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Études spécialisées

Le Pater au coeur de la prédication de Jésus

De tout temps, le Pater a constitué la prière fondamentale du chrétien. Déjà la Didachè prescrivait aux fidèles de le réciter trois fois par jour (VIII, 3). En chaque époque des commentateurs se sont employés à en manifester la richesse. On trouvera dans un livre du Père A. Hamman [1] un choix de textes patristiques, à partir de Tertullien qui caractérisa le Pater par cette formule inoubliable : l’abrégé (breviarium) de tout l’Evangile. De son côté, le Catéchisme de l’Eglise catholique nous offre une anthologie des réflexions spirituelles au cours des âges. Parmi les témoignages contemporains sur la beauté de cette prière, j’aime citer cette confidence de Simone Weil au Père Perrin :

"La douceur infinie de ce texte grec m’a alors tellement prise que pendant quelques jours je ne pouvais m’empêcher de me le réciter continuellement. Depuis lors je me suis imposé pour unique pratique de le réciter une fois chaque matin avec une attention absolue. Si pendant la récitation mon attention s’égare ou s’endort, fût-ce d’une manière infinitésimale, je recommence jusqu’à ce que j’aie obtenu une fois une attention absolument pure [2].

Pour comprendre la diversité des commentaires qui ont été apportés sur le Pater, il me semble utile de distinguer les trois niveaux suivants :
- niveau de la prédication de Jésus (telle qu’elle apparaît notamment dans le Sermon sur la Montagne).
- niveau de la communauté chrétienne : invocation au Père, prononcée sous l’action de l’Esprit Saint. Il convient de rechercher les allusions au Pater dans le reste du Nouveau Testament.
- niveau de l’appropriation personnelle : chacun est invité à prolonger les indications fournies par l’exégèse. Nous y invitent spécialement les Pères de l’Eglise dans leurs commentaires, dont je citerai quelques extraits.

La place du Pater dans les Evangiles

Le Pater nous est transmis dans deux contextes différents : Matthieu le place au milieu même du sermon sur la montagne, dans les instructions relatives au rejet de toute hypocrisie dans l’exercice de l’aumône, de la prière et du jeûne. Il faut agir seulement pour le Père qui voit dans le secret. L’ensemble du sermon sur la montagne n’en forme pas moins le cadre privilégié pour comprendre le Pater selon Matthieu.

Luc situe le Pater au cours du voyage de Jésus vers Jérusalem, cadre commode pour regrouper les instructions du maître sur la vie en Eglise. La place choisie n’est pas indifférente : au retour des 72 disciples, Jésus a exulté sous l’action de l’Esprit Saint (Lc 10,21). Après un temps de prière solitaire du maître, les disciples lui demandent de leur enseigner une formule de prière, comme Jean Baptiste l’a fait pour les siens (Lc 11,1). C’est alors que Jésus enseigne le Pater sous une forme brève : cinq demandes au lieu des sept de Matthieu. L’emplacement choisi par Luc offre une clef de lecture : la prière chrétienne devient, sous l’action de l’Esprit Saint, une configuration à l’élan filial du Christ.

En Marc, on trouve une allusion à l’exigence du pardon mutuel, lors de la dernière semaine de Jésus à Jérusalem (Mc 11,25) [3]. Quant à Jean, il développe des demandes du Pater dans le cadre de la longue prière de Jésus avant sa passion (Jn 17).

S’il faut renoncer à préciser le cadre de l’instruction sur le Pater, il est facile d’y reconnaître des thèmes fondamentaux de la première prédication de Jésus.

Plusieurs questions préoccupent les commentateurs :

  1. La forme primitive, forme longue de Matthieu retenue par la liturgie, dès le temps de la Didachè, ou forme brève de Luc.
  2. La langue originale : J. Carmignac s’est fait le champion de la thèse selon laquelle Jésus avait enseigné le Pater dans la langue sacrée, à savoir l’hébreu. Par contre la plupart des auteurs estiment que Jésus a formulé le Pater en araméen, langue parlée par le peuple, langue d’un enseignement destiné non aux savants, mais aux foules.
  3. Un autre centre d’intérêt présente une grande actualité à l’heure où nous cherchons à redécouvrir les valeurs du judaïsme : l’enracinement du Pater dans la prière juive. Il nous sera facile d’apporter quelques exemples. Dans le judaïsme, le cadre et le contenu global des prières sont fixes, mais la formulation reste souple [4]. Cette observation doit aider à minimiser la question de savoir qui, de Matthieu ou de Luc, a conservé le plus exactement le mot-à-mot de la prière enseignée par Jésus. La reconstitution des ipsissima verba Jesu, qui polarisa la recherche de J. Jeremias, demande à être relativisée : sans nier du tout l’importance des mots liés à une culture et recevant toute leur signification du contexte, on n’oubliera pas que l’essentiel réside dans la pensée qu’ils expriment, l’élan qu’ils signifient. Voilà qui justifie les traductions « dynamiques », plus attentives au sens qu’au mot-à-mot.
    La comparaison très intéressante avec les prières juives n’enlève rien à l’originalité du Pater, ne serait-ce que par sa concision extrême et son universalisme. Tout homme ne peut-il s’y retrouver ?
  4. Dernière remarque : la comparaison entre Matthieu et Luc manifeste l’existence d’une traduction grecque ancienne, transmise avec des variantes importantes dans les communautés chrétiennes.

Plan du Pater

- Adresse
- Voeux adressés pour la venue du règne de Dieu
- Demandes pour les fidèles
- Doxologie (liturgique) ajoutée très tôt (Didachè VIII,2)

Adresse

Le Pater de Matthieu commence par une formule plus cérémonieuse, fréquente dans le judaïsme, à partir de la fin du 1er siècle : « Notre Père qui es aux cieux. » Dans les prières juives, Dieu est constamment invoqué comme le Dieu des pères (les patriarches), en relation avec l’élection d’Israël.

Dans Luc, l’adresse se borne à ce cri du coeur : « Père. »

Nous n’entreprendrons pas ici une étude détaillée de la paternité de Dieu selon l’Ancien Testament [5]. Rappelons seulement que, à la différence des religions de la nature qui considèrent volontiers la divinité suprême comme « père des dieux et des hommes » (ainsi Zeus), l’Ancien Testament est très parcimonieux dans l’application à Dieu du titre de Père. L’Islam en héritera de façon encore plus radicale : parmi les 99 noms décernés à Allah ne figure pas le titre de Père, et pour cause ! Mahomet s’oppose vigoureusement a l’enseignement chrétien sur la Trinité.

Bornons-nous à signaler les emplois caractéristiques de l’Ancien Testament sur la paternité de Dieu :

  1. le roi comme fils adoptif de Dieu (2 Sam 7,11-14 ; Ps 2,7 ;89,21-30)
  2. la paternité de Dieu à l’égard du peuple (Ex 4,22s ; Dt 32,5s ; Is 1,2 ; Mi 1,6)
  3. l’invocation de Dieu comme Père : uniquement dans quelques textes récents (Si 23,1 ; Sg 2,16)

Pater noster qui es in coelis

Cette adresse unit le respect pour la transcendance de Dieu et le sens de l’intimité ! La formule est chère à Matthieu (15 fois dans le Sermon sur la Montagne, tantôt sous la forme : le Père céleste, tantôt sous la forme : le Père qui est aux cieux. Il ne s’agit certes pas d’une localisation (les Pères de l’Eglise se croient obligés de le préciser), mais d’une manière d’opposer le Père céleste aux pères de la terre (Mt 7,9-11). La bonté apparaît comme le trait distinctif du Père céleste, bonté qui fonde la confiance dans la prière. Dieu est le Père bienveillant qui fait luire son soleil sur bons et méchants (Mt 5,45), celui dont la perfection doit servir de norme à la conduite de ses enfants (Mt 5,48). Il voit dans le secret (Mt 6,4.6,18), est attentif aux besoins des moindres de ses créatures (Mt 6,26sv).

Dans l’invocation de Dieu comme Père, Jésus se met à part. Il dit : « Mon Père » (Mt 16,17), tout en parlant de « Votre Père » (Mt 5,48 ;6,8 ; Jn 20,18).

Le fait que par deux fois revient la mention des « cieux » invite à réfléchir un instant sur cette mention. Pour les Juifs de ce temps, on ne peut parler des cieux sans évoquer les anges qui y résident et participent à une grandiose liturgie. La première bénédiction récitée à la synagogue avant le Shema Israël reprend la louange des Séraphins, entendue par Isaïe. La même indication se retrouve dans l’Apocalypse. Jésus lui même nous parle des anges qui se tiennent sans cesse en présence de son Père qui est aux cieux (Mt 18,10). Ne sommes-nous pas invités à nous unir à la louange des habitants du ciel, pour accomplir nous aussi la volonté du Père ?

Père : Abba !

Telle est l’invocation propre à Jésus, prononcée sous l’action de l’Esprit Saint, comme le précise Luc dans le contexte de la prière de jubilation. Jésus y révèle à la fois son intimité avec le Père et l’amour privilégié du Père pour les petits et les humbles :

« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » (Lc 10,21s)

Le mot prononcé par Jésus (Abba) apparaît lors de la prière désolée de Gethsémani : « Abba, Père, tout t’est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » (Mc 14,36). De multiples études [6] ont paru sur cette invocation « Abba », venant de la langue familière, celle de l’enfant qui s’adresse à son papa, et absente de la prière juive en raison de sa familiarité. En s’adressant à Dieu comme à son Abba, Jésus témoigne à la fois du lien si étroit qui l’unit, lui, le Fils, à son Père et en même temps de sa totale dépendance.

Cette prière, les baptisés, au témoignage de Paul, la font leur, quand ils s’ouvrent à l’action de l’Esprit Saint, l’Esprit d’adoption, l’Esprit de liberté : Ceux-là sont fils de Dieu, qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père ! (Rm 8,15 ; Ga 4,4).

Dans l’Evangile de Luc, le caractère propre du Père est sa miséricorde. A l’exigence de perfection (Mt 5,48) correspond en effet chez Luc celle de la miséricorde : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6,36), ou selon la traduction de la TOB : « Soyez généreux, comme votre Père est généreux. » La miséricorde était déjà dans le judaïsme un attribut fondamental de Dieu, tout comme il le sera dans le Coran. La note propre apportée par le Nouveau Testament est la manière dont Jésus lui-même est pour nous la parabole vivante de la miséricorde divine. C’est tout le chapitre 15 de Luc qu’il faudrait relire dans cette optique.

Selon les Pères de l’Eglise : Evoquons d’abord le mot célèbre de Tertullien : Nemo tam Pater (personne n’est Père comme celui-là). Les Pères soulignent l’importance du « Notre » :

« Notre prière est publique et communautaire, et quand nous prions, nous ne prions pas pour un seul mais pour tout le peuple car avec tout le peuple nous sommes un. Le Dieu de la paix et le maître de la concorde, qui ont enseigné l’unité, a voulu que chacun prie pour tous comme lui-même nous a tous portés en un. » (Cyprien, dans Hamman, p. 26)

Dans son traité sur la Prière, Origène développe les conséquences spirituelles de cette adresse au Père :

« Si vraiment nous réalisons ce que nous avons dit du précepte : il faut prier sans cesse notre vie tout entière sera une prière ininterrompue et proclamera : Notre Père qui es dans les cieux. Notre cité ne sera plus sur la terre mais bien dans le ciel qui est le trône de Dieu, parce que le règne de Dieu aura été instauré en tous ceux qui portent l’image du Verbe céleste, et de la sorte seront devenus célestes. » (Origène, Sur la prière, XXII, 5, Hamman, p. 53s)

Et comment oublier le long développement de Péguy [7] ?

Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots :
Notre Père qui êtes aux cieux : mon Fils en vérité savait ce qu’il faisait.
Et toute prière monte vers moi dérobée derrière ces trois ou quatre mots.
Et il y a une pointe de la pointe. C’est cette prière même, non plus seulement dans son texte.
Mais dans son invention même. Cette première fois que réellement dans le temps elle fut prononcée...
Une naissance d’espérance.
Une parole naissante.

Première partie du Pater : Voeux adressés à Dieu

Dans Matthieu on en compte trois, deux en Luc. Dans les deux textes, ces voeux s’éclairent l’un l’autre : la venue du Règne est au centre des perspectives.

Le Pater se caractérise par son orientation théocentrique. La prière nous tourne vers Dieu reconnu pour lui-même, avant que, filialement, nous lui fassions part de nos besoins. Avouons qu’une traduction littérale ne facilite pas l’intelligence du texte. Se reconnaît la frappe juive dans l’emploi respectueux du passif (que ton Nom soit sanctifié) pour éviter de mettre Dieu directement en scène. Un décodage s’impose donc pour bien comprendre la nature de la demande. La même observation sera faite à propos des formules suivantes : que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite. A chaque fois, c’est au Père céleste lui-même que nous demandons d’intervenir.

Sanctificetur nomen tuum

La TOB a le mérite de sortir des chemins battus pour proposer un équivalent fonctionnel : « Fais connaître à tous qui tu es. » Je ne puis que recommander de lire attentivement l’excellente note explicative qui accompagne cette innovation.

Pour comprendre la première demande du Pater, il faut évidemment rappeler l’importance du nom dans la mentalité sémitique. La théophanie du buisson ardent est centrée sur le nom d’invocation YHWH, à redire comme mémorial (Ex 3,13-15). Après l’apostasie du veau d’or, Dieu lui-même se présente comme riche en miséricorde (Ex 34,6). Représentant la personne, le Nom est chargé de puissance, c’est pourquoi il est sévèrement interdit de prendre à tort le nom du Seigneur (Ex 20,7).

Le texte le plus éclairant pour comprendre la formulation du Pater est celui d’Ezéchiel, opposant la profanation du Nom divin par les Israélites dispersés parmi les nations (Ez 36,22) et l’intervention salvifique de Dieu qui ramènera les exilés en Palestine (verset 24). Dieu sauve pour la gloire de son nom (Ps 115,1).

Une prière juive, le qaddish s’inspire elle aussi d’Ezéchiel pour demander la sanctification du Nom divin. Dans sa formulation actuelle, elle remonte au 3e siècle de notre ère. En voici le début et la conclusion :

« Que soit magnifié et sanctifié son grand Nom dans le monde qu’il a créé selon sa volonté ; et qu’il établisse son règne de votre vivant, et de vos jours et du vivant de toute la maison d’Israël, bientôt et dans un temps proche, et dites : Amen ! Que son grand Nom soit béni à jamais et d’éternité en éternité... Que Celui qui établit la paix dans les hauteurs l’établisse sur nous et sur tout Israël, et dites : Amen ! »

C’est donc à Dieu que nous demandons d’intervenir pour Se faire connaître et manifester ainsi à tous la sainteté de Son nom. L’orientation est eschatologique, comme l’a souligné en particulier H. Schürmann.

Echos de cette demande dans le IVe Evangile : Cette intervention tant désirée passe concrètement par le sacrifice pascal de Jésus. Aussi lisons-nous dans la prière qui prélude à celle de l’agonie : « Père, glorifie ton nom » (Jn 12,27). Une autre transposition est développée dans la prière sacerdotale : « Père sauve-moi de cette heure !... Père l’heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie... J’ai manifesté ton Nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner » (Jn 17,1-6.26). Cette prière a pour horizon l’heure décisive où Dieu apporte l’ultime révélation sur sa nature de Père.

Applications :

L’intervention de Dieu ne supprime pas notre coopération, mais plutôt la suscite. Nous ne pouvons réciter le Pater sans prendre conscience de notre devoir de répondre par notre conduite à la révélation de l’amour paternel de Dieu qui nous est faite. Déjà dans l’Ancien Testament revenait la motivation : « Soyez saints, comme je suis saint », motivation caractéristique de la Loi de sainteté (Lv 17,26). Dans la reprise de cette exhortation, Pierre la met en relation avec la demande du Pater : « Soyez saints, car je suis saint. Et si vous invoquez comme Père celui qui, sans partialité, juge chacun selon ses oeuvres, conduisez-vous avec respect durant le temps de votre séjour sur la terre... » (1 P 1,15-17 ;3,16 ; Jc 2,7)

Selon les Pères de l’Eglise :

Si nous faisons le bien, nous prouverons que nous sommes enfants de Dieu et dignes de la noblesse de notre Père. Pour appeler sur les lèvres de tous la louange de Dieu qui vous a anoblis, efforcez-vous de vous conduire de la sorte (Théodore de Mopsueste, dans Hamman, p. 130).

Adveniat regnum tuum

TOB Mt et Lc : Fais venir ton Règne.

Variante liturgique sur la deuxième demande selon Luc : « Que ton Esprit Saint vienne sur nous et nous purifie ! » Faiblement attestée, cette variante témoigne de l’utilisation du Pater pour la formation des catéchumènes [8].

L’annonce de la proximité du Règne de Dieu caractérise la première prédication de Jésus : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile. » (Mc 1,15) Dans les formules de ce type, le mot basileia n’est évidemment pas à traduire par royaume, mais par règne. Déjà les Psaumes du Règne (93,96-99) chantaient par avance l’avènement du règne de YHWH. L’intervention décisive, tant attendue comme le montre par exemple la prière de Si 36,2sv [9], est présentée par Jésus comme imminente. Dieu qui est resté si longtemps comme insensible aux drames du monde va enfin intervenir comme juge. Telle est la tonalité des béatitudes, spécialement en Luc (6,20s ;24s) [10], en accord avec l’annonce du grand jubilé (Es 61,1-2), dont Jésus proclama la réalisation en la synagogue de Nazareth (Lc 4,18s).

Déjà des signes de cette venue du Règne sont perceptibles : guérisons, exorcismes signifiant la défaite du Prince de ce monde (Lc 11,20), et par dessus tout l’annonce de l’Evangile aux pauvres (Mt 11,4-6 ; Lc 7,22s). Par opposition à ceux qui veulent calculer les temps, Jésus invite à découvrir les signes actuels du Règne de Dieu (Lc 17,21). En raison de ces textes beaucoup de commentateurs modernes soulignent l’orientation eschatologique du Pater.

Lue dans le contexte pascal, cette demande du Pater prend une coloration nouvelle. Au dernier repas, où il institua l’Eucharistie, Jésus évoque la venue définitive du Règne de Dieu (Lc 22,16) en suite de la Nouvelle Alliance en son sang. Après la Pentecôte, les chrétiens attendent le retour du Christ, pour l’établissement définitif du Règne de Dieu : Marana tha, Notre Seigneur, viens ! (1 Co 16,22 ; Ap 22,20 ; Didachè X,6). Et quand l’horizon de la parousie semble reculer, Jacques invitera à persévérer dans l’attente (Jc 5,7-11).

Applications :

Nous avons à nous demander si cette attente du Règne de Dieu n’est pas remplacée, comme subrepticement, par l’attente de nos réalisations, même faites en vue du Royaume. Comme chrétiens, nous avons à vivre selon l’esprit du Royaume tel que le définissent les béatitudes selon Matthieu : pauvreté de coeur, douceur, poursuite de la paix malgré les oppositions (Mt 5,3-12). Paul pourra dire : « Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture et de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. » (Rm 14,17)

Selon les Pères de l’Eglise :

Il n’est pas possible de concilier la justice avec l’iniquité, la lumière et l’ombre, le Christ et Bélial (2 Co 6,14s) ; de même le règne du péché est inconciliable avec le règne de Dieu. Si nous voulons que Dieu règne sur nous que jamais le péché ne règne dans notre corps mortel (Rm 6,12 ; Origène, Sur la Prière XXV,3 dans Hamman, p. 63s).

Fiat voluntas tua

TOB : Fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel.

Trop souvent nous récitons cette demande comme une formule de résignation, alors qu’il s’agit d’un voeu ardent : que Dieu exécute son plan. en faisant advenir son règne.

La volonté de Dieu n’a rien d’arbitraire. C’est son bon plaisir, au sens de plan de salut (Es 42,l ;44,28 ;46,10s ; Ac 22,14). Déjà annoncé par les prophètes, il est révélé aux petits par Jésus (Mt 11,26 ;18,14). Ce vouloir s’exprime spécialement par l’appel des pécheurs. Lors de la vocation de Matthieu, Jésus se réfère explicitement à l’Ecriture : « Allez donc apprendre ce que signifie : c’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice. » (Mt 9,13 citant Os 6,6. Voir aussi Mt 12,7 et Lc 19,10)

La volonté de Dieu ne porte pas directement sur la passion, comme si Dieu pouvait se satisfaire de la souffrance d’un innocent. Elle n’en passe pas moins par l’humble soumission du Serviteur, fidèle jusqu’au bout à sa mission. Durant son agonie, Jésus devra reprendre les mots du Pater sur le registre du consentement dans la douleur : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Pourtant non pas comme je veux, mais comme tu veux ! » (Mt 26,42) L’épître aux Hébreux tirera la conclusion théologique de cette scène déchirante : « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance... » (He 5,8).

Suggérons un prolongement trinitaire : si la première demande concerne directement le Père, la seconde vise le Christ par qui s’établit le règne de son Père. Puisque la volonté de Dieu est volonté de salut et d’amour, c’est l’Esprit Saint répandu dans nos coeurs en gage de l’amour de Dieu (Rm 5,5) qui nous permet de réaliser la volonté du Père en toute notre existence.

Sicut in coelo et in terra

Dans notre vision très anthropocentrique du monde, nous risquons de minimiser cette conclusion : ne doit-elle pas au contraire élargir nos perspectives ? Les cieux désignent le lieu où Dieu est pleinement reconnu pour ce qu’Il est, Père de toutes ses créatures, célestes et terrestres (Ep 3,15). Ce plan de Dieu se réalise par l’intervention de Celui qui, par le sang de sa croix, obtient la réconciliation universelle (Col 1,19s).

Application :

Le plan divin comporte notre sanctification et requiert la recherche courageuse de la justice (Mt 5,6.20). Sans la mise en pratique, fortement inculquée dans le Sermon sur la Montagne, il n’y a pas d’accès au Royaume (Mt 7,21). Il s’agit donc de « prendre notre place dans le déroulement de l’histoire du salut à l’endroit où nous nous trouvons » [11].

Selon les Pères de l’Eglise :

La volonté de Dieu est celle que le Christ a faite et enseignée. L’humilité dans la conduite, la solidité dans la foi, la modestie dans les paroles, la justice dans les actes, la miséricorde dans les oeuvres, la discipline dans les moeurs, ne pas faire de préjudice, aimer Dieu de tout son coeur, l’aimer parce que Père, et le craindre, parce que Dieu ; ne rien préférer au Christ, parce qu’il nous a préférés à tout, adhérer inviolablement à sa charité, nous tenir sous la croix avec courage et confiance (Cyprien, dans Hamman, p. 34s).

Origène propose avec hésitation de relier étroitement les trois voeux adressés à Dieu. Cette suggestion mérite bien d’être prise en compte :

« La prière qui nous est demandée serait la suivante : Que ton nom soit sanctifié sur la terre comme au ciel, qu’advienne ta volonté sur la terre comme au ciel. Le nom de Dieu a été sanctifié par les habitants du ciel ; le règne de Dieu s’est établi parmi eux ; la volonté de Dieu est faite parmi eux. Toutes ces choses incomplètes pour les habitants de la terre, peuvent être réalisées, si nous savons nous montrer dignes d’être exaucés par Dieu. » (Origène, Sur la prière XXVI,2 dans Hamman, p. 65).

Deuxième partie du Pater : Nos demandes

On pourrait dire de façon approximative que les quatre dernières demandes du Pater nous font parcourir les trois dimensions du temps : le présent avec la demande du pain, le passé pour lequel nous implorons le pardon, l’avenir pour lequel nous demandons la protection divine. Comme dans la première partie ces requêtes sont toutes formulées au pluriel : c’est donc avec toute la communauté que nous nous adressons à notre Père du ciel.

Panem nostrum quotidianum

Mt TOB : Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin.
Lc TOB : Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour.

Problèmes de traduction

Dans les deux textes figure le même mot rare epiousios, qui embarrassait déjà Origène et qui continue à intriguer les commentateurs modernes. Par ailleurs l’emploi de l’impératif aoriste dos en Matthieu convient à un fait ponctuel et peut comporter une nuance eschatologique, en relation avec l’avènement du règne de Dieu. Par contre dans Luc, l’impératif présent didou marque la répétition et s’accorde avec le « chaque jour » de la finale.

Problèmes d’interprétation

On ne s’étonnera donc pas de la grande variété des explications proposées :
De quel pain s’agit-il ? Naturel ou spirituel ?
Que vise la demande ? Le pain nécessaire à ce jour ou le pain du Royaume ?

Epiousios :
- Le terme peut se comprendre comme formé de epi (sur) et de ousia (essence). D’où le sens de nécessaire à l’existence, et selon plusieurs Pères de l’Eglise supersubstantiel.
- M. Carrez, dans son Dictionnaire grec-français du Nouveau Testament, juge plus probable la forme suivante : epi (sur) et un adjectif formé sur le verbe ienai (aller). Le grec classique connaît la formule hè épiousia hèméra, le jour qui vient, à savoir le lendemain.
- Une autre explication, signalée par S. Jérôme, recourt à l’araméen mahar, demain. Voici ce texte : Dans l’Evangile dit selon les Hébreux au lieu de pain « supersubstantiel », j’ai trouvé maar, c’est-à dire « du lendemain », d’où le sens : « Donne-nous aujourd’hui le pain du jour qui vient », c’est-à-dire « à venir » (Jérôme, Commentaire sur Saint Matthieu in h. l. SC 242).

Quelle que soit l’explication philologique adoptée, on retiendra comme arrière-plan biblique le récit de la manne (Ex 16). Les Israélites devaient la ramasser au jour le jour, sauf le sixième où ils récoltaient le double en raison du sabbat.

Demandons-nous le pain matériel ?

Cette interprétation semble la plus obvie, cependant elle pourrait s’opposer à la consigne de ne pas s’inquiéter du lendemain (Mt 6,34). Se fondant sur la déclaration de Jésus lors de la tentation : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4 citant Dt 8,3 en relation avec la manne), les pères grecs appliquent directement le texte à la nourriture spirituelle. Par contre les pères latins (Tertullien, Cyprien) maintiennent la légitimité de le demande du pain matériel.

Celui qui commence à être le disciple du Christ et renonce à tout, selon la parole du Maître, doit demander la nourriture du jour, et ne pas se préoccuper à longue échéance. Le Seigneur a dit encore : « Ne vous inquiétez donc pas pour demain, demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. » (Cyprien, dans Hamman, p. 39)

Pain spirituel

L’interprétation des Pères grecs s’appuie sur l’exhortation du Christ lui-même : « Travaillez pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle. » (Jn 6,27) Comme le montre le développement sur le Pain de vie, avec pour arrière-plan le don de la manne, le pain qu’il faut demander c’est celui de la Parole de Dieu, de la Sagesse divine, ce pain que finalement le Christ donne en livrant sa chair pour la vie du monde (Jn 6,51ss). Le pain véritable est celui qui nourrit l’homme véritable créé à l’image de Dieu, qui élève celui qui s’en nourrit jusqu’à la ressemblance avec son Créateur. Qu’y a-t-il pour l’âme de plus nourrissant que le Verbe ? Qu’y a-t-il de plus précieux pour l’esprit de celui qui la comprend que la sagesse de Dieu et de mieux conforme à la nature raisonnable que la vérité ? (Origène, Sur la prière XXVII,2 dans Hamman, p. 70)

Application

Il faut laisser le texte ouvert. En Matthieu, l’orientation eschatologique est probable, avec le désir du pain du royaume. Pensons à l’exclamation de ce convive : « Heureux qui mangera le pain dans le Royaume de Dieu ! » (Lc 14,15). Chez Luc, avec l’impératif présent et l’emploi de la formule « chaque jour », domine l’application à la vie quotidienne. Comment ne pas évoquer ici l’attention de Jésus aux besoins concrets des malades, des pauvres, des foules affamées. La prière chrétienne ne peut être « désincarnée ». La demande du pain, jour après jour, nous invite à faire confiance en la Providence (Mt 6,25-34) àlimiter nos désirs à l’essentiel (1 Tm 5,6s). En même temps, c’est une prière communautaire (donne-nous), qui nous rappelle les besoins d’un monde qui souffre trop souvent de la faim, comme le relève très justement le Catéchisme de l’Eglise catholique (no. 2831).

La récitation liturgique du Pater avant la communion oriente vers la réception du Pain du ciel, ce Pain qui ne peut être reçu dignement sans volonté de partage.

Dimitte nobis debita nostra

Mt TOB : pardonne-nous nos torts envers toi, comme nous-mêmes nous avons pardonné à ceux qui avaient des torts envers nous.
Lc TOB : pardonne-nous nos péchés, car nous mêmes pardonnons à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Mc 11,25 : pardonnez, pour que votre Père vous pardonne aussi vos fautes.

Problème de traduction

Matthieu a conservé le vocabulaire de la dette, selon une manière typiquement juive de présenter le péché. Pour ses lecteurs de langue grecque, Luc emploie le mot courant pour péché (hamartia). Les deux évangélistes utilisent l’impératif aoriste (aphes) qui exprime un fait ponctuel.

Interprétation

Quel lien exact entre le pardon de Dieu et le pardon donné par l’orant ? Y aurait-il comme un chantage vis-à-vis de Dieu : puisque nous pardonnons, toi aussi dois nous pardonner ! Le texte de Luc irait dans ce sens avec le « car », tandis que le « comme » de Matthieu est moins précis.

La demande pour le pardon des péchés tient une grande place dans la prière juive. Citons la 6e bénédiction du Shemone Esre :

"Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché. Fais-nous grâce, notre Roi, car nous avons failli. Car Tu es Celui qui fait grâce et pardonne.
Béni es-Tu, Seigneur, qui fais grâce et multiplies le pardon.

Ce qui spécifie le Pater, c’est le lien étroit entre pardon divin et pardon mutuel. Dans l’Ancien Testament on ne peut guère citer que Si 28,1-5 sur ce point. Jésus, lui, insiste constamment sur la nécessité de la réconciliation et du pardon mutuel (Mt 6,14s ;18,21s ; Mc 11,25), sans doute parce qu’il constatait beaucoup de divisions et de rancoeur dans les familles (cf. Lc 12,13-15). Ajoutons aussi que c’est l’autre face du double commandement de l’amour de Dieu et du prochain : pas d’amour sans pardon !

Ainsi donc les deux points de vue sont-ils complémentaires, comme le montre si bien la parabole du débiteur impitoyable (Mt 18,23-35). Comme l’écrit fort justement O. Cullmann.

La franchise de notre prière exige que nous-mêmes soyons dans la sphère, le « champ de force du pardon divin ». Alors est exclue toute prétention humaine au pardon que Dieu donne librement [12].

La foi au Dieu Père doit retentir sur toute notre conduite : et envers Dieu, dont nous implorons avec confiance le pardon, et envers notre prochain auquel nous remettons ses dettes. Comment ne pas saisir l’actualité de cette formule, en cette année de préparation au Jubilé où il convient de réclamer l’annulation ou du moins le réaménagement de la dette des pays les plus pauvres ?

Et ne nos inducas in tentationem

En dépit des explications fournies par dom J. Dupont en collaboration avec P. Bonnard [13], la traduction oecuménique « Ne nous soumets pas à la tentation » est bien loin de faire l’unanimité. Pourtant elle décalque bien l’original ; dans son extrême concision, il pose en effet de redoutables problèmes à tous les traducteurs. A titre d’exemple, citons la traduction de la TOB :

Mt : Et ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur.
Lc : Et ne nous conduis pas dans la tentation.

D’où viennent ces problèmes de traduction ?

Le verbe grec eispherein a pour correspondant strict en latin inducere, induire, conduire dans. Le sens local est bien établi (Lc 5,19 ; He 13,11) et doit amener à comprendre : introduire dans le lieu de l’épreuve/tentation.

Peirasmos , dans la Septante comme dans le Nouveau Testament, présente le double sens de : épreuve, tentation [14].

- Epreuve : Dieu éprouve l’homme pour connaître le fond de son coeur (Dt 8,2). La plus terrible des épreuves fut celle d’Abraham (Gn 22,1). Relevons ce thème sapiential : « Mon fils, si tu t’offres à servir le Seigneur, prépare-toi à l’épreuve » (Si 2,1). Celle-ci fait partie de la vie chrétienne et contribue à la purification de la foi (1 P 1,6 ;4,12 ; Jc 1,2.12).
- Tentation : Satan est considéré comme « le tentateur » (Mt 4,3), depuis les origines (Gn 3) ; il est à ce titre le Père du mensonge (Jn 8,44). Mais on aurait grand tort de lui attribuer toute tentation. Le foyer du mal réside en notre propre coeur, comme le dit Jacques : « Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit » (1,14 ; 1 Tm 6,9).

La 6e demande du Pater est illustrée par l’avertissement solennel donné par Jésus à ses apôtres lors de l’agonie : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26,41). Ici c’est le verbe eiserchesthai, entrer dans, avec pour complément eis peirasmon, comme dans le Pater. De quelle tentation s’agit-il ? Pas seulement de la peur qui conduira les disciples à abandonner leur maître. Bien plutôt, est visée la perte de la foi en ce Messie dont la mort en croix semble bien signifier la disqualification radicale (1 Co 1,21). Seule la prière de Jésus pour Simon lui permettra de surmonter le scandale et de se relever après sa chute :

« Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous secouer dans un crible comme on fait pour le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas. Et toi quand tu seras revenu affermis tes frères. » (Lc 22,31s)

A bon droit, on parle ici de la tentation eschatologique, l’épreuve décisive avant le temps du salut. La passion du Christ en marque le début ; d’autres événements prendront la suite, comme l’annonce le discours eschatologique : « Si ces jours-là n’étaient abrégés, personne n’aurait la vie sauve, mais à cause des élus, ces jours-là seront abrégés. » (Mt 24,22) C’est une manière de dire que Dieu n’abandonnera pas les élus à l’heure de l’épreuve/tentation suprême.

Comment comprendre la négation ?

Il est clair qu’en grec comme en latin la négation porte sur l’unique verbe de la phrase. Mais selon une tournure hébraïque, mise en valeur par J. Carmignac, la négation devant un verbe au hiphil (mode causatif) peut porter sur le terme suivant, ce qui donne le sens de : « fais que... ne pas ». Pour sa part J. Carmignac propose les traductions suivantes : « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation », ou « Garde-nous de consentir à la tentation » [15].

Reprenant ce raisonnement philologique, R. Tournay [16] recourt à l’araméen sous-jacent. Le mode factitif peut avoir un sens permissif ou tolératif, comme dans le cas du Ps 141,4 qui se traduit littéralement : « N’incline pas mon coeur vers une chose mauvaise. » La TOB comprend à juste titre : « Retiens mon coeur sur la pente du mal. » R. Tournay revient ainsi pour la 6e demande à la traduction : « Ne nous laisse pas entrer en tentation. » Vont dans ce sens la vieille latine et les explications de Tertullien : « Et ne nous induis pas en tentation, c’est-à-dire ne permets pas que nous soyons séduits par le tentateur » (Hamman, p. 23). Cyprien offre le même type d’explication : « De ces mots il appert que l’adversaire ne peut rien contre nous, sans la permission préalable de Dieu. Aussi toute notre crainte, notre piété et notre attention doivent se tourner vers Dieu, car dans nos tentations le pouvoir du Malin dépend du pouvoir de Dieu. » (Hamman, p. 45)

Interprétation :

Dieu peut-il être cause, même indirecte, de notre péché ? Non, Dieu ne tente personne (Jc 1,13), comme le rappelait avec force J. Carmignac. Il donne sa grâce à qui est soumis à l’épreuve/tentation. Au terme d’un rappel sévère des défaillances du peuple d’Israël au désert, Paul conclut : « Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter. » (1 Co 10,13)

Traduire : ne nous conduis pas au lieu de l’épreuve faciliterait la récitation de la prière mais affaiblirait le sens. Jésus lui-même n’a-t-il pas dû affronter la tentation ? En maintenant ce mot (comme l’a fait la Vulgate), nous conservons cette idée fondamentale que la vie de l’homme sur terre est un combat, que des choix décisifs s’imposent entre le chemin de la facilité et la voie rude de l’Evangile (Mt 7,13s).

Comme prière quotidienne, le Pater se rapporte non à la tentation d’apostasie à la fin des temps, mais aux diverses sollicitations au mal, ces scandales si fortement condamnés dans l’Evangile (Mt 5,29s ;18,6-9) et ces épreuves de l’existence qui risquent de mettre la foi en danger (pensons à Job, dont la femme relaie l’action de Satan !). Nous demandons à Dieu non de nous soustraire totalement à ces épreuves qui contribuent à l’authenticité de la vie chrétienne, mais de ne pas nous y abandonner sans défense. C’est l’objet de la dernière demande selon Matthieu.

Selon Origène :
Nous demandons non pas d’être soustraits à la tentation (ce qui est impossible surtout aux hommes sur la terre) mais de ne pas succomber, quand nous sommes tentés.

A quelque chose la tentation est bonne. Tous, sauf Dieu, ignorent ce que notre âme a reçu de Dieu, même nous. Mais la tentation le manifeste, pour nous apprendre à nous connaître, et par là nous découvrir notre misère ; et nous obliger à rendre grâces, pour les biens que la tentation nous a manifestés. (Sur la prière XXIX, 9 et 17, Hamman, p. 92, 99).

Sed libera nos a malo

TOB : mais délivre-nous du Tentateur.

Problème de traduction

Au sujet de l’adjectif substantivé ponèros (mauvais) on peut se demander si c’est un neutre : le mal ? ou un masculin : le Mauvais, Satan (comme en Mt 13,19) ? La reprise en Jn 17,15 comporte la même ambiguïté : « Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais (ou du mal). »

Interprétation

Le sens personnel convient mieux, en liaison avec la demande précédente, et en raison de l’importance donnée aux exorcismes dans les Synoptiques. C’est par la prière que l’on peut venir à bout des esprits mauvais (Mt 17,21).

Faut-il pour autant voir le démon partout ? N’est-ce pas un alibi trop commode pour oublier que la cause ordinaire de nos fautes est en nous ? C’est du coeur que proviennent en effet intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures." (Mt 15,19) En priant d’être délivrés du Mauvais ou du mal, nous devons demander aussi la purification de notre coeur.

Doxologie

Elle manque dans les grands manuscrits, mais est déjà attestée dans la Didachè, sous la forme : parce qu’à Toi est la puissance et la gloire pour les siècles. (VIII, 2)

Ce retour vers le thème initial correspond à l’habitude juive de terminer toute prière par une bénédiction ou une formule de louange.
Amen

« La prière achevée, tu dis Amen, contresignant par cet Amen, qui signifie »que cela se fasse« , ce que contient la prière que Dieu nous a enseignée. » (Cyrille de Jérusalem)

Nous avons commencé ces conférences par une citation de Simone Weil, réclamant une attention absolue. Cette exigence, dans sa rigueur volontariste, s’accorde-t-elle pleinement avec l’attitude d’enfant que nous demande le Christ ? Il nous semble que Péguy a vu plus juste quand il fait dire à Dieu [17] :

Je n’ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent.
Je ne connais rien de si beau dans le monde.
Que cet enfant qui s’endort en faisant sa prière,
Que ce petit être qui s’endort de confiance.
Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue Marie.
Rien n’est aussi beau et c’est même un point
Où la Sainte Vierge est de mon avis Là-dessus.
Et je peux bien dire que c’est le seul point où nous soyons du même avis.
Car généralement nous sommes d’un avis contraire.
Parce qu’elle est pour la miséricorde
Et moi il faut bien que je sois pour la justice !

Bibliographie

Sur la prière juive :
- Supplément Cahier Evangile no. 68 : Prières juives
- A.-C. Avril et D. de la Maisonneuve, Schalom ben Chorim : Le judaïsme en prière. La liturgie synagogale., Cerf, 1984.
- F. Manns : La prière juive à l’heure de Jésus, Jérusalem, 1986.
- C. di Sante : La prière d’Israël. Aux sources de la liturgie chrétienne., Desclée, 1986.
- H. Cousin (éd.) : Le monde où vivait Jésus, Cerf, Paris, 1998, p. 291-325.

Sur le Pater
- Catéchisme de l’Eglise catholique, no. 2759-2865.
- Cahier Evangile no. 68 : Dieu notre Père, par J. Pouilly.
- La Maison-Dieu no. 85 (1966) : Le Notre Père.
- Supplément au Dictionnaire de la Bible, art. Oraison dominicale, t. 6, c.788-800 (J. de Fraine).
- Dictionnaire de Spiritualité, art. Pater Noster, t. 12, c.388-413 (A. Solignac).
- M.-E. Boismard : Notre pain quotidien, Revue Biblique, 1995, p. 371-378.
- Id. : La 6e demande du Pater, in L’Evangile exploré, Lectio div. 166, Cerf, 1996, p. 187-194.
- J. Carmignac : Recherches sur le Notre Père, Letouzey, 1969.
- Id. : A l’écoute du Notre Père, Paris, O.E.I.L., 1971.
- O. Cullmann : La prière dans le Nouveau Testament, Cerf, 1995, p. 77-127.
- P. Grelot : La 4e demande du Pater et son arrière-plan sémitique, New Testament Studies, 25, 1978/79, p. 299-314.
- Id. : L’arrière-plan araméen du Pater, Revue Biblique, 1984, p. 531-556.
- J. Jeremias : Abba, Jésus et son Père, Seuil, 1992.
- Id. : Le Notre Père dans l’exégèse actuelle, in Paroles de Jésus, Lectio div. 38, Cerf, 1963, p. 51-79.
- J. Lambrecht : Eh bien ! Moi je vous dis, Lectio div.125, Cerf, 1986, p. l22-147.
- W. Marchel : Abba, Père ! La prière du Christ et des chrétiens, Analecta Biblica, 2e éd., Rome, 1971.
- Edition abrégée Dieu Père dans le Nouveau Testament, Lire la Bible, no. 7, Cerf, 1966, repris dans Foi Vivante, 1998).
- J. Scharmann : La prière du Seigneur à la lumière de la prédication de Jésus, Ed. de l’Orante, Paris, 1965.
- R. Tournay : Que signifie la 6e demande du Notre Père ?, Revue Théologique de Louvain, 1995, p. 299-306.
- Lumière et Vie no. 240 (1998), La prière : Art de désirer Dieu

Dans la patristique
- A. Hamman : Le Pater expliqué par les Pères, Paris, Ed. Franciscaines, 1952.
- Id. : Le Notre Père dans la catéchèse des Pères de l’Eglise, La Maison-Dieu, 85 (1966), p. 41-68.
- Dictionnaire de Spiritualité, art. Prière, t. 12, c. 2250-56 (les Traités sur la prière : Tertullien, Cyprien, Origène) (A. Méhat).

 

[1A. Hamman, Le Pater expliqué par les Pères, Paris, Ed. Franciscaines, 1952

[2Simone Weil, Attente de Dieu (Livre de vie no. 129), Fayard, 1966, p. 48.

[3Sur le Mont des oliviers, le Carmel du Pater s’élève à côté de la grotte où, selon une tradition tardive, Jésus aurait enseigné le Pater à ses disciples.

[4H. Cousin (éd.) : Le monde où vécut Jésus, Paris, Cerf, 1998, p. 293ss. On trouvera dans ce recueil la traduction des prières juives que nous citerons.

[5Cahier Evangile no. 68, 1989, par J. Pouilly.

[6W. Marchel : Abba, Père ! La prière du Christ et des chrétiens, Analecta Biblica, 2e éd., Rome, 1971. Edition abrégée Dieu Père dans le Nouveau Testament, Lire la Bible no. 7, Cerf, 1966, repris dans Foi Vivante, 1998. J. Jeremias : Abba. Jésus et son Père, trad. franç., Paris, Seuil 1972. J. Schlosser : Le Dieu de Jésus. Etude exégétique, Lectio divina 120, Paris, Cerf, 1987, p. 103-209.

[7Le mystère des Saints Innocents, Le Pater, Oeuvres poétiques complètes, Pléiade, p. 695

[8Ainsi Grégoire de Nysse et Maxime le Confesseur. Références dans F. Bovon : L’Evangile selon Saint Luc, T. II, CNT IIIb, Genève, 1996, p. 121, no. 49.

[9Lève la main contre les nations étrangères, et qu’elles voient ta puissance. Comme, à leur yeux, tu t’es montré saint envers nous, de même, à nos yeux, montre-toi grand envers elles. Qu’elles te connaissent, tout comme nous avons connu qu’il n’y a pas d’autre Dieu que toi, Seigneur. Renouvelle les prodiges et fais d’autres miracles, glorifie ta main et ton bras droit.

[10J. Dupont : Le message des Béatitudes, in Cahier Evangile no. 24, p. 11-18.

[11O. Cullmann : La prière dans le Nouveau Testament, p.98

[12O. Cullmann : La prière, p. 103.

[13J. Dupont, P. Bonnard : Le Notre Père : notes exégétiques, in La Maison-Dieu, 85, 1966, p. 7-35

[14Voir l’article Epreuve/tentation du Vocabulaire de théologie biblique.

[15J. Carmignac : Recherches sur le « Notre Père », Paris, Letouzey, 1969, p. 397.

[16R. Tournay : Que signifie la 6e demande du Notre Père ?, Revue Théologique de Louvain, 1995, p. 299-306.

[17Péguy : Le mystère des Saints Innocents, Pléiade, p.791.

Edouard COTHENET

Prêtre du diocèse de Bourges ; professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris.

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Edouard COTHENET

Prêtre du diocèse de Bourges ; professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris.

(re)publié: 30/04/1999