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Études spécialisées

De Jean-Baptiste au disciple Bien-aimé : la chaîne des témoins dans l’Evangile selon saint Jean

Première partie

Dans le domaine de l’exégèse comme dans tous ceux qui touchent à la foi chrétienne et à la vie en Eglise, la vocation de PSN n’est pas de publier des colloques savants et des études très érudites. Nous n’avons ni la compétence, ni le temps, ni même la mission pour cela. Mais lorsqu’un exégète patenté comme le P. Edouard Cothenet nous fait l’amitié de nous autoriser à mettre en ligne une de ses études sur l’évangile, c’est une aubaine pour les visiteurs de PSN.
Voici donc l’une de ces études, sur l’évangile de Jean, qui demande sans doute une attention soutenue, mais que nous sommes heureux d’offrir à tous ceux que les escaliers du phare ne rebutent pas.
L’équipe éditoriale

Le quatrième Evangile est encadré, dans son édition définitive, par deux proclamations qui indiquent bien l’orientation du livre :
Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean, il vint en témoin pour rendre témoignage à la lumière. (Jn 1,6 s.)
C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est conforme à la vérité. (Jn 21,24)

L’Evangile s’ouvre ainsi par la déposition de Jean le Baptiste, qui assure le passage de la première alliance à la nouvelle. Il s’achève par l’attestation rendue par la communauté johannique au rôle joué par son fondateur, le disciple bien-aimé. En même temps, cette finale s’ouvre sur le futur : les lecteurs sont invités à développer leur foi par la réflexion sur les « signes » choisis (Jn 20,30 s.) et les paroles du Christ consignées dans ce recueil.

L’importance donnée au témoignage caractérise le quatrième Evangile par rapport aux Synoptiques qui n’emploient guère la racine martur-, sinon lors du procès de Jésus devant le Sanhédrin. Dans les Actes des Apôtres, la notion tient une place importante, comme on le voit dès l’ouverture : « Vous serez mes témoins » (Jn 1,8), déclare Jésus à ses apôtres, grâce à l’aide de l’Esprit Saint. Paul sera choisi à son tour pour être témoin, devant tous les hommes, de ce qu’il a vu et entendu (Ac 22,15). A la suite de nombreux travaux sur le témoignage selon les Actes, le concile Vatican II étend aux laïcs la mission du témoignage afin que brille dans la vie quotidienne, familiale et sociale, la force de l’Evangile. (Lumen Gentium, n° 35)

La notion de témoignage chez Jean n’a pas autant retenu l’attention des pasteurs [1]. Elle mérite d’autant plus d’être étudiée. Alors que les Synoptiques font un large emploi des mots exprimant la proclamation (kèrussein) et la bonne nouvelle (euaggelizesthai), ces termes manquent dans l’Evangile de Jean qui privilégie d’autres termes, notamment ceux qui concernent le témoignage. On trouve la même insistance dans la première épître de Jean. Le tableau suivant le montre aisément :

Matthieu Marc Luc Jean Actes 1 Jean Apocalypse
marturein 1 1 33 11 10 4
marturia 3 1 14 1 7 9
marturion 3 3 3 2 1
martus 2 1 2 5

Pour ne pas alourdir notre exposé, nous n’étudierons pas les emplois de la racine martur- dans l’Apocalypse. Ils sont pourtant de la plus grande importance : le témoin par excellence, c’est le Christ qualifié de ho martus ho pistos (Ap 1,6), digne de confiance en raison de son amour poussé jusqu’au sacrifice de sa vie. Jean de Patmos reçoit pour mission de témoigner de ce qu’il a vu et entendu ; quant aux fidèles, ils sont exhortés à garder envers et contre tout le témoignage de Jésus. Antipas est la figure emblématique des martyrs qui paieront de leur sang leur fidélité au Christ (Ap 2,13). Enfin, la prophétie des deux témoins (Ap 11) illustre la mission de l’Eglise au cours des temps [2].

Considéré depuis Clément d’Alexandrie comme l’Evangile « spirituel », l’œuvre de Jean a toujours attiré les mystiques, soucieux d’y trouver un guide pour la rencontre avec le Père qui se révèle à nous en la personne de son Fils. De nos jours, il ne manque pas de personnes en recherche qui se sont senties appelées comme les premiers disciples : « Venez et voyez » et, comme la Samaritaine, ont demandé à boire de cette eau mystérieuse que Jésus leur promet.

1. Actualité du sujet

L’insistance de l’évangéliste sur le témoignage rejoint l’une des grandes préoccupations actuelles. Le monde, dit-on, a moins besoin d’enseignants que de témoins ! La formule s’inscrit dans la quête de l’expérience individuelle caractéristique de notre temps. Elle ne correspond pas exactement aux perspectives de saint Jean qui n’a jamais oublié l’urgence du rassemblement des enfants de Dieu, dans une même foi (Jn 10,16 ;17). Nous aurons l’occasion de le préciser.

Cet évangile de l’agapè, de l’union intime avec un Dieu qui veut faire sa demeure en nous n’en comporte pas moins une dimension bien surprenante, celle de la crise, du jugement, comme le P. MOLLAT l’a bien mis en lumière. Dès le début, la couleur est annoncée, si l’on peut dire : Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu (Jn 1,11). Dès le premier épisode, les juifs apparaissent dans une attitude hostile (Jn 1,19 s.). Après l’entretien avec Nicodème, l’annonce du jugement prend un grand relief : Le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises (Jn 3,19). Les discussions de Jésus avec les juifs aux chapitres 8 et 9 sont d’une rare violence, les juifs étant accusés d’être des fils du diable (Jn 8,44). Le Livre des signes se termine par un constat que l’on pourrait dire désabusé : Quoi qu’il eût opéré devant eux tant de signes, ils ne croyaient pas en lui (Jn 12,37). Dans les discours d’adieu, le monde au sens large prend le relais des juifs : Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier (Jn 15,18). Cette situation conflictuelle se retrouve en maints pays. Moins aigu chez nous, le sentiment « d’étrangeté » par rapport au mode sécularisé n’en est pas moins très répandu ; la lecture du quatrième Evangile offre une réponse appropriée.

Pas de procès sans témoignages, sans examen des preuves, sans débat contradictoire. Ces divers aspects se retrouvent dans l’Evangile de saint Jean ; la première épître lui fait écho. Le problème de la foi, ou plutôt du « croire en » (pisteuein eis) selon l’expression familière à Jean, est par là même en jeu. Dans cette diversité de positions, à qui se fier ? De quelle aide disposer pour ce cheminement vers la vérité ? De proche en proche le sujet s’élargit. On pourrait écrire tout un commentaire sous cet angle. Il faut nous restreindre et nous présenterons ici les textes les plus importants pour notre sujet. Quant à la bibliographie, elle est si abondante que nous nous contenterons de relever les ouvrages majeurs, à partir desquels il est facile de trouver de plus amples informations.

Exprimons notre vive reconnaissance aux grands commentateurs qui nous ont guidé : R. SCHNACKENBURG (Das Johannesevangelium, 4 vol., Herder, 1967/1984) ; C. H. DODD dont les œuvres majeures ont été traduites en français : L’interprétation du quatrième Evangile (lectio divina, n° 82, 1976 et La Tradition historique du quatrième Evangile lectio divina, 128, 1987 ; R. BROWN dont le commentaire magistral aurait bien dû être traduit : The Gospel according to John (Anchor Bible, 2 vol., 1966/1971) ; M.-E. BOISMARD et A. LAMOUILLE (L’évangile de Jean. Synopse des quatre évangiles, t. III, Ed. du Cerf, 1977) dont on partagera difficilement le découpage mais qui fournit tant de données importantes sur l’arrière-plan juif ; X. LEON-DUFOUR, Lecture de l’évangile de Jean (4 vol., Paris, Ed. du Seuil, 1988/1996), attaché à une lecture synchronique et à la dimension symbolique de l’Evangile de Jean. Le développement de l’analyse narrative, depuis une vingtaine d’années, a modifié les perspectives de lecture. Citons seulement l’ouvrage pionnier en la matière : R. Alan CULPEPPER, Anatomy of the Fourth Gospel. A Study in literary Design, Philadelphia (USA), 1983. Pour ne pas alourdir notre exposé, nous ne multiplierons pas les références à ces ouvrages de base ; les connaisseurs sauront bien reconnaître nos sources. Une bonne documentation ne suffit pas ; il faut oser l’acte de lecture, visant à s’approprier quelques-unes des richesses de Jean. Souhaitons que ces articles permettent à nos lecteurs de progresser eux aussi dans leurs découvertes.

Dans cette présentation, nous donnerons aussi la parole à saint Augustin, à l’occasion du mille six cent cinquantième anniversaire de sa naissance (354). Il a longuement commenté l’Evangile « spirituel » devant son peuple d’Hippone. Ses homélies (Tractatus in Evangelium Johannis) sont très attachantes, car elles nous livrent à la fois le génie spéculatif de l’évêque et le zèle du pasteur soucieux de trouver dans le texte une réponse aux questions de son temps, en particulier à la grave division provoquée dans l’Eglise d’Afrique par le schisme donatiste. Grâce au P. BERROUARD nous disposons d’une traduction aux notes abondantes. Il nous suffira de transcrire quelques passages pour donner à nos lecteurs, espérons-le, l’envie de poursuivre.

2. Arrière-plan

a. Dans la vie juridique

La notion de témoignage s’inscrit dans le cadre juridique des procès. La procédure judiciaire, dans le monde antique, aussi bien juif que gréco-romain, était bien différente de la nôtre. Il n’existait pas de juge d’instruction ni de procureur chargé de poursuivre les criminels au nom de la société. Le juge devait être saisi par la victime ou ses ayants droit qui ne manquaient pas de chercher des témoins pour appuyer leur plainte. Dans ces conditions, le témoin n’est pas seulement celui qui rapporte ce qu’il a vu ou entendu, c’est l’homme qui prend fait et cause pour le plaignant ou pour le suspect. Déjà le Deutéronome exigeait la déposition concordante d’au moins deux ou trois témoins, pour convaincre un accusé de son crime (Dt 17,6 ;19,15). Le faux témoignage est une faute grave, dénoncée par le Décalogue (Ex 20,16 ; Dt 5,20) et sanctionnée par la peine que les faux témoins réclamaient contre l’accusé (Dt 19,16-19). L’histoire de la chaste Suzanne illustre bien ce point : les vieillards se voient infliger la mort qu’ils réclamaient pour la jeune femme accusée d’adultère (Dn 13).

Pour le monde gréco-romain, nous nous reportons aux indications précises données par C. SPICQ : Dans le monde profane, les actes juridiques, étant à l’origine des actes oraux, se faisaient en présence de témoins, puis ces actes se faisant ensuite par écrit, les témoins signèrent et authentifièrent le document, lui assurant sa validité, qu’il s’agisse de testament, d’adoption, de contrats, de renouvellement de baux, etc. En ce qui concerne la procédure judiciaire, en Grèce et à Rome, le témoin est appelé à l’aide par les parties, au cours du procès qui est un agôn (“combat”, voir He 12,1). Par sa prise de position, il manifeste sa solidarité avec l’une des parties dans les faits qu’il atteste ; il confirme ou nie la déposition qui lui est soumise. [3]

L’art oratoire chez les anciens se doublait d’une mimique très expressive, avec des gestes, des cris d’indignation, des imprécations... Telle est l’atmosphère dans laquelle se déroulèrent le procès de Jésus et sans doute aussi les âpres discussions avec les juifs, telles qu’elles sont relatées en Jn 7-8 notamment.

b. Des philosophes témoins

A côté des emplois liés à l’exercice de la justice, il convient aussi d’évoquer la figure de philosophes qui, à l’instar de SOCRATE, se sont engagés avec courage pour la défense de la justice et de la vérité. Retenons l’exemple d’Epictète, cet ancien esclave devenu l’un des grands ténors du stoïcisme dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère. Par opposition à ceux qui se contentent de beaux discours, Epictète déclarait : Que manque-t-il donc ? L’homme qui les mette en pratique, celui qui témoigne dans l’action en faveur des discours. (Entretiens 1,29,55)

Selon l’appréciation d’I. DONEGANI, Epictète prolonge la réflexion amorcée par PLATON sur la vocation de témoin de Dieu dévolue au philosophe. Dans le combat que provoquent les multiples épreuves de la vie, le philosophe doit atteindre à la maîtrise de soi, dans une totale soumission à la volonté de Zeus.
Une telle vocation ne peut se découvrir facilement. Dieu a besoin, pour que les hommes en prennent conscience, de sages philosophes qui en témoignent par leurs paroles et surtout par leur mise en pratique de tels principes de vie. Leur vocation est ainsi d’être témoins, au sens où ils sont appelés par Dieu à la mission de montrer et prouver par leur vie comment il faut vivre...
Le témoin, selon Epictète, se présente ainsi comme l’homme qui donne à voir et montre, par ses actes et sa vie, le chemin de la vraie liberté et de la vie selon Dieu. [4]

c. Chez les prophètes d’Israël

Pour comprendre l’Evangile de Jean, il ne faut pas seulement évoquer la manière dont se déroulaient les procès de l’époque, il faut surtout tenir compte de l’usage religieux du témoignage chez les prophètes d’Israël, et spécialement dans le second-Isaïe. Il existe une série de textes, classés par les spécialistes comme des plaidoyers en rupture d’alliance. [5] Dieu y apparaît à la fois comme le plaignant et le juge. Ainsi lit-on en Osée que Dieu invite les fils d’Israël à plaider contre leur mère : Faites un procès à votre mère, faites-lui un procès, car elle n’est pas ma femme, et moi je ne suis pas son mari (Os 2,4). Moïse, de son côté, dans un cantique terrible, convoque le ciel et la terre pour faire entendre ses reproches à une génération pervertie et dévoyée. (Dt 32, 1.4)

Chez le prophète de l’exil, qui se situe dans la lignée d’Isaïe, le thème prend une grande ampleur. Il est d’autant plus important de le relever que, d’une manière générale, le second-Isaïe sert souvent d’arrière-plan au quatrième Evangile. On peut dire que Yahvé se trouve engagé dans un double procès : l’un contre les idoles, l’autre contre son peuple. Face au culte grandiose des dieux de Babylone, le prophète n’a pas de mots trop durs pour dénoncer leur « nullité » : Ceux qui façonnent des idoles ne sont que nullité, les figurines qu’ils recherchent ne sont d’aucun profit, leurs témoins, eux, ne voient rien, et, pour leur honte, ils n’ont connaissance de rien. (Is 44,9)

Le peuple d’Israël, auquel le prophète annonce la fin de la servitude (Is 40,2), est convoqué à ce procès du Dieu unique contre les faux dieux : Mes témoins à moi, c’est vous - oracle du Seigneur -, mon serviteur, c’est vous que j’ai choisis, afin que vous puissiez comprendre, avoir foi en moi et discerner que je suis bien tel : avant moi ne fut formé aucun dieu et après moi il n’en existera pas. (Is 43,10) Pour Israël, cette mission lui viendrait-elle de ses mérites ? Nullement, il ne manque pas d’apostrophes contre le peuple aveugle et sourd : Qui était aveugle, sinon mon serviteur ? Qui était sourd comme mon messager que je vais envoyer ? (Is 42,18)

Israël est témoin de Dieu, en ce sens qu’il bénéficie d’interventions gratuites de Dieu, qui devront convaincre les nations que Yahvé est bien le seul Dieu : Tournez-vous vers moi et soyez sauvés, vous, tous les confins de la terre, car c’est moi qui suis Dieu, il n’y en a pas d’autre. (Is 45,22)

d. Dans le judaïsme

Du sens profane d’attestation, le mot « témoignage » (’éduth) est passé au sens religieux, spécialement dans les Psaumes, pour désigner les prescriptions de la Loi. C’est ainsi que le Psaume 119 ne se lasse pas de célébrer l’excellence des témoignages que Dieu nous donne dans sa Torah. La TOB et la traduction liturgique ont choisi en l’occurrence le terme d’exigences : Je trouve mon plaisir en tes exigences [ta marturia] : ce sont elles qui me conseillent. (Ps 119,24) Je me tiens collé à tes exigences : Seigneur, garde-moi d’être humilié. (Ps 119,31). Incline mon cœur vers tes exigences, non pas vers le profit. (Ps 119,36 traduction liturgique) L’arche d’alliance devient dans la traduction grecque « l’arche du témoignage ».

Quelques sondages dans la littérature dite « intertestamentaire » semblent indiquer que la notion n’y tient qu’une place restreinte. Dans son grand article du Theologisches Wörterbuch [6], STRATHMANN n’en parle pas mais il faut dire qu’il fut rédigé avant la découverte des manuscrits de la mer Morte. Au début du livre des Jubilés, Moïse, comme en Dt 32, fait entendre son témoignage contre les prévarications futures d’Israël (Jubilés 1,6). Le Testament de Lévi se clôt par une solennelle invitation de choisir entre la Loi du Seigneur ou les œuvres de Béliar. Après l’engagement de ses fils, Lévi proclame : Le Seigneur est témoin, ses anges sont témoins, vous êtes témoins, et je suis témoin de ces déclarations. (Testament de Lévi XIX, traduction de A. CAQUOT) On rapprochera ce texte du début de la Règle de la communauté de Qumrân : Qu’ils marchent en parfaits devant lui, selon toutes les révélations concernant les moments de leurs témoignages, et qu’ils aiment tous les fils de lumière. (IQS I,8 s., traduction de J. POUILLY) Le texte fait allusion aux révélations successives que Dieu a faites de sa volonté et spécialement à l’interprétation de la Loi, formulée par le Maître de justice (pesher Habacuc II,7-10). Les adeptes du Maître de justice sont qualifiés de témoins de vérité en vue du Jugement. (IQS VIII,6) La juste interprétation de la Loi et des Prophètes tient beaucoup de place à Qumrân et a engendré la littérature des pesharîm (« interprétations »), importante pour comprendre l’exégèse chrétienne des textes de l’Ancien Testament. Nous verrons cependant que Jean a sa manière, bien à lui.

Relevons quelques autres emplois : le Document de Damas formule des règles très précises sur le témoignage (CD IX,16-X,3) avec une clause de disqualification : On n’acceptera pas comme témoin digne de foi contre son prochain celui qui a violé l’une des prescriptions avec insolence, tant qu’il ne sera pas purifié pour sa réintégration. La littérature apocalyptique comporte une indication liturgique selon laquelle la prière des justes a valeur de témoignage : Préparez-vous, justes, élevez vos prières comme un mémorial et offrez-les en témoignage devant les anges, afin qu’eux-mêmes présentent les péchés des impies comme un mémorial devant le Très-Haut. (Hénoch XCIX) [7]

Concluons : en accentuant la notion de témoignage dans un cadre religieux, Jean n’innove donc pas, mais, de façon personnelle, il développe des notions bien attestées en son temps en les reliant à la personne du Christ. Le témoignage a valeur éminemment christologique. Nous laisserons de côté la question très discutée de savoir quand le terme de martyrs a acquis le sens de « martyr pour la foi ». Elle se pose non pour celle du quatrième Evangile, mais pour l’interprétation de l’Apocalypse [8]. Même dans le cas d’Antipas (Ap 2,13), le premier des chrétiens mis à mort à Pergame, le sens de témoin prédomine.

I. Le témoignage de Jean-Baptiste

Dans le quatrième Evangile, Jean le Baptiste tient une place de choix. Déjà deux fois nommé dans le Prologue, il témoigne d’abord devant les juifs, puis devant ses disciples au premier chapitre. On le retrouve à la fin du troisième chapitre (Jn 3,22-30). Jésus lui-même lui rend témoignage en Jn 5,33-35. Il sera encore question de Jean-Baptiste en Jn 10,40 s. Par rapport à la narration synoptique, la présentation du quatrième Evangile est tout à fait originale et doit être exposée comme telle [9]. Les questions d’ordre historique ne peuvent être traitées qu’après un examen de l’arrière-plan historique, tel que nous le fournissent Flavius Josèphe d’une part, les textes de Qumrân d’autre part. La littérature récente sur le sujet est considérable. Sans l’ignorer, nous nous placerons au niveau synchronique de l’Evangile de Jean : dans la galerie des personnages, sur lesquels l’analyse narrative met l’accent, Jean le Baptiste doit retenir l’attention en premier lieu.

1. Le prologue

Tel qu’il se présente, le prologue de l’Evangile de saint Jean apparaît comme une clef de lecture pour l’œuvre. J. ZUMSTEIN l’a bien démontré. Clef de lecture et non résumé de toute l’œuvre. Des thèmes importants, comme le salut par la croix, le rôle de l’Esprit Saint manquent. Pourtant le Prologue nous donne la tonalité du livre, ouvre des horizons, indique l’enjeu du drame qui sera relaté.

Le prologue débute par une hymne au logos et se conclut par une confession de foi de la communauté apostolique. De sa plénitude, tous nous avons reçu, grâce sur grâce. (Jn 1,16) Sans entrer ici dans les discussions sur la reconstitution de l’hymne primitive, nous constatons une première insertion relative à Jean : Il y eut un homme, envoyé de Dieu : son nom était Jean. Il vint en vue du témoignage, pour qu’il rende témoignage à la lumière. M.-E. BOISMARD a depuis longtemps remarqué le style vétérotestamentaire de cette présentation. On se serait attendu à : « Il y eut un prophète. » Par rapport aux formules de l’Ancien Testament, le thème du témoignage, souligné par une redondance que nous avons traduite littéralement, manifeste la spécificité du rôle de Jean. Jn 1,7-8 constituerait tout naturellement l’introduction du récit concernant la réponse de Jean à l’ambassade des juifs en Jn 1,19 s.

La brève présentation de Jean est suivie d’une mise au point : Il n’était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière. On devine l’existence d’une polémique entre disciples de Jean et fidèles du Christ. Le sujet sera repris en Jn 3,25. A titre d’illustration du climat qui a régné entre groupes rivaux, citons ce passage des Reconnaissances du pseudo-Clément, un texte bien postérieur, mais révélateur cependant d’un type de polémique : Même parmi les disciples de Jean, certains, qui se considéraient comme importants, s’écartèrent du peuple et proclamèrent Christ leur propre maître. Or, toutes ces dissidences ont été fomentées afin d’entraver par ce moyen et la foi dans le Christ et le baptême. (LIV 8) [10]
Pour le moment, il suffit de relever cette insistance de l’évangéliste à bien situer le Baptiste : ni exaltation indue, ni minimisation d’un rôle unique dans l’histoire du salut, à savoir faire le pont entre les deux alliances.

La seconde indication, Jn 1,15, prépare directement l’intervention de Jean auprès de ses disciples : Voici celui dont j’ai dit... On devine que celui qui, dans un premier temps, s’est fait disciple du Baptiste prend maintenant le rôle du Maître : Il m’a devancé. L’opposition spatiale recouvre une opposition temporelle. A sa manière, Jean veut nous faire comprendre l’antériorité absolue de celui qui était « au commencement ».

(A suivre)

Bibliographie sélective sur l’Evangile selon saint Jean

- Cahiers Evangile, n° 124 (2003) : 1000 livres sur la Bible, p. 59-61 (un répertoire, très utile, indiquant les niveaux de technicité des livres et articles répertoriés).

Introductions

- E. COTHENET, « La tradition johannique », dans Introduction à la Bible, Nouveau Testament, t. 4, Paris, Ed. Desclée, 1977.
- E. COTHENET, Les écrits de saint Jean, Paris, Ed. Desclée, coll. « Petite bibliothèque des sciences bibliques », t. 5, 1984.
- Y.-M. BLANCHARD, Saint Jean, Paris, Ed. de l’Atelier, coll. « La Bible tout simplement », 1998.
- P. LETOURNEAU, « L’Evangile de Jean », dans Ecrits et milieu du Nouveau Testament. Une introduction (O. MAINVILLE dir.), Montréal/Paris, Ed. Médiaspaul, 1999, p. 175-227.
- R. E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, Paris, Ed. Bayard, 2000, p. 376-426 (Evangile de Jean), p. 427-450 (épîtres). Excellente bibliographie.
- J. ZUMSTEIN, dans D. MARGUERAT (éd.), Introduction au Nouveau Testament. Son histoire, son écriture, sa théologie, Genève, Ed. Labor et Fides, 2000, p. 345-386.

Commentaires

- AUGUSTIN, Homélies sur l’Evangile de saint Jean, Ed. Augustiniennes, coll. « Bibliothèque Augustinienne », 6 vol. parus, n°71 à 74b, 1969-1996. Traduction, Introduction et notes par M.-F. BERROUARD.
- M.-E. BOISMARD et A. LAMOUILLE, Synopse T. III. L’Evangile de Jean, Paris, Ed. du Cerf, 1977.
- R. E. BROWN, The Gospel of John 2 t., New-York, Anchor Bible, 1966/1971.
- X. LEON-DUFOUR, Lecture de l’Evangile selon saint Jean, 4 vol. Paris, Ed. Seuil, 1987-1996.
- A. MARCHADOUR, L’Evangile de Jean, Paris, Ed. Centurion, 1992.
- C. L’EPLATTENIER, L’Evangile de Jean, Genève, Ed. Labor et Fides, 1993.

Etudes

- Y.-M. BLANCHARD, Des signes pour croire ? Une lecture de l’Evangile de Jean, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Lire la Bible », n° 106, 1995.
- F.-M. BRAUN, Jean le théologien, 4 vol., Paris, Ed. Gabalda, coll. « Etudes Bibliques », 1959-1972.
- R. E. BROWN, La communauté du disciple bien-aimé, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Lectio divina », n° 115), 1983.
- E. COTHENET, Les communautés johanniques, Esprit et Vie, n°20 (16-X-1997), p. 433-440.
- E. COTHENET, Le témoignage selon saint Jean, Esprit et Vie, 11-VII-1991, p. 401-407, repris dans Exégèse et Liturgie, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Lectio divina », n°175, 1999, p. 161-177.
- C.-H. DODD, L’interprétation du quatrième Evangile, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Lectio divina », n° 82), 1975.
- C.-H. DODD, La tradition historique du quatrième Evangile, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Lectio divina », n° 128), 1987.
- A. FEUILLET, Etudes johanniques, Paris, Ed. Desclée de Brouwer, 1962.
- A. FEUILLET, Le prologue du quatrième Evangile, Paris, Ed. Desclée de Brouwer, 1968.
- D. MOLLAT, Saint Jean maître spirituel, Paris, Ed. Beauchesne, 1976.
- J. ZUMSTEIN, L’Evangile johannique : une stratégie du croire, Recherches de sciences religieuses, n° 77, 1989, p. 217-232 ; La rédaction finale de l’Evangile de Jean (à l’exemple du chapitre 21), dans La Communauté johannique et son histoire, Genève, Ed. Labor et Fides, coll. « Le Monde de la Bible », 1990, p. 207-230 ; Le prologue, seuil du quatrième Evangile, Recherches de sciences religieuses, n° 83 (1995), p. 217-239.

Collectifs

- ACFEB, Origine et postérité de l’ Evangile de Jean, Paris, Ed. du Cerf, coll. « Lectio divina », n° 143, 1990.
- La Communauté johannique et son histoire, Genève, Ed. Labor et Fides, coll. « Le Monde de la Bible », 1990.
- Revue : Le Monde de la Bible, n° 53 (mars-avril 1988), L’Evangile de Jean parole ancrée dans l’histoire.

 

[1Article fondamental de Ignace DE LA POTTERIE, « La notion de témoignage dans saint Jean », dans Sacra Pagina, Paris/Gembloux, 1959, t. II, p. 193-208. Nous avons esquissé ce thème dans Esprit et Vie, 11 juillet 1991, p. 401-407.

[2Pour une étude détaillée, voir I. DONEGANI, « A cause de la Parole de Dieu et du témoignage de Jésus... » Le témoignage selon l’Apocalypse de Jean, Paris, Ed. Gabalda, coll. « Etudes bibliques », n° 36, 1997. Voir notre compte-rendu dans Esprit et Vie, 2-IV-1998, p. 162-165.

[3C. SPICQ, Notes de lexicographie néo-testamentaire, Fribourg/Göttingen, 1978, t. II, p. 535 s.

[4I. DONEGANI, op. cit., p. 117.

[5S. AMSLER, Les prophètes et les livres prophétiques, Paris, Éd. Desclée, 1985, p. 102 s.

[6Art. Martus, marturéô..., t. IV (1942), p. 477-520.

[7Traduction de A. CAQUOT, dans La Bible. Écrits Intertestamentaires, Éd. de la Pléiade, p. 611. À comparer avec Ap 8, 3.

[8I. DONEGANI, op. cit., p. 343-346.

[9Dans le n° 89 (oct. 1994) du Monde de la Bible consacré à Jean-Baptiste, voir l’article de J. ZUMSTEIN, « Jean-Baptiste dans l’Évangile de Jean », p. 18-20.

[10Traduction de A. SCHEIDER, Éd. Brepols, coll. « Apocryphes », 1999. Voir aussi le chapitre LX.

Edouard COTHENET

Prêtre du diocèse de Bourges ; professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris.

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Edouard COTHENET

Prêtre du diocèse de Bourges ; professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris.

(re)publié: 01/01/2004