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Mystère de Pâques et traditions apocryphes

La proclamation de la résurrection du Christ est au centre de la foi chrétienne. De nombreuses études ont été consacrées à la recherche des plus anciennes formules kérygmatiques, en partant de la tradition citée par Paul en 1 Co 15,3-5 et des discours des Actes des Apôtres. On trouvera dans le livre de V. Fusco un bilan récent de toutes ces recherches [1]. Comme l’écrit Paul aux Corinthiens, si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine (1 Co 15,17). On s’étonne alors de la sobriété des évangélistes quand ils nous relatent les apparitions du Christ à ses disciples. Marc, le plus ancien, termine curieusement son récit par la peur et le silence des femmes, après que l’ange leur eut proclamé que le Christ n’est plus ici, mais qu’il précède ses disciples en Galilée (Mc 16, 7).

Dans les autres Évangiles, on trouve des récits plus circonstanciés, mais dont il est difficile d’établir une totale cohérence du point de vue des lieux et de la datation des événements, ce qui préoccupait déjà Eusèbe et Augustin. Ainsi selon Luc, toutes les apparitions se déroulent à Jérusalem ou à Emmaüs le même jour, semble-t-il, à la différence de l’intervalle des quarante jours mentionnés dans les Actes des Apôtres entre Pâques et l’Ascension. Matthieu, hors une manifestation aux saintes femmes (Mt 28,9 sv.), ne connaît qu’une apparition de mission aux disciples en Galilée (Mt 28,16-20). Le rédacteur final du quatrième Évangile a juxtaposé deux traditions : celle de Jérusalem avec Marie-Madeleine (Jn 20,11-18) et les apparitions au Cénacle (Jn 20,19-29) et la tradition galiléenne avec la manifestation du Christ au bord de la mer de Tibériade (Jn 21).

Les Pères de l’Église, au deuxième siècle, insistent contre les hérétiques sur la réalité de la résurrection, mais ne semblent pas avoir commenté en détail les récits évangéliques [2]. En revanche, on trouve des développements circonstanciés dans deux apocryphes, l’Évangile de Pierre et l’épître des apôtres, dont on trouve la traduction dans l’excellent recueil « Écrits apocryphes chrétiens » [3]. On peut y ajouter quelques fragments d’Évangiles d’origine judéo-chrétienne et des additions contenues dans quelques manuscrits. La plupart de ces textes sont signalés en traduction française dans la Synopse de la Bible de Jérusalem, et en grec ou latin dans la Synopse de K. ALAND. À notre époque qui se passionne pour les apocryphes, il est important de préciser leur contenu ; la comparaison contribuera à mieux percevoir la valeur propre des récits canoniques.

Commençons par présenter les deux œuvres qui nous retiendront le plus.

L’Évangile de Pierre n’est connu que par un seul manuscrit grec fragmentaire, découvert en hiver 1886-87 à Akhmin, en Haute Égypte. Ce fragment commence par le procès de Jésus devant Pilate et Hérode et se clôt par l’apparition du Seigneur, au bord de la mer (de Tibériade). Selon Eusèbe de Césarée, Sérapion, évêque d’Antioche, composa un ouvrage Sur l’Évangile dit selon Pierre, dans lequel il réfuta les mensonges contenus dans cette œuvre à cause de certains fidèles de Rhossos, une ville de Syrie ou de Cilicie, qui l’utilisaient (H. E. VI, XII, 2). Cette notice nous permet de situer l’origine et la diffusion de l’apocryphe en Syrie, vers le milieu du deuxième siècle. On a accusé cet Évangile de docétisme. L’accusation semble exagérée et l’on trouvera une appréciation plus favorable dans l’édition de M.-G. Mara, publiée dans la collection Sources chrétiennes (n° 201, 1973).

L’épître des apôtres a dû être composée en grec vers la seconde moitié du deuxième siècle. L’original est perdu. Nous avons une version éthiopienne et des fragments en copte et en latin. J.-N. Pérés l’a traduite dans le recueil Écrits apocryphes chrétiens, p. 359-392. À part le début, il s’agit non d’une épître, mais d’un dialogue où le Christ ressuscité donne un enseignement à ses apôtres sur sa préexistence, son Incarnation, sur la parousie et le jugement. L’écrit expose ainsi la doctrine des apôtres, en réaction contre les gnostiques.

Les objections

De tout temps, les objections contre la résurrection n’ont pas manqué. Déjà les évangélistes s’efforçaient d’y répondre ; à leur suite les Pères apostoliques et les auteurs d’apocryphes.
Pour les Grecs, la résurrection n’est pas croyable. On le constate dans le récit de la prédication de Paul à Athènes (Ac 17,32), tout comme par les doutes des Corinthiens. Le point de vue grec est exprimé avec virulence par Celse. « Une chair, pleine de ce qu’on ne saurait décemment nommer, Dieu ne voudra ni ne pourra la rendre immortelle contre toute raison. Il est lui-même la raison de tout ce qui existe ; il ne peut donc rien faire ni contre la raison ni contre lui-même. » [4] On notera cet appel au logos : les allégations des chrétiens sont considérées comme fausses, parce qu’elles s’opposent à la Raison.

Dans le monde juif, le bruit courait, selon Mt 28,11-15 que les disciples avaient volé le corps pour faire croire à la résurrection. Justin fait allusion à ce racontar (Dialogue avec Tryphon, 108, 2). Pour les Sadducéens, principaux responsables du procès contre Jésus, la résurrection d’un mort n’est pas pensable, comme on le constate lors du débat suscité habilement par Paul quand il comparut devant le Sanhédrin (Ac 23,6 sv.).

Les pharisiens, en revanche, tenaient ferme à la résurrection des morts, sans lien nécessaire avec la personne du Messie. Acte de Dieu, maître de la vie et de la mort, la résurrection aura lieu à la fin des jours, à l’heure solennelle du grand jugement. Citons l’une des bénédictions de la grande prière du Shémoné Esré : « Béni es-tu, Seigneur, Bouclier d’Abraham ! Tu es puissant éternellement, Seigneur, tu fais revivre les morts, débordant de salut... Maintenant les vivants par amour et ressuscitant les morts par grande miséricorde, soutenant ceux qui tombent, [...] et maintenant ta fidélité à ceux qui dorment dans la poussière. » [5]

Le grand jugement inaugurera le monde à venir, ère de prospérité et de paix, telle que l’ont annoncée les prophètes, et notamment Isaïe. Or, pouvaient dire les pharisiens, ces promesses de paix et de bonheur ne sont pas réalisées : comment croire à la résurrection de Jésus, le crucifié ? En réponse, Paul dira que le Christ est ressuscité à titre de prémices (aparkhè, 1 Co 15,20), prémices annonçant la moisson future. Justin développera longuement la théorie des deux parousies, à savoir la première venue dans l’humilité et la seconde dans la gloire : les promesses des prophètes ne se réaliseront pleinement qu’au retour glorieux du Christ (Dialogue avec Tryphon 14,8 ;31...).

Comment exprimer le mystère de la résurrection ?

Les évangélistes, suivis par les autres auteurs du Nouveau Testament, gardent une grande discrétion sur l’heure [6] et le comment de la résurrection. Ils relatent diverses manifestations du Christ, mais ne disent rien de la manière dont s’est réalisé le passage de la mort à la vie. Seuls, des signes sont offerts, comme la pierre roulée ou les linges au tombeau (Jn 20,6-7).

Questionné par les Corinthiens, Paul commence par citer le kérygme pascal : Christ est mort selon les Écritures, il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures (1 Co 15,3-5). Il donne ensuite la liste des témoins, à laquelle il s’ajoute, lui, l’avorton. Dans le premier temps de l’argumentation, l’apôtre s’emploie à établir le lien nécessaire entre la résurrection du Christ et celle des fidèles (1 Co 15,12-34). En second lieu vient la question de la nature des corps ressuscités : « Mais, dira-t-on, comment les morts ressuscitent-ils ? » (1 Co 15,35). Paul entreprend alors une réflexion théologique sur la nature différente des corps, les uns voués à la corruption, les autres animés par l’Esprit de vie, et doués d’incorruptibilité.

Seul, l’Évangile de Pierre a osé une description de style apocalyptique, dont il faut bien saisir la portée :
« Dans la nuit où commençait le dimanche, tandis que les soldats deux à deux prenaient leur tour de garde, il y eut une grande voix dans le ciel. Et ils virent les cieux s’ouvrir et deux hommes enveloppés de lumière en descendre et s’approcher du tombeau. Et cette pierre qui avait été jetée contre la porte, roulant d’elle-même, se déplaça de côté et le sépulcre s’ouvrit et les deux jeunes gens entrèrent. Ayant vu cela, les soldats éveillèrent le centurion et les anciens ; eux aussi, en effet, étaient là à monter la garde. Tandis qu’ils racontaient ce qu’ils avaient vu, de nouveau ils voient sortir du sépulcre trois hommes, et l’un d’entre eux soutenait l’autre, et une croix les suivait. Et la tête des deux premiers montait jusqu’au ciel, tandis que celle de celui qu’ils conduisaient par la main dépassait les cieux. » (35-40)

Ce récit développe l’indication de Matthieu sur la garde juive devant le tombeau (Mt 27,62-66 ;28,11-15), mais tandis que, selon lui, les soldats se contentent de dire ce qui était arrivé après l’apparition du Christ aux saintes femmes, ici ils sont les témoins effrayés de la résurrection. Celle-ci est présentée avec les signes de l’heure décisive : les cieux s’ouvrent pour faire descendre deux anges qui escorteront le Christ. Comment ne pas penser aux deux chérubins qui se tenaient de chaque côté de l’Arche d’alliance ? Quant au Christ, sa tête dépasse les cieux. Manière apocalyptique d’exprimer la suprématie de celui qui selon l’épître aux Éphésiens « est monté plus haut que tous les cieux afin de remplir l’univers. » (Ep 4,10)

On trouve des bribes de cette tradition apocalyptique dans une addition à Mc 16,3 dans le manuscrit « k », manuscrit de la vieille Église latine africaine, conservé à Bobbio. Vu les incertitudes sur la lecture du texte latin, la traduction que je propose est approximative :
« Soudain à la troisième heure du jour il y eut des ténèbres sur toute la surface de la terre, et des anges descendirent du ciel et se lèvent [ou : tandis qu’il se levait] dans la clarté du Dieu vivant. En même temps, ils montèrent avec lui et aussitôt la lumière revint. » [7]

Note iconographique

À partir du 15e siècle, l’influence des représentations de Mystères se manifeste dans la scène de la Résurrection, selon E. Mâle [8]. « Au 13e et au 14e siècle, les gardes du tombeau sont représentés profondément endormis : c’est pendant leur sommeil que Jésus-Christ ressuscite. Au 15e siècle, on voit les soldats, au moment de la Résurrection, non plus endormis, mais renversés par une force surnaturelle ; ils tombent en faisant des gestes d’épouvante. »
Le risque de ce type de représentation est évident : la résurrection apparaît, certes, comme le plus grand des miracles, mais risque bien de ne plus être reçu et célébré comme un « mystère ».
Les apôtres lents à croire

C’est une donnée constante des Évangiles : loin d’être prêts à accueillir le message des femmes, ils prennent d’abord leurs dires pour des « radotages » (Lc 24,11). Même Matthieu qui, d’ordinaire, évite les reproches faits aux apôtres, constate que, sur la montagne de Galilée, certains doutaient (28,17). Leur témoignage est d’autant plus recevable que rien ne les inclinait à admettre [9] que leur Maître puisse à nouveau être présent au milieu d’eux. Dans le quatrième Évangile, Thomas est le représentant de ceux qui refusent de croire sans voir.

L’Évangile de Pierre se termine par l’introduction à la pêche miraculeuse. On constate donc que les apôtres sont retournés à leur ancien métier : « Et moi Simon Pierre et André mon frère, ayant pris nos filets, nous nous dirigeâmes vers la mer ; il y avait avec nous Lévi, fils d’Alphée, que le Seigneur... » Découvrira-t-on un jour la suite qu’il serait si intéressant de comparer au texte johannique (Jn 21) ?

L’épître des apôtres développe de façon dramatique ce refus de croire. Ainsi le Christ ressuscité envoie d’abord Marie (Madeleine ?) vers les apôtres. Ceux-ci lui répondent : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, ô femme ? Celui qui est mort et a été enseveli, peut-il donc vivre ? » Marie retourne alors et déclare au Christ son insuccès. Sara est alors envoyée pour la même mission. Même insuccès : elle est accusée de mensonge. « Le Seigneur dit alors à Marie et à ses sœurs : “Nous-mêmes, allons vers eux !” Et il vint et nous trouva tandis que nous nous voilions la face. Et nous avons douté, et n’avons pas cru. Il nous apparut comme un spectre, et nous n’avons pas cru que c’était lui. C’était lui cependant. »
Le réalisme du Corps ressuscité

À la suite de Luc et de Jean, la grande préoccupation des Pères apostoliques est d’assurer le réalisme de la résurrection contre les négations des docètes et des gnostiques. Citons Ignace d’Antioche. Dans la lettre aux Tralliens, il martèle l’adverbe véritablement (alèthôs) en énumérant les faits majeurs de la foi chrétienne, une liste où l’on peut saisir le point de départ du Credo : « Jésus-Christ, de la race de David, [fils] de Marie, qui est véritablement né, qui a mangé et qui a bu, qui a été véritablement persécuté sous Ponce Pilate, qui a été véritablement crucifié, et est mort, aux regards du ciel, de la terre et des enfers, qui est aussi véritablement ressuscité d’entre les morts » (Aux Tralliens IX, 1-2). L’expérience du repas apparaît décisive pour prouver la véritable humanité du Christ ; elle s’est renouvelée après la résurrection, même si les conditions étaient différentes : « Jésus mangea et but avec eux [les disciples] comme un être de chair, étant cependant spirituellement uni à son Père » (Aux Smyrniotes III).

L’évêque d’Antioche cite aussi une parole du Christ, analogue à celle de Lc 24,39 : « Prenez, touchez-moi, et voyez que je ne suis pas un démon sans corps [daimonion asômaton]. » De son côté, Origène y fait allusion dans le traité De principiis (I, prœm. 8), et l’attribue à un écrit dénommé Prédication de Pierre, écrit, dit-il, qui n’est pas reçu comme « livre ecclésiastique ».

La tradition johannique sur la présentation des plaies du Christ est renforcée dans l’épître des apôtres : « Pierre est invité à mettre sa main dans le trou des mains du Christ, Thomas, dans le côté et André à constater que le pied du Christ laisse une empreinte sur le sol » (n° 11).

Apparitions particulières

Dans la liste des témoins de la résurrection, Paul cite d’abord Céphas, puis les Douze et le groupe de cinq cents frères (1 Co 15,5 sv.). Un second paragraphe concerne Jacques : « Ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres... » Aucun récit évangélique ne rapporte cette apparition spéciale. Elle concerne sans aucun doute Jacques, le frère du Seigneur, appelé aussi Jacques le Juste, chef de la communauté de Jérusalem jusqu’à son martyre en l’an 62. Nous sommes renseignés à son sujet à la fois par Flavius Josèphe (Antiquités juives XX, IX, 1) et par Hégésippe, écrivain palestinien du deuxième siècle, dont Eusèbe de Césarée nous a conservé des extraits (Histoire ecclésiastique II, XXIII, 4-18). L’apparition, dont il fut gratifié, ne nous est connue que par l’Évangile selon les Hébreux, l’un de ces évangiles judéo-chrétiens, dont il ne nous reste - hélas ! - que des bribes [10].
« Le Seigneur, après avoir donné le suaire au serviteur du Grand Prêtre, alla à Jacques et lui apparut. » Jacques, en effet, avait juré qu’il ne mangerait plus de pain à partir du moment où il avait bu la coupe du Seigneur jusqu’au jour où il le verrait s’éveiller des dormants. Et de nouveau un peu plus loin : « Apportez, dit le Seigneur, une table et du pain. » Et aussitôt après : « Il prit le pain et le bénit et le rompit et le donna à Jacques le Juste et dit : “Mon frère, mange ton pain, puisque le Fils de l’homme s’est éveillé des dormants.” »

L’idée que le Seigneur remette le suaire au serviteur du grand prêtre n’a pas de parallèle. On y voit le désir de fournir des preuves palpables, accessibles même aux incroyants, comme le fait l’Évangile de Pierre. Le plus intéressant du point de vue liturgique concerne le vœu d’abstinence complète prononcé par Jacques. Vœu qui s’inspire de la parole du Christ : « Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le Royaume de mon Père ? » (Mt 26,29 et par). Le jeûne des apôtres, durant le triduum pascal, est mentionné aussi dans l’Évangile de Pierre (n° 27).

Relevons à ce sujet la coutume liturgique palestinienne attestée par Jérôme : « Une tradition assure que le Christ viendra au milieu de la nuit comme au temps de l’Égypte [...]. De là vient, je crois, cette tradition apostolique, observée encore aujourd’hui et selon laquelle il ne convient pas de renvoyer la foule, lors de la vigile pascale, avant le milieu de la nuit pour lui permettre d’attendre la venue du Christ, mais lorsque ce moment est passé, alors tous peuvent célébrer la fête en pleine sécurité retrouvée (11) [11]. »

Si l’Évangile de Jean mentionne la présence de la mère de Jésus au pied de la croix, il ne dit plus rien d’autre à son sujet. Selon les Actes des Apôtres (1,14), Marie participe à la prière commune avec les apôtres et les frères, avant la venue de l’Esprit Saint. Marie aurait-elle bénéficié d’une apparition spéciale ? Il faut attendre le 5e siècle avec le Livre de la résurrection de Barthélemy (9,1-3) pour en avoir un récit [12] : « Le Sauveur vint en présence des apôtres, monté sur le grand char du Père de l’Univers. Il s’écria dans la langue de sa divinité : Mari Khar Mariath ! Or Marie comprit la signification de la parole et elle dit : Hrambounei Kathiarthari Miöth ! ; ce qui se traduit par : “Le Fils du Tout-Puissant, le Maître et mon Fils !” Il lui dit : “Salut ma mère ! Salut mon arche sainte ! Salut, toi qui as porté la vie du monde entier ! Salut mon vêtement saint, dont je me suis enveloppé”. »

On notera que le Christ apparaît à sa mère en présence des apôtres. Cependant la suite du texte comporte une incohérence, car Marie reçoit la mission de Marie-Madeleine.

« Ô ma mère, lève-toi et va dire à mes frères que je suis ressuscité d’entre les morts. Dis-leur : “J’irai vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu et vers mon Seigneur qui est votre Seigneur.” » (Voir Jn 20,17.)

Eschatologie différée

Parmi les objections contre la résurrection, nous avions noté l’absence de changement dans l’état du monde. Celui-ci ne reste-t-il pas toujours sous l’empire de Satan, alors que le Christ avait assuré qu’il était déjà jugé et condamné (Jn 12,31) ? Cette inquiétude transparaît dans un texte qu’un seul manuscrit grec a conservé comme finale de l’évangile de Marc. On l’appelle codex de Freer du nom de celui qui l’a publié. « Ce siècle d’impiété et d’incrédulité est sous le pouvoir de Satan qui ne permet pas que la vérité et la puissance de Dieu soient reçues par les esprits impurs ; c’est pourquoi révèle dès maintenant ta justice... [13] »
Les entretiens du Christ ressuscité

Dans son Évangile, Luc regroupe en un seul jour les apparitions et les instructions du Ressuscité et son départ vers le ciel : non pas jour chronologique, mais jour théologique, le Jour par excellence que chantera la liturgie : Haec dies quam fecit Dominus (d’après le Ps 117(118),24). La perspective de Luc, dans les Actes, est différente : il s’agit d’établir le lien entre le temps du Christ et celui de l’Église : pendant quarante jours, le Christ se fait voir à ses apôtres et les entretient du Règne de Dieu (Ac 1,3). Comme nous aimerions connaître plus en détail le contenu de ces enseignements ! Les auteurs gnostiques s’y sont employés. L’Évangile selon Thomas contient une série de paroles du Christ sans précision sur l’occasion où elles furent prononcées. Un certain nombre d’entre elles, et notamment des paraboles, correspondent d’assez près à la tradition synoptique. Rien ne permet de dire que ce sont des paroles du Ressuscité.

En revanche, l’épître des apôtres apporte de nombreuses précisions de type apocalyptique sur la résurrection des morts, le jugement avec un long développement sur la parabole des dix vierges : les vierges sages intercèdent pour leurs sœurs. Le Christ leur répond : « Cette affaire n’est pas la vôtre, mais de celui qui m’a envoyé » (45). L’épître se termine par un bref récit de l’Ascension, accompagnée de tous les signes d’une théophanie : tonnerre, éclairs, tremblement de terre (51).

En revanche, deux écrits, mis sous le patronage de Barthélemy, prétendent transmettre des enseignements du Christ. Ainsi selon les Questions de Barthélemy, Jésus répond à son interlocuteur : « Très aimé Barthélemy, je connais ce que tu veux dire. Interroge-moi donc et je te répondrai sur tout ce que tu voudras [14]. » Comme il s’agit d’un texte relativement tardif, nous ne nous attarderons pas sur le sujet.

L’envoi en mission

Sauf Marc, chacun des évangélistes joint aux scènes de reconnaissance un envoi en mission. Luc fait annoncer par le Christ lui-même les étapes de l’évangélisation : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Pour Matthieu, dans le cadre de l’unique apparition sur la montagne de Galilée, nouveau Sinaï où le Christ confirme le Sermon sur la Montagne, on trouve le texte décisif qui ouvre au monde entier la mission jusque-là réservée aux enfants perdus d’Israël : « De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28,19). Jean, pour sa part, situe la mission des apôtres dans le prolongement de la mission même du Christ : « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie » (Jn 20,21). L’épître des apôtres contient tout un développement sur l’envoi en mission. Aux apôtres effrayés de la tâche qui leur est confiée, le Christ répond : « En vérité je vous le dis, prêchez et enseignez, comme si moi-même étais avec vous. Car il me plaît d’être avec vous, de manière que vous soyez mes cohéritiers du royaume des cieux, lequel appartient à celui qui m’a envoyé » (19).

Une tradition qui remonte sans doute au deuxième siècle évoquera le tirage au sort entre les apôtres pour savoir quelle partie du monde ils devront évangéliser. Bornons-nous à citer le début des Actes de Thomas, rédigés sans doute à la fin du deuxième siècle : « Alors que tous les apôtres étaient depuis quelque temps à Jérusalem, Simon Pierre et André, Jacques et Jean, Philippe et Barthélemy, Thomas et Matthieu le publicain, Jacques, fils d’Alphée, et Simon le Cananéen, ainsi que Judas, fils de Jacques, ils se partagèrent les contrées, pour que chacun d’entre eux prêche dans la région qui lui était échue et dans la contrée où son Seigneur l’avait envoyé. Par le sort et la répartition, l’Inde revint à l’apôtre Judas Thomas... » On notera ce tirage au sort, comme ce fut le cas pour le choix de Matthias en remplacement de Judas (Ac 1,26). Une telle procédure, qui rappelle celle qui avait été observée pour le partage de la Palestine entre les douze tribus (Jos 14) montre bien que le Seigneur ressuscité est le maître de la mission.

Conclusion

Cette excursion à travers les apocryphes révèle quelques-unes des nombreuses questions que provoquait le kérygme de la Résurrection du Christ. Comme pour l’enfance du Christ, on était avide d’en savoir plus que ce que transmettait la tradition évangélique. On voulait se représenter le drame, comme ce sera ultérieurement le cas dans le récit de la descente du Christ aux enfers (Évangile de Nicodème). L’iconographie s’inspirera largement de ces développements où l’imagination peut servir de support à la réflexion théologique ou la fourvoyer.

À notre époque où se répand chez beaucoup le goût pour le merveilleux ésotérique, il est important de bien faire les distinctions nécessaires : la sobriété de nos textes évangéliques n’en est que plus remarquable, sobriété qui est au service d’un mystère, mystère qui demande à être cru, mystère qui englobe l’existence du croyant et lui permet d’avoir accès à la vie de Dieu avant même le temps de la claire vision : « Heureux qui croiront sans avoir vu », nous déclare saint Jean, lui qui prend grand soin à nous rapporter les « signes » qui soutiennent la vie de foi (Jn 20,29-31).

[1V. FUSCO, Les premières communautés chrétiennes. Traditions et tendances dans le christianisme des origines, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Lectio divina », n° 188, 2001.

[2J.-N. GUINOT, dans Supplément Cahiers Évangile, n°108, p. 25.

[3Éd. de la Pléiade, Paris, 1997. Présentation de ce recueil dans Esprit et Vie, 18 juin 1998, p. 265-275. Sur le sujet, voir R. GOUNELLE, « La résurrection dans les apocryphes », Le Monde de la Bible, n° 125 (mars-avril 2000), p. 39-42 ; Supplément Cahiers Évangile, n°108 : « Les rencontres pascales avec le Ressuscité ».

[4ORIGENE, Contre Celse V, 14, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n°147, p. 49 s.

[5Texte dans Supplément Cahiers Évangile, n° 68, p. 32 s.

[6L’Exultet exprime bien ce sens du mystère : O vere beata nox, quae sola meruit scire tempus et horam, in qua Christus ab inferis resurrexit...

[7Texte latin selon K. ALAND : Subito autem ad horam tertiam tenebrae diei [die ?] factae sunt per totum orbem terrae, et descenderunt de cœlis angeli et surgent [-ntes ?, -nte eo ?, Surgit ?] in claritate vivi Dei. Simul ascenderunt cum eo, et continuo lux facta est.

[8E. MALE, L’art religieux de la fin du Moyen Âge en France, 5e éd., Paris, Éd. Armand Colin, 1949, p. 64.

[9Après la Transfiguration, Marc note que les apôtres se demandaient entre eux ce que leur maître entendait par « ressusciter d’entre les morts » (Mc 9, 10).

[10Texte dans Écrits apocryphes chrétiens, p. 461 s.

[11Texte n°113, dans R. CANTALAMESSA, La Pâque dans l’Église ancienne, Éd. Peter Lang, 1980.

[12Texte n°11 du Supplément Cahiers Évangile, n° 108.

[13Traduction de la TOB, note « o ». Voir aussi S. LEGASSE, Marc, Paris, Éd. du Cerf, 1997, t. II, p. 1035 s.

[14Texte n° 7 du Supplément Cahiers Évangile, n° 108.

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(re)publié: 01/03/2008
1ère public.: 01/06/2004