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Études générales

Nouvelles recherches sur Jésus

20 ans de publications françaises sur Jésus

Sous la direction de J.-F. BAUDOZ et M. FEDOU, Collection Jésus et Jésus-Christ, Desclée, 1998

En janvier dernier s’est tenu à l’Institut Catholique de Paris un Colloque sur le thème « Jésus, 20 ans de publications en langue française ». Cette date coïncidait à peu près avec le 20e anniversaire du lancement de la collection Jésus et Jésus-Christ, dirigée par le Père Joseph Doré, professeur à la Catho de Paris et maintenant archevêque de Strasbourg.

Doyens respectivement de la Faculté de Théologie de Paris et de celle du Centre Sèvres, J.-F. Baudoz et M. Fedou ont assuré la publication de ce Colloque comme t. 75 de la collection.

A. Marchadour (Toulouse) établit d’abord une Sélection éditoriale sur l’Histoire de Jésus depuis Vatican II. Dans ce repérage utile, on constate que la problématique de la « troisième quête » de Jésus n’a guère touché les auteurs francophones. D’où l’intérêt spécifique du livre que nous recensons ci-dessous.

Dans un très large panorama qui prend en compte les divers champs culturels, écrits et audio-visuels, H. Bourgeois (Lyon) nous invite à voir quelles représentations de Jésus sont véhiculées dans notre culture, chez les non-chrétiens. Inventaire bien précieux, notamment en ce qui concerne les auteurs juifs, bouddhistes, musulmans. En raison de la place que tient Jésus dans le Coran, on pourrait s’attendre à des convergences. En réalité, les musulmans, sauf de très rares exceptions, sont fixés sur la présentation coranique de Jésus qui disqualifie les Evangiles canoniques. Par contre, la figure de Jésus est attirante pour certains. L’espérance, selon H. Bourgeois, réside en ce qu’un Islam en France s’ouvre aux méthodes de lecture historique pour un vrai dialogue.

Sous le titre Méthodes et acquis de la recherche historique sur Jésus, M. Quesnel (Paris) offre une précieuse réflexion. Notons en particulier cette remarque de bon sens, trop souvent oubliée, sur la différence entre le Jésus historique, c’est-à-dire tel que l’histoire s’efforce de l’atteindre, et le Jésus réel tel qu’il a existé, bien au-delà de nos représentations, comme c’est le cas pour toute personnalité forte [1]. L’exposé sur les critères d’historicité permet utilement de se repérer dans la démarche critique actuelle. Bien curieuse, la méthode du Jesus Seminar aux Etats-Unis regroupant exégètes et non spécialistes, pour faire voter sur la probabilité d’authenticité des paroles de Jésus ! De là l’édition en couleur des Evangiles : rouge pour les paroles qui recueillent 75 % et plus de suffrages, rose entre 75 et 50 %, gris entre 25 et 49 %, noir pour moins de 24 %. Résultat : pour l’Evangile de Marc, une seule parole de Jésus est reconnue comme vraisemblable à plus de 75 %: « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12,17 [2]). Ainsi n’est pas rangée dans la première classe la proclamation qui ouvre le 2e Evangile et résume les thèmes essentiels de la prédication de Jésus : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché ; convertissez vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1, 15). Résumé kérygmatique dont D. Marguerat souligne à juste titre l’importance [3].

Historien au Centre Sèvres, P. Vallin réfléchit sur les incidences en christologie de la recherche historique sur Jésus. En finale, il souligne tout particulièrement l’importance de l’introduction à la Christologie du Nouveau Testament par R.E. Brown, traduite en français sous le titre : Jésus dans les quatre Evangiles [4] et du maître-livre de C. Perrot, Jésus et l’Histoire, paru dans la collection Jésus et Jésus-Christ.

En post-face, Mgr Joseph Doré, Archevêque de Strasbourg, fait le bilan des 20 ans de la collection « Jésus et Jésus-Christ ».

On le voit ce livre, qui n’est pas vendu directement, mais donné (!) à ceux qui achètent plusieurs volumes de la collection, aide utilement à faire le point. Un index des auteurs cités aurait facilité l’utilisation.

Que sait-on de Jésus ? Nouvelles recherches.

Le Monde de la Bible no. 109 (mars-avril 1998)

Nouvelles hypothèses.

On trouvera dans ce numéro magnifiquement illustré un bon état de la question dû pour une grande part aux auteurs du livre Jésus de Nazareth, que je vais présenter en détail. La lecture de ce numéro permettra à beaucoup de se retrouver plus aisément dans la publication suivante où sont exposées les hypothèses actuelles, avec une très ample bibliographie. Je donnerai en note les principales correspondances entre les deux publications.


Jésus de Nazareth. Nouvelles approches d’une énigme

Daniel MARGUERAT, Enrico NORELLI, Jean-Michel POFFET (éds)
Coll. Le Monde de la Bible no. 38, Labor et Fides, Genève

Ce volume prend la suite de plusieurs recueils de valeur que j’ai régulièrement présentés, le dernier en date étant Le déchirement. Juifs et chrétiens au premier siècle (D. Marguerat, éd [5]). Il s’agit d’un ensemble de conférences pour les étudiants de 3e cycle des universités de Suisse romande, protestantes (Genève, Lausanne, Neuchâtel) et catholique (Fribourg). Vu l’importance du sujet, le nombre des collaborateurs est considérable : 24, venant des horizons les plus variés. Pour la première fois, des savants mondialement réputés sont présentés en français : John S. Kloppenborg (Toronto) pour la Source des Logia, Ed. P. Sanders (Durham) pour les attaches de Jésus avec le judaïsme, V. Fusco (Naples) pour le bilan des recherches depuis deux siècles. L’étendue des sujets traités, la réflexion sur les méthodes, l’abondance des indications bibliographiques assurent le prix de cette publication qui fera date et devra figurer dans toutes les bonnes bibliothèques. Précisons que des index détaillés facilitent heureusement la consultation.

En ouverture D. Marguerat présente les objectifs de cette recherche pluridisciplinaire et résume les diverses interventions. Vu l’ampleur de l’ouvrage, je concentrerai mon attention sur les aspects qui me sont apparus les plus saillants.

1ère partie : L’état de la recherche

Dans un exposé très documenté, Vitorio Fusco caractérise successivement la quête libérale du Jésus historique (inaugurée au milieu du 18ème siècle), la quête post-bultmanienne [6], enfin la « troisième quête » en cours depuis les années 1980, principalement aux Etats-Unis. L’expression reviendra constamment et marque le centre d’intérêt spécifique des recherches ici rassemblées.

Cette phase de la critique se caractérise par l’importance donnée à la source des logia (Q) et aux textes non-canoniques, en particulier l’Evangile de Thomas. L’un des protagonistes, J.D. Crossan rejette l’image du Jésus apocalypticien qui dominait l’exégèse depuis le début du 20ème siècle au profit d’un Jésus « Sage », à la manière contestataire des philosophes Cyniques du temps.

La réflexion sur les critères d’authenticité est bien menée. Pour sa part, V. Fusco insiste sur le critère « d’explication suffisante » : attribuer à Jésus ce qui est indispensable pour expliquer certaines données historiques sûres de son destin dans ce monde... Que devait être Jésus pour expliquer les différentes images qu’on s’est formé de lui, les différentes « trajectoires » avec leurs aboutissements si différents les uns des autres [7] ?

Elian Cuvillier (Montpellier) rappelle l’impact extraordinaire de la Vie de Jésus de Renan et présente l’oeuvre de Maurice Goguel, trop oubliée de nos jours. Il termine en soulignant la rigueur de méthode de C. Perrot dans son livre Jésus et l’histoire.

Deux autres contributions concernent les Images du Christ dans le bouillonnement du 19ème siècle : un renouveau de l’art religieux ? (B. Neipp) et Visages de Jésus dans la littérature française au 19ème siècle (J.-P. Jossua).

2ème partie : Le Judaïsme au temps de Jésus

Dans son étude sur « Jésus et la crise sociale de son temps », G. Theissen (Heidelberg) dresse l’arrière-plan historique, dans la durée longue et le temps plus bref des procurateurs romains.

Nuancée, cette étude nous invite à ne pas reporter sur le temps de Jésus l’extrême tension qui caractérise les années précédant la Guerre Juive (66-70). Bien réelle, certes, la crise concerne l’insertion d’une province juive dans le régime de l’Imperium romain.

Dans un large tour d’horizon, C. Perrot relève la pluralité théologique du judaïsme au 1er siècle [8]. Après un bref rappel des différents mouvements en opposition les uns contre les autres, Perrot concentre son attention sur des points essentiels pour bien situer Jésus dans le monde de son temps : L’élitisme religieux des Pharisiens voulant imposer à tous les fils d’Israël les lois lévitiques de pureté, à la question de l’autorité en l’absence de prophètes reconnus : en raison du discrédit des grands prêtres, ce sont les sages en tant qu’interprètes de l’Ecriture qui prennent le pouvoir, à la manière de se situer dans l’histoire, avec l’acceptation du statu quo politique par les Sadducéens et la prédominance de l’attente apocalyptique chez d’autres. Cette variété de points de vue permet de comprendre la diversité de langage et d’organisation des premières communautés chrétiennes.

A une différence capitale près : L’unité du langage théologique juif d’allure orthodoxe s’achèvera progressivement dans le judaïsme de la Mishna et des deux Talmudim. Alors que l’unité du langage chrétien déclare d’emblée sa référence à la personne du Christ (p. 74).

La longue contribution de G. Rochais (Montréal) sur L’influence de quelques idées force de l’apocalyptique sur certains mouvements messianiques et prophétiques du 1er siècle commence par un examen des diverses définitions proposées de l’apocalyptique et met en valeur la classification de J.J. Collins (p. 181s). Rochais insiste sur l’importance du problème du mal : comment rendre compte de la contamination, de l’impureté qui ont envahi dès les origines le cosmos et l’homme (p. 188). Une autre partie fait double emploi avec l’exposé de G. Theissen sur les prophètes « messianiques » du 1er siècle. Selon Rochais, la conception apocalyptique, fort répandue, ne suffit pas à expliquer les mouvements prophétiques et messianiques du temps ; il faut tenir compte aussi des « conditions historiques, socio-économiques et politiques de l’époque » (p. 208).

3ème partie : Le coeur de la théologie de Jésus

Elle débute par un long exposé de John S. Kloppenborg sur les recherches relatives à la source des Logia [9]. L’existence de cette source s’est imposée dès le 19ème siècle pour rendre compte du problème synoptique, mais il a fallu attendre les années 1970 pour qu’on s’intéresse à la théologie propre de Q. Selon notre auteur, il ne s’agit pas d’une simple collection de paroles, mais d’une composition bien organisée, dont Luc a le mieux conservé l’ordonnance (pp. 248 252), depuis le message de Jean-Baptiste jusqu’à l’annonce des événements de la Fin par Jésus (Lc 17, 22-37). Il n’empêche que dans certains cas la formulation de Mt est à préférer.

A l’intérieur de Q, il faudrait distinguer deux couches rédactionnelles, l’une présentant avant tout Jésus dans une optique sapientielle, l’autre insistant sur le jugement de cette génération incrédule. Kloppenborg n’en ajoute pas moins une mise en garde contre trop de reconstructions qui confondent histoire littéraire et jugement d’historicité [10]. Cette longue contribution nous révèle beaucoup d’études, parues principalement aux Etats-Unis. Faut-il nuancer ce bel enthousiasme en rappelant que la teneur exacte de Q reste problématique, du fait en particulier que les données propres à Matthieu ou à Luc (Sondergut) peuvent provenir de Q ? On raisonne trop souvent comme si n’intervenaient que des phénomènes d’ordre littéraire en oubliant l’étape de l’oralité, source de variantes. De ce point de vue, il faut se rappeler la liberté avec laquelle Clément de Rome et Justin utilisent le Sermon sur la Montagne, non comme un texte écrit, mais comme une Parole vivante [11].

On rapprochera de cet article l’étude précise de J. Schlosser (Strasbourg) sur « La création dans la tradition des logia », exposé comportant pour chaque logion une reconstitution de la teneur primitive, puis une étude théologique. Retenons l’insistance sur « l’aspect lumineux » des dits concernant l’ordre de la création. Jésus n’ignore pourtant pas le mal ! On peut dire que la certitude de l’avènement du Règne de Dieu reflue en quelque sorte sur le regard porté sur le monde. « La proclamation du Règne comme présent ou comme imminent donne sa crédibilité à l’image d’un Dieu plein de sollicitude qu’on peut découvrir dans la création » (p. 347).

Cette conclusion nous prépare à apprécier le travail de D. Marguerat : « Jésus le Sage et Jésus prophète ». Il s’agit d’un article-clef, qui permet de bien comprendre l’orientation de tout le recueil. Notre auteur commence par noter l’éclatement des positions critiques, les uns tenant pour un Jésus apocalypticien, les autres pour un Jésus Sage, assimilé aux prophètes eschatologiques du temps par les prédicateurs itinérants responsables de la seconde couche de Q. Au point de départ de cette dichotomie, la séparation radicale supposée entre la mouvance apocalyptique et le courant sapientiel dans le judaïsme du temps (p. 296) [12]. Tout l’effort de Marguerat est de montrer d’une part l’originalité de l’orientation eschatologique de Jésus avec les logia sur la présence du Règne et l’universalisme du message, et d’autre part la prédication morale fondée sur la Providence de Dieu et centrée sur l’amour. La double trajectoire qu’on observe dans la tradition invite effectivement à reconnaître les deux aspects dans la prédication et l’action de Jésus (par ex. les exorcismes comme signe du Règne qui vient). Cette dualité se retrouve dans les motivations de l’éthique : comment donc articuler ces deux registres ? « La réponse est à chercher dans la conscience qu’avait Jésus de lui-même » (p. 317). En d’autres termes, l’irréductibilité du Maître à tous les modèles proposés pose à l’historien la question de l’identité véritable de Jésus.

Les deux dimensions - appel à la création et référence au Royaume qui vient - sont présentes dans les logia. En revanche les paroles de facture sapientiale sont intégrées à une argumentation de type eschatologique : l’étude des motivations de l’éthique révèle l’irrépressible urgence que fait reposer sur l’histoire la réalisation en cours de l’eschaton (p. 20) [13].

Dans sa contribution Jésus : messie prétendu ou messie prétendant ?, C. Grappe (Strasbourg) s’inspire de H. Desroche (Dictionnaire des Messianismes) pour situer la position de Jésus par rapport aux diverses figures charismatiques de son temps. Messie prétendu, sans avoir été pour autant prétendant messianique à proprement parler, Jésus, en plaçant sa venue sur l’horizon de la célébration déjà entamée du festin eschatologique et messianique, a ainsi subverti les catégories juives de l’attente et ouvert la voie à ceux qui, convaincus de sa résurrection, proclameraient bientôt qu’il les avait à la fois accomplies, récapitulées et surpassées [14].

Avec clarté, J.-P. Lemonon (Lyon), dont nous avons apprécié les prestations à Corpus Christi [15], présente les causes de la mort de Jésus. Il insiste à juste titre sur l’importance de l’expulsion des vendeurs du Temple comme provoquant le drame. Il la place à la fin du ministère de Jésus, selon la chronologie synoptique (p. 361). Se plaçant en continuité avec les prophètes persécutés, Jésus lui-même avait laissé entrevoir à plusieurs reprises sa fin tragique (p. 365).

4ème partie : La tradition extra-canonique chrétienne et la question du Jésus historique

Parmi les textes invoqués par les partisans de Jésus le Sage, l’Evangile de Thomas tient une place essentielle. Spécialiste des Apocryphes chrétiens, J.-D. Kaestli (Lausanne) fait d’abord réfléchir sur la manière dont on peut utiliser cet Evangile. A l’encontre de ceux qui en font une source indépendante des Synoptiques et souvent préférable (Crossan) et à l’opposé de ceux qui soutiennent la dépendance de Thomas par rapport aux Synoptiques avec une orientation gnostique, Kaestli plaide pour une étude plus fine, prenant en compte les différents groupements de logia qu’on reconnaît dans cet Evangile : les uns proches des Synoptiques, d’autres à la coloration johannique, d’autres à valeur gnostique. Il faut tenir compte aussi des étapes de rédaction, comme le montre la comparaison entre les fragments grecs et le texte copte découvert à Nag Hammadi. Seulement après un tel examen critique on peut utiliser Thomas et certains agrapha comme l’une des branches de la tradition sur Jésus. C’est donc à une problématique plus large que nous invite notre auteur : prendre en compte à la fois la genèse, la transmission et les multiples interprétations des paroles de Jésus (p. 395) [16].

L’article d’E. Norelli (Genève) sur l’Evangile inconnu (texte très fragmentaire du second siècle), publié sous la dénomination Egerton 2, retiendra l’attention de tous les spécialistes [17]. En conclusion, cet auteur reviendra sur la nécessité de prendre en compte les Apocryphes non comme des sources directes, mais comme l’écho de la transmission polymorphe de la tradition de Jésus.

5ème partie : Jésus dans le Nouveau Testament

Relativement courte, cette partie comporte deux études : F. Siegert (Münster) relève les indices d’une utilisation de la tradition des paroles de Jésus par Paul (voir en particulier le tableau de la p. 449) et prend position par rapport aux positions de Bultmann et Käsemann. Je relève sa conclusion « Nous élargissons la notion bultmanienne dans le sens où se comprendre ne présuppose pas l’individu isolé, mais un sujet humain qui se ’comprend’ aussi comme maillon dans une continuité » (p. 457). Ainsi est posé le problème de la lecture canonique, problème sur lequel C. Clivaz consacre un article important en finale (pp. 541-558). Du point de vue de la transmission des logia de Jésus, spécialement ceux qui sont contenus dans le Sermon sur la Montagne, il serait intéressant d’étudier leur résonance dans l’épître de Jacques [18].

Bon spécialiste du 4ème Evangile, J. Zumstein (Zürich) traite de la référence au Jésus terrestre dans l’Evangile selon Jean. Il prend le contre-pied de la thèse de Käsemann, pour qui Jean insistait tant sur la divinité de Jésus qu’il préludait au docétisme. Sans entrer dans une discussion détaillée de l’ancrage de la narration johannique dans le monde palestinien, Zumstein met en valeur le processus d’interprétation que Jean opéra sous l’autorité du Paraclet :

Plus que tout autre témoin du christianisme primitif, Jean a une conscience aiguë du fait qu’il n’y a d’histoire et de sens à l’histoire que dans la relecture. Pâques est le lieu à partir duquel s’effectue la relecture et le Paraclet est l’agent de cette relecture (p. 469).

Je m’étonne que jamais ne soit mentionnée l’oeuvre de X. Léon-Dufour, si attentif à une lecture symbolique :

La véritable symbolique johannique est le fruit d’une relation consciemment établie entre le Fils de Dieu, le Glorifié présent à la communauté chrétienne et Jésus de Nazareth qui a vécu jadis en Palestine et qui a parlé à ses contemporains. Cette union franchit l’abîme qui sépare le présent actuel et le passé disparu ; elle « actualise » le temps passé [19].

6ème partie : Lecture juive de Jésus

La 6ème partie contient deux aperçus sur la Lecture juive de Jésus : ouvrages polémiques au Moyen Age, en réplique à l’apologétique chrétienne (par C. Thomas) ; interprétations juives au 19ème siècle, visant à replacer Jésus dans le cadre du judaïsme et à faire retomber le poids de la rupture sur Paul (par M. Graetz). On complétera ce chapitre par les développements de H. Bourgeois [20].

7ème partie : Le Jésus historique et la théologie

Puisque la naissance et l’essor de la critique biblique furent marqués par l’opposition aux dogmes, on doit s’interroger sur la pertinence de la recherche historique pour la christologie. Plusieurs théologiens, l’un catholique, les autres Réformés, ont été invités à se prononcer sur ce sujet délicat. Dans ce débat, déjà illustré par M. Blondel, B. Sesboué énonce avec sa clarté habituelle une série de thèses. Je cite sa dernière proposition :

En définitive, l’histoire n’est ni le fondement, ni la preuve de la foi qui lui est transcendante. Cependant la foi ne peut être elle-même sans faire appel à l’histoire dont elle a besoin, et l’histoire-science est indispensable à un juste accès à l’histoire-événement. Le terme de signe est celui qui exprime le mieux le rapport de l’histoire à la foi (p. 513).

De son côté le théologien P. Bühler (Zürich) énonce un certain nombre de thèses en fonction des positions de Bultmann et d’Ebeling. En un style étincelant, tout chargé d’émotion et d’amour, M. Bouttier nous fait part, au soir de sa vie d’exégète, de son émerveillement devant la figure de Jésus, toujours au-delà de ce que nous pouvons en dire.

C. Clivaz (Lausanne) caractérise la deuxième quête du Jésus historique comme mettant l’accent sur la discontinuité (le critère majeur d’historicité selon Käsemann), tandis que la 3ème quête accentue la continuité entre Jésus et le judaïsme de son temps. Elle situe bien le problème du Canon dans notre lecture de l’Ecriture et termine par une formule heureuse :

La Sola Scriptura des Réformateurs ne doit pas s’entendre d’une lecture individuelle, mais d’une lecture in koinonia, lecture d’une Ecriture dont on a conscience de l’inscription dans la chair même du monde : reçue en communauté, délimitée et portée par elle ; lue et relue, acceptée ou rejetée en communauté et hors communauté, en Eglise et hors Eglise (p. 558).

En finale, « Reprise à trois voix », les responsables de l’édition, D. Marguerat, E. Norelli et J.-M. Poffet, ouvrent la voie pour des recherches ultérieures.

Conclusion

Malgré l’importance du recueil, remarquons d’abord que certains sujets sont à peine abordés : ainsi les Paraboles [21], en tant que révélatrices de l’enseignement de Jésus sur le Père, sur l’avènement du Règne, sur les relations humaines. Comme l’indique le sous-titre, l’orientation porte sur les « Nouvelles approches » et, de ce point de vue, le but est bien atteint et nous devons chaudement féliciter les initiateurs de ce cycle d’études passionnant pour la publication très soignée qu’ils en ont assurée. Même si l’apport de l’exégèse catholique ne semble pas avoir toujours été assez pris en compte dans les bibliographies, un nombre important de collègues ont été invités pour des conférences importantes : la recherche en ce domaine est oecuménique.

Comment ne pas être surpris du renouvellement profond des méthodes ? Pourtant aucune des anciennes étapes ne peut être tenue pour nulle et non avenue : tant de rétrospectives dans le livre le montrent. L’illusion de la science positiviste a bien disparu chez les chercheurs, mais pas dans le public : il y a là un grave décalage dont on ne peut sous-estimer les conséquences pastorales.

L’herméneutique, à l’ordre du jour depuis Bultmann en particulier, s’est profondément renouvelée, en partie sous l’influence de P. Ricoeur, souvent cité. Interprétation devient le maître-mot, interprétation à la lumière de Pâques, comme en témoignent tous les documents chrétiens, canoniques ou non. Interprétation qui n’est pas invention, mais mise en relation. Apparaît toujours mieux l’insertion de Jésus de Nazareth dans le monde juif, monde étonnamment diversifié, traversé de crises aiguës. La liberté du prophète Jésus n’en ressort que davantage.

L’historien se trouve ainsi devant une énigme, celle de ce Jésus de Nazareth qui ne se laisse enfermer dans aucune des catégories du temps. Ainsi se trouve constamment posée la question de l’autorité avec laquelle Jésus parle et agit (cf. Mc 11, 28). Comme le dit J.-M. Boffet en finale, c’est devant « une stratégie de l’indirect », devant l’interprétation de signes (B. Sesboué) que se trouve le lecteur de l’Evangile.

Les travaux de l’historien aident à cerner la question : « Qui dites-vous que je suis ? » Ils accumulent autour de leur objet analogies et proximités. Mais ils restent à distance. La réponse ultime ne leur appartient pas ; elle s’inscrit dans la réponse croyante, mais celle-ci instaure une histoire qui est une tout autre histoire... (D. Marguerat, p. 565).

Pour un éclairage théologique sur les questions sous-jacentes à ce livre, il sera bon de lire le texte de la Commission Biblique Pontificale : Bible et christologie. Publication du Texte officiel (latin et français), aux Editions du Cerf, 1984. Préface de H. Cazelles, alors Secrétaire de la Commission et Commentaires rédigés par des membres de la Commission.

 

[1p. 92. Voir dans le même sens le jugement d’E. Schiilebeeckx, cité p. 139. Ce principe me semble oublié par M.-E. Boismard qui pratique trop souvent le court-circuit de l’analyse littéraire au jugement historique.

[2M. Quesnel, p. 104. Informations complémentaires dans Le Monde de la Bible, no. 109, mars-avril 1998, p. 9.

[3p. 302 du livre Jésus de Nazareth

[4Traduction française. Coll. Lire la Bible, no. 111, Paris, Cerf, 1996.

[5Compte-rendu dans Esprit et Vie, mai 1996, p. 279sv.

[6Qu’il me soit permis de renvoyer à mon article « Jésus : 70 ans de recherches », Esprit et Vie, juin 1996, pp. 353-362.

[7p. 55. Approbation de Marguerat, p. 297sv. et d’E. Norelli, p. 569.

[8A comparer avec l’article très documenté de F. Siegert, « Les judaïsmes au premier siècle », dans Le Monde de la Bible, no. 109, pp. 21-30. Cette documentation est indispensable pour ne pas tomber dans les anachronismes d’une M. Vidal dans son livre Un Juif nommé Jésus (1996).

[9A comparer avec la contribution de J. Schlosser, « La transmission des paroles et des gestes », dans Le Monde de la Bible, no. 109, pp. 39-42 et F. Siegert, « La source Q, un document récupéré », ibid, p. 43. Voir aussi M. Trimaille « Jésus et la sagesse dans la Quelle », dans La Sagesse biblique de l’Ancien et du Nouveau Testament, (LD 160), Paris, Cerf 1995, pp. 279-319.

[10p. 244. Approuvé par Marguerat, p. 305sv. A comparer avec les réflexions de M. Quesnel, cité no. 1.

[11Y.-M. Blanchard, Aux sources du Canon, le témoignage d ’Irénée, (Cogitatio Fidei 175), Paris, Cerf, 1993

[12De son côté, C. Perrot refuse lui aussi cette opposition trop systématique (p 173). R. Brown met en valeur les spéculations sur la Sagesse de Dieu pour rendre compte de la christologie de Jean (Jésus dans les quatre Evangiles, pp. 290-297).

[13Voir aussi D. Marguerat, « Jésus, Jean-Baptiste et tous les autres », dans Le Monde de la Bible, no. 109, pp. 31-34.

[14C. Grappe, « Jésus s’est-il déclaré Messie ? » dans Le Monde de la Bible, pp. 35-37. A comparer avec la position très nuancée de R.E. Brown, dans Jésus dans les quatre Evangiles, Coll. Lire la Bible no. 111, Cerf, 1996, pp. 104-113 : Que met-on sous le mot Messie ? Un terme très ambigu, comme le montre Mc 8, 29-33.

[15Signalons à ce sujet l’excellent numéro de Fêtes et Saisons, Que peut-on savoir de la mort de Jésus ?, (mars 1998) par H. Cousin et I.-P. Lemonon.

[16Voir aussi de D. Kaestli, « Traditions apocryphes et histoire » dans Le Monde de la Bible, no. 109. pp. 53-57.

[17Traduction dans Ecrits apocryphes chrétiens, pp. 414-416. Recueil présenté dans le no. 12 (juin l998), pp. 265-275.

[18Voir le tableau dressé par M. Trimaille dans Lettres de Paul, de Jacques, Pierre et Jude, Paris, Desclée, 1983, p. 266.

[19Lecture de l’Evangile selon Jean, Paris, Seuil, 1996, T. IV, p. 311.

[2020 ans de recherches, pp. 44-50.

[21Voir les pp. 250-252 et 308-310.

Edouard COTHENET

Prêtre du diocèse de Bourges ; professeur honoraire de l’Institut catholique de Paris.

edouard.cothenet3 worldonline.fr
(re)publié: 30/09/1998