguments souvent mis en avant par les tenants de la crémation et suggérons ici quelques questions...

L’argument économique est à prendre en considération, mais d’un point de vue moral, ne saurait être dirimant ! D’ailleurs l’économie que représenterait le procédé de l’incinération n’est réelle que lorsque la crémation n’est pas suivie d’une inhumation de l’urne dans un caveau, mais d’une remise des cendres à la famille ou d’une dispersion dans le « jardin du souvenir » jouxtant le crématorium. Le reste des frais reste sensiblement le même : préparation du corps, cercueil, transport, etc.

La même remarque vaut pour l’argument écologique, qu’on peut d’ailleurs, lui aussi, contester : est-il si sûr que cela que la décomposition des corps dans la terre des cimetières soit plus polluante que la fumée des crématoriums ?

Quant à la revendication de laisser la terre aux vivants, elle soulève de bien redoutables questions. Quel type de société voulons-nous édifier et quelle terre voulons-nous laisser aux générations suivantes ? Une terre à exploiter et rentabiliser selon les stricts impératifs de l’économie ? Ou bien une terre humanisée qui porte des traces de l’histoire et des générations qui se sont succédé ? Une société qui considérerait que les restes des morts sont une nuisance écologique ne serait-elle pas déjà une société déshumanisée ? Dans un fort contexte individualiste ne faut-il pas au contraire préserver les cimetières comme lieux de mémoire sociale ?

Le légitime et très honorable souhait de respecter les dernières volontés du défunt ne doit pas non plus être à ce point sacralisé qu’il rende en pratique la vie impossible aux vivants : être mort ne donne pas tous les droits ! D’ailleurs le simple bon sens permet souvent de distinguer ce qui, dans la vie du défunt, était simple foucade et déclaration faite un jour sous mode de provocation, d’avec un désir réfléchi et plusieurs fois manifesté en cohérence avec une certaine manière de vivre ! Là encore un discernement est nécessaire.

Quant à la préoccupation, apparemment très altruiste, de ne pas être une charge pour ses proches, encore après sa mort, elle montre une fois de plus les graves limites des bons sentiments en morale : elle évacue en effet complètement la dimension sociale (et, pour les chrétiens, ecclésiale) de toute existence humaine, en faisant de chaque individu le seul juge de la fécondité de sa vie et du souvenir qui mérite ou non d’en être conservé. Souhaiter, après sa mort, faire disparaître au plus vite les derniers restes tangibles de son passage sur la terre (cf. en Allemagne le phénomène des « sépultures anonymes ») part peut-être d’un bon sentiment, mais, à court terme, prive en fait les proches d’un lieu identifiable pour le travail de la mémoire et du deuil, et, à long terme, ne paraît pas servir l’humanité, laquelle a au contraire besoin de signes forts attestant que tout homme est une histoire sacrée, porteur d’une inaliénable dignité, même si lui-même n’en a pas conscience !

Tout en laissant donc chacun de ses membres libre de choisir, pour lui ou ses proches, le rite funéraire qu’il veut, l’Eglise entend rappeler quelques convictions fortes concernant l’éminente dignité du corps humain même après la mort, l’importance dans l’anthropologie chrétienne des médiations du corps et du temps, la dimension sociale (et ecclésiale) de toute existence humaine et, partant, de toute mort d’homme. Ce faisant, elle invite chacun à réfléchir autant que faire se peut aux conséquences de ses choix en matière de rite funéraire, pour ses proches et, à plus long terme, pour la société - voire pour l’Eglise - dans laquelle il s’insère.

Petite bibliographie

- Philippe Ariès : « L’homme devant sa mort », Paris, Seuil, 1977
- Inès Lotzika : « Incinération : malaise pour un dernier adieu » dans Etudes, décembre 1985, pp. 657-662
- Jean-Louis Angué : « Incinération et rituel des funérailles » dans Etudes, décembre 1985, pp. 663-676
- Conférence des Evêques d’Allemagne : « Les pratiques funéraires et l’accompagnement des personnes en deuil », réflexion publiée le 22 novembre 1994 et parue dans La Documentation Catholique n° 2126 en date du 19 novembre 1995
- Passage, le journal d’information du groupe PFG-Roblot, n° 1 (janvier 1996), n° 2 (automne 1996), n° 20 (été 2010)
- Danièle Hervieu-Léger : « La crémation en quête de rites » dans La Croix du 29/03/96

 

[1Ce faisant ils ne voient pas que la symbolique est tout autre, l’élément important des bûchers de l’Inde n’étant pas la cendre qui en résulte, mais la fumée qui s’en élève !

[2Incinération : malaise pour un dernier adieu dans Etudes Tome 363 n° 6 (3636), décembre 1985

[3« Le corps privé de vie a lui aussi sa dignité (...) Il est corps de la mère ou du père, auquel les enfants doivent la vie ; corps de l’ami, dont la proximité était communication de relation et d’amour ; il est le corps qui garde les marques du travail corporel, ou par lequel s’est effectué le travail intellectuel ; le corps qui dans sa vie a porté les stigmates de la maladie et des souffrances, du handicap, de l’âge et de la déchéance, plaies qui dans la transfiguration de la chair ressuscitée reçoivent valeur éternelle. Pour les chrétiens, le baptême fait ce corps “Temple du Saint-Esprit”. Il lui a été donné d’être touché par le Christ dans les onctions sacramentelles du baptême, de la confirmation, de l’ordre, de l’onction des malades. Il a été nourri du pain de la vie, la sainte Eucharistie, le remède de l’immortalité ; il a été sanctifié dans le sacrement de mariage, afin que les humains, dans le don corporel réciproque, deviennent l’un pour l’autre signe de la proximité et de l’amour de Dieu. Par les organes du corps, les hommes se sont réjouis de la beauté de la création et y ont perçu la trace de Dieu. Par les organes du corps, ils ont reçu la Parole de Dieu et l’ont mise en pratique. Le corps humain est le symbole primaire de l’amour de Dieu pour le monde, comme de l’amour de l’homme pour Dieu et ses semblables. En Jésus de Nazareth, le Verbe éternel du Père “a pris chair” de la Vierge Marie. Il a eu comme nous une vie corporelle dans laquelle il a aimé et souffert, jusqu’au don de sa vie sur la croix. » (§2.4.1 de la déclaration des évêques allemands citée dans la bibliographie).

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
(re)publié: 01/11/2016
1ère public.: 30/09/1996