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Études générales

De l’humour dans l’Evangile ?


Les médecins, moins on les voit, mieux on se porte ! (Mc 5/26)

Chacun le sait par expérience : si l’on ne veut pas gâcher le plaisir des réunions de famille, il vaut mieux éviter d’aborder les sujets qui fâchent, c’est à dire principalement la religion et la politique ! Et cela se vérifie jusque sur les forums religieux : quand ils parlent de Dieu et de tout ce qui donne un sens à leur vie, les internautes, de fait, se passionnent vite. C’est à croire que le contact avec l’absolu de Dieu ne réussit pas forcément à ses disciples et que la religion de l’amour n’est pas toujours celle de l’humour ! Beaucoup d’ailleurs, parmi nos contemporains, pensent que les religions sont davantage des sources d’intolérance et de guerres que des facteurs de paix et de compréhension entre les hommes.

Sous ses allures anecdotiques, la question soulevée par ce petit dossier a donc des enjeux assez considérables.

Le premier touche à la sociologie religieuse et à la théologie politique : la foi chrétienne peut-elle induire un rapport à l’absolu qui ne conduise pas au fanatisme ? Le rire et l’humour peuvent-ils ici préserver le croyant de toute prétention à détenir la vérité et permettre un authentique dialogue interreligieux ?

Un deuxième enjeu est d’ordre christologique : faut-il nécessairement, pour préserver la divinité du Christ et le sérieux de son message, lui dénier le droit d’avoir ri ou simplement même souri ? Un messie qui ignorerait l’humour aurait-il quelques chances de séduire nos contemporains, revenus qu’ils sont désormais de nombre d’idéologies aussi sérieuses et ennuyeuses que dangereuses ?

Enfin, un troisième enjeu est d’ordre anthropologique : quelle conception du rire avons-nous ? Le comique est-il nécessairement moins digne que le tragique ? Doit-il être à priori exclu de la sphère du sacré ?

Tout ceci revient à poser la question de la crédibilité de la foi chrétienne au seuil d’un nouveau millénaire. On pense d’ailleurs ici à l’aphorisme de Nietzsche : « C’est notre goût qui, maintenant, décide contre le christianisme, ce ne sont plus nos arguments. » [1]

On se condamne à ne rien comprendre au Nouveau Testament si on le coupe de ses racines vétérotestamentaires. Nous examinerons donc tout d’abord la révélation qui précède celle de l’Evangile, à savoir celle de l’Ancien Testament. Dans cette alliance « pas pour de rire », où il est question de vie ou de mort, nous découvrirons paradoxalement de nombreuses traces d’ironie et même d’humour.

Nous nous intéresserons ensuite aux évangiles et à la question proprement christologique : Jésus a-t-il ri ?

Cela nous conduira, pour illustrer notre propos, à relever un certain nombre de ces « clins d’oeil » des évangiles. Si « Dieu est amour », comme aime à le répéter St Jean, il serait bien étonnant en effet qu’il ne soit pas aussi humour !

Enfin un bref sondage dans la tradition chrétienne nous suggérera un petit plaidoyer pour une manière pas trop « coincée » de vivre sa foi et de témoigner de l’Evangile. D’un grand mystique comme St Jean de la Croix on retiendra d’ailleurs ce sage conseil : « Celui qui aime ne se fatigue pas... et ne fatigue pas les autres ! »

Puisse l’Evangile faire de nous de vrais spirituels, dans tous les sens du terme !

I. Le rire iconoclaste de la tradition biblique

Face à de faux absolus, un rire libérateur !

S’il est vain de chercher dans la Bible le prétexte à des fous rires, à une explosion dionysiaque ou carnavalesque, on y trouve néanmoins, note B. SARRAZIN, « un rire de la moquerie et de la polémique, iconoclaste, rire militant d’un petit peuple qui détruit par le ridicule idoles et empires. » [2]

Ce rire est d’abord attribué à Dieu lui-même, qui se moque plaisamment aussi bien des puissants révoltés contre Lui (Ps 2/4 ; Ps 59/9) que des monstres qui hantent l’imaginaire collectif, tel Léviathan (Ps 104/26). Le soleil et la lune, adorés comme des divinités par les peuples voisins d’Israël, deviennent de vulgaires lampions accrochés au firmament par le Créateur (Gn 1/14-19).

Cette ironie, le psalmiste et les prophètes la feront leur pour mieux ridiculiser les idoles (Ps 135/16-18). Ainsi Elie jette un défi aux 450 prophètes de Baal puis se moque de leurs invocations rituelles : « Criez plus fort, car c’est un dieu ; il a des soucis ou des affaires, ou bien il est en voyage ; peut-être il dort et il se réveillera ! » (1 R 18/27).

Des épisodes plutôt cocasses...

Dieu seul est saint pour Israël, Dieu seul conduit son histoire... et rien de tel qu’un détail un peu piquant pour dégonfler quelques baudruches.

C’est ainsi que le récit biblique montre la vulnérabilité des ennemis d’Israël : une ânesse suffit à contrecarrer le dessein malveillant du devin Balaam (Nb 22/22-35) ; Samson n’a besoin que d’une mâchoire d’âne pour massacrer mille Philistins (Jg 15/15) ; le roi de Moab se fait trucider dans ses latrines (Jg 3/15-25) ; Absalom, révolté contre David, a la tête prise dans la ramure d’un chêne tandis que sa monture continue sa route ! (2 Sm 18/9)

Est-ce pour ne pas faire ombrage à la sainteté de Celui qui seul est Saint ? Toujours est-il que les héros d’Israël eux-mêmes ne sont pas toujours présentés à leur avantage : Samson se fait rouler à deux reprises par une femme (Jg 14/15-17 ; Jg 16/4-21) ; Saül, occupé dans une grotte à satisfaire des besoins personnels (« se couvrir les pieds » selon l’expression consacrée), se trouve honteusement à la merci de David (1 Sm 24/1-11) ; David lui-même s’attire mépris de la part de la fille de Saül pour s’être livré, devant l’Arche, à une danse aussi échevelée qu’indigne du roi (2 Sm 6/12-16).

Le rire de Sarah

Mais on manquerait peut-être l’essentiel à ne voir dans l’Ancien Testament que cette ironie militante et mordante qui se moque des autres (dieux) pour mieux afficher sa différence.

Comme l’écrit encore B. SARRAZIN, « le rire biblique a une autre envergure : dès les origines il sanctionne la conflagration du profane et du sacré dans la conception biblique ; si la centenaire Sarah éclate de rire (Gn 18/12) quand Dieu annonce qu’elle va enfanter Isaac - qui veut dire : Dieu rit -, c’est qu’elle a le sens de l’absurde. Il y a quelque-chose de farcesque dans la Bible... » [3]

L’écart entre la pauvre réalité humaine et l’incroyable promesse divine provoque le rire... parfois celui de l’incrédulité (la première réaction de Sarah en Gn 18/12-15), mais parfois aussi celui d’un trop-plein de joie et d’action de grâce : ainsi est interprété le rire d’Abraham (Gn 17/17), celui de Sarah en Gn 21/6, et, plus tard, l’exultation joyeuse d’Anne (1 Sm 2) puis de Marie dans le célèbre Magnificat (Lc 1/46-55). « Il a fait descendre les grands de leur trône et monter les petits... » Le rire naît alors de l’écart entre un vrai Dieu qui apparemment n’est rien et des principautés qui se croient tout, entre la folie de Dieu et la prétendue sagesse du monde (1 Co 1/18-29).

De l’absurde à l’humour...

De fait, l’irruption du divin dans une réalité aussi humble et contingente que l’histoire d’un petit peuple, voici près de 4000 ans, suscite des contrastes saisissants et condamne le langage religieux de la Bible à une permanente inadéquation à la réalité transcendante dont il cherche à rendre compte. L’humour des écrivains bibliques consiste à rire de leurs propres anthropomorphismes appliqués à Dieu. Il y a, par exemple, quelque-chose de risible à voir Abraham, expert en marchandage (cf. Gn 23), se comporter avec Dieu comme avec n’importe quel bédouin (cf. Gn 18/22-33). De cette inadéquation entre un comportement très humain - trop humain ! - et le Dieu saint d’Israël visé par ce comportement naît l’humour, un humour que l’on retrouvera plus encore dans le Nouveau Testament, par exemple lorsque « Madame Zébédée » cherchera à faire pistonner par Jésus sa progéniture (cf. Mt 20/20-23) ou encore lorsque les sadducéens, enfermés dans leur logique d’ici-bas, voudront savoir de qui la femme ayant connu sur terre sept maris successifs sera l’épouse à la résurrection (Lc 20/27-40) !

II. Jésus a-t-il ri ?

De St Jean Chrysostome à Baudelaire en passant par Bossuet [4], il s’est trouvé au fil des siècles quelques auteurs pour considérer comme une évidence que Jésus n’ait jamais ri. Récemment encore, cette affirmation était reprise par le sinistre moine assassin Jorge de Burgos, dans le célèbre roman policier d’Umberto Eco [5] porté au cinéma par Jean-Jacques Annaud.

A l’appui de cette thèse, on a souvent fait remarquer que, si l’évangile nous montre Jésus en train de pleurer (Jn 11/35), de manger (Lc 24/43), de boire (Jn 4/7), voire de dormir (Mc 4/38), nulle part on ne le voit rire. On a aussi parfois évoqué la malédiction des rieurs placée par l’évangéliste Luc sur les lèvres mêmes de Jésus (Lc 6/25). On a surtout pensé que le rire était incompatible avec la gravité des propos de Jésus et l’enjeu de sa mission.

Pour intéressantes qu’elles soient, ces observations méritent d’être relativisées.

Le fait que les évangiles ne mentionnent à aucun moment le rire de Jésus ne prouve pas que celui-ci n’ait jamais ri : d’une part, en effet, les évangiles ne nous rapportent que l’activité publique de Jésus au cours des trois dernières années de sa vie, à un moment où la tension et l’hostilité à son égard croissent au point d’entraîner sa mort (la situation ne porte donc pas franchement à rire !) ; d’autre part, les évangélistes disent explicitement qu’ils n’ont pas mis par écrit tout ce qu’ils ont vécu avec Jésus ou tout ce dont ils ont pu être témoins, mais seulement les paroles, faits et gestes de Jésus susceptibles, selon eux, de susciter ou conforter la foi de ses disciples (cf. Jn 20/30-31 ; Jn 21/25). On peut donc tout simplement penser que les éclats de rire ou simplement sourires de Jésus, enfant puis adulte, - tout comme la couleur de ses yeux et son aspect physique en général - ne revêtaient pas aux yeux des évangélistes ce caractère et qu’ils n’ont donc pas jugé utile de les consigner dans leurs écrits.

En raisonnant par l’absurde, on peut également faire remarquer que, si réellement Jésus et ses disciples étaient de sinistres convives, pourquoi les avoir invités, avec Marie, à cette noce de Cana dont parle l’évangile de Jean (cf. Jn 2/1-12) ? Un jour de fête, on évite la compagnie des raseurs et rabat-joie !

D’ailleurs, on accuse plutôt Jésus d’être « un ivrogne et un glouton »... ce qui laisse clairement entendre que son comportement tranche sur celui de son austère cousin Jean le Baptiste (cf. Mt 11/18-19) ! Un bien drôle ascète que ce Jésus !

Comme prédicateur, on peut également penser qu’il n’était pas trop ennuyeux, puisque, nous dit l’évangéliste Marc, « la foule nombreuse l’écoutait avec plaisir » (Mc 12/37).

La malédiction des rieurs mentionnée par St Luc est à bien comprendre et il serait malhonnête de la sortir de son contexte : ce qui est en cause ici, ce n’est pas le rire et la joie en tant que tels, mais ce qui peut, éventuellement, les motiver. La preuve en est donnée deux versets plus haut avec l’invitation, dans une toute autre perspective, à se réjouir et à bondir de joie (cf. Lc 6/23) ! Ajoutons qu’il serait assez paradoxal, pour prétendre dénier au Christ le droit d’avoir ri ou simplement même souri, de vouloir prendre appui sur l’évangéliste Luc, celui qui, avec Jean, mentionne le plus souvent la joie, celle des disciples (Lc 2/10 ; 10/17 ; 19/37,41), mais aussi celle de Jésus (cf. Jn 15/11 ; Jn 17/13) et de Dieu lui-même (cf. Lc 15/7) !

Quant à la prétendue incompatibilité entre le rire et la gravité des propos de Jésus ou l’enjeu de sa mission, elle reflète surtout nos présupposés anthropologiques et religieux... des présupposés que la révélation de Dieu en Jésus vient, de fait, radicalement contester.

Que dire, par exemple, de son premier « signe » dans l’évangile de Jean ? Le messie n’aurait-il donc rien de mieux à faire que de rattraper l’imprévoyance d’un jeune marié ? Guérir un lépreux ou ressusciter un mort, voilà bien, à nos yeux, une activité digne du Messie - même s’il faut pour cela enfreindre l’interdit du travail un jour de sabbat - ; mais changer de l’eau en vin pour le simple plaisir des invités à la fin d’une noce de campagne, voilà qui ne fait pas très sérieux !

Même s’il ne faut évidemment pas réduire à un simple tour de passe-passe ce que St Jean présente comme le premier d’une série de signes messianiques, en le sortant notamment de son contexte hautement symbolique, force est bien de constater que Jésus nous révèle ici comme en bien d’autres occasions un Dieu qui n’est ni avare de ses dons (Jn 2/6-10 ; Jn 6/13) ni étranger à la joie des hommes (cf. Lc 2/10 ; Jn 15/11 ; Jn 16/22,24 ; Jn 17/13) !

Renchérissant sur l’épisode du jeune Jésus parmi les docteurs de la loi (Lc 2/40-47), les évangiles apocryphes et nombre de représentations de l’iconographie religieuse font de Jésus enfant un adulte en miniature... qui ne rit, ne joue ni ne s’esclaffe jamais comme le font d’ordinaire les enfants, mais qui arbore toujours un visage sévère et grave. On le voit : les mêmes qui dénient à Jésus une véritable enfance lui dénient, adulte, le moindre humour. Au fond, n’est-ce pas toujours la même vieille hérésie docète qui se manifeste ici ? N’est-ce pas en effet faire injure à l’humanité de Jésus que de lui dénier le droit au rire ? Si le rire est bien le propre de l’homme et si Jésus-Christ a réellement et pleinement assumé la nature humaine, notre foi ne nous incline-t-elle pas plutôt à penser que Jésus a dû bel et bien rire en certaines occasions et souvent sourire ?

III. Les clins d’œil des évangiles

C’est à toute une typologie de ces « clins d’œil » qu’il faudrait se livrer ici... quitte pour cela à distinguer, parmi les clins d’œil :
- ceux que les évangélistes adressent à leurs lecteurs et ceux qui semblent bien remonter à Jésus lui-même,
- ceux qui sont adressés de manière un peu gratuite, comme pour le plaisir (ainsi Marc qui, en Mc 5/26, règle ses comptes avec les médecins de son temps, nous disant en substance que « moins on les voit, mieux on se porte ! »), et ceux à visée plus théologique (ainsi les savants décalages de plans sur lesquels Jean construit ses dialogues),
- ceux qui, dans un contexte de polémique, constituent des traits ironiques contre les adversaires de Jésus ou de ses disciples et ceux qui, de la part des évangélistes voire de Jésus lui-même, attestent d’un véritable humour [6].

A défaut de cette investigation méthodique, arrêtons-nous, pour ce petit dossier, sur quelques-uns de ces passages qui nous font sourire...

Pas franchement la langue de bois !

Une première surprise attend le lecteur peu familier des évangiles : Jésus n’est pas le personnage confit en dévotions, poli et bien élevé que l’idéologie du « religieusement correct » lui a présenté ! Au Pharisien qui l’a invité à déjeuner, Jésus ne se gêne pas pour dire son fait (Lc 11/37-46). D’une manière générale, il ne s’embarrasse d’ailleurs pas de précautions oratoires et n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il est en présence de Pharisiens ou de docteurs de la Loi : « Guides aveugles, vous arrêtez au filtre le moucheron et avalez le chameau ! » (Mt 23/24). Au lieu de proposer vos services pour ôter la paille qui est dans l’œil de votre voisin, commencez donc par enlever la poutre qui est dans le vôtre ! (Lc 6/41-42). D’ailleurs, la pureté alimentaire dont vous vous targuez, c’est de la m... [censuré] (Mt 15/10-20).

On comprend les réactions de son auditoire : « Sais-tu qu’en entendant cette parole, les Pharisiens ont été scandalisés ? » (Mt 15/12) ou encore : « En parlant ainsi, c’est nous que tu insultes ! » (Lc 11/45).

Des quiproquos à la pelle !

On les trouve chez Jean qui construit la plupart des dialogues de Jésus sur un quiproquo initial, ses auditeurs prenant au sens propre tout ce que Jésus dit en un sens figuré : Nicodème (Jn 3/3-4), la femme de Samarie (Jn 4/10-15), les Juifs (Jn 6/34-35 ; Jn 6/41-42 ; Jn 6/52 ; Jn 8/22), etc...

Un changement de perspective

Chacun croit connaître la parabole dite du bon Samaritain, racontée par Jésus dans l’évangile de Luc (Lc 10/29-37). En fait, on n’en retient généralement que la question initiale du légiste : « Qui est mon prochain ? ». Certains leaders politiques, faisant ici un contresens magistral, ont même cru pouvoir y faire allusion pour justifier une stratégie de préférence nationale. C’est pourtant tout le contraire que suggère l’enseignement de Jésus. Avec lui, en effet, la question change de manière significative. Ce n’est plus « Qui est mon prochain ? » (une manière de limiter les exigences du second commandement de la Loi) mais « Accepterai-je de me faire le prochain de l’homme en détresse ? ».

Et le légiste qui voulait « coincer » Jésus (Lc 10/25) ou faire preuve de finesse (Lc 10/29) en est pour ses frais !

Plaisante est, d’une manière générale, la façon qu’a Jésus d’éviter les pièges qu’on lui tend et de laisser ses contradicteurs s’y précipiter : Mt 12/9-14 ; Mt 22/15-22 ; Mc 11/27-33 ; Jn 8/1-11 ; etc...

« Où sont-ils donc ? »

Comment ne pas imaginer une pointe de malice dans les yeux de Jésus tandis qu’il s’adresse ainsi à la femme adultère en faisant mine de s’étonner de ne plus trouver un seul de ses accusateurs ? (cf. Jn 8/1-11). Il faut dire que la répartie de Jésus avait eu de quoi dégarnir le cercle des accusateurs prêts à se muer en bourreaux : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! »

Le lecteur sourit du contraste entre, d’un côté, le mépris (« ces femmes-là ») joint à la violence haineuse des accusateurs et, de l’autre, le calme souverain de Jésus qui continue sans s’émouvoir à vaquer à une occupation aussi futile que celle qui consiste à dessiner des traits sur la poussière du sol. Il prend plaisir à voir piégés ceux-là même qui voulaient piéger Jésus (Jn 8/6) et sourit plus encore quand l’évangéliste ajoute un petit détail assez savoureux à son récit : « Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l’un après l’autre, à commencer par les plus âgés » (Jn 8/9). On peut bien sûr penser qu’au fil des années, les vieux avaient accumulé plus de péchés que les jeunes... Mais on peut aussi imaginer que, plus expérimentés, les vieux ont tout de suite compris qu’ils s’étaient « fait avoir » par Jésus et qu’il valait mieux pour eux abandonner la partie !

Jésus et les « machos »

A ceux qui évoquent « l’éternel féminin », il faut faire lire l’Evangile et notamment l’unique péricope où Jésus parle du mariage (Mt 19/3-10) : elle est d’une étonnante actualité et illustre admirablement « l’éternel masculin » !

Aux Pharisiens - des hommes - qui lui demandent s’il est permis à un homme de répudier sa femme pour n’importe quel motif, Jésus oppose l’égale dignité de l’homme et de la femme dans le dessein du Créateur et conclut sa réponse par des propos incisifs (remarquons au passage que les exigences en matière d’amour conjugal ne sont pas seulement le fait de l’Eglise, mais remontent à Jésus lui-même !) : « Je vous le dis : Si quelqu’un répudie sa femme - sauf en cas d’union illégale - et en épouse une autre, il est adultère. » (Mt 19/9).

Et les disciples eux-mêmes de répondre (des hommes, eux aussi !) : « Si telle est la condition de l’homme envers sa femme, il n’y a pas intérêt à se marier. » (Mt 19/10).

Qui osera prétendre, après cela, que l’Evangile n’est pas d’actualité ?

A propos de la circoncision

Accusé d’avoir « travaillé » un jour de sabbat en guérissant un paralytique (Jn 5/1-18), Jésus contre-attaque avec humour : « Moïse vous a donné la circoncision (...) et vous la pratiquez le jour du sabbat. Si donc un homme peut recevoir la circoncision un jour de sabbat sans que la loi de Moïse soit violée, pourquoi vous irriter contre moi parce que j’ai guéri complètement un homme un jour de sabbat ? » (Jn 7/22-23). Ce « complètement » est assez savoureux, car il renforce discrètement l’opposition entre d’une part la circoncision visant, en la blessant, une infime partie du corps de l’homme et, d’autre part, le geste de Jésus qui s’intéresse à l’homme tout entier, pour le guérir !

L’audace des petits

Plaisant retournement de situation que celui qui se produit sur le passage de Jésus : des petits et des humbles prennent avec lui tant d’assurance qu’ils n’hésitent plus à taquiner ceux-là mêmes qui les méprisaient et à défier les autorités ! « Je vous l’ai déjà raconté, mais vous n’avez pas écouté ! » demande l’aveugle guéri aux Pharisiens venus enquêter sur cette guérison opérée un jour de sabbat. « Pourquoi voulez-vous l’entendre encore une fois ? N’auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi ? » (cf. Jn 9/1-34).

Jésus lui-même ne se laisse guère impressionner par les diplômes de ses interlocuteurs ! Au notable juif nommé Nicodème qui lui demande des explications sur le sens de ses paroles, Jésus rétorque avec malice : « Comment, tu es maître en Israël et tu n’as pas la connaissance de ces choses ? » (Jn 3/10).

En prime, des persécutions !

Pour être apôtres, Pierre et les autres n’en sont pas moins des hommes qui, à certaines heures de fatigue ou de découragement, aimeraient bien que Jésus leur parle de récompense après tous les efforts et sacrifices réalisés pour le suivre. Jésus y consent, semble-t-il, si l’on en croit Matthieu (Mt 19/27-29) et Luc (Lc 18/28-30). Mais le texte de Marc insère, non sans humour, au beau milieu des promesses alléchantes faites par Jésus, une petite clause sur les persécutions elles aussi promises qui ôte toute sa force attractive aux discours sur les récompenses !

Pierre se mit à lui dire : « Eh bien ! nous, nous avons tout laissé pour te suivre. » Jésus lui dit : « En vérité je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Evangile, sans recevoir au centuple maintenant, en ce temps-ci, maisons, frères, sœurs, mères, enfants, et champs, avec des persécutions, et dans le monde à venir la vie éternelle. » (Mc 10/28-30)

Pauvres disciples !

Comment ne pas sourire de la naïveté d’un Simon-Pierre (Mt 18/21-22 ; Jn 13/6-11) et, plus encore, du solide bon sens qui s’exprime par la bouche d’un Thomas (Jn 14/4) ou d’un Philippe, l’un et l’autre un peu agacés par toutes les paroles énigmatiques de Jésus et qui finissent par lui dire : « Ecoute, on ne t’en demande pas tant... Montre-nous le Père et ça nous suffit ! » (Jn 14/8) ?

A noter l’audace de cette forme d’humour qui met en cause, non seulement les disciples présentés comme un peu « bouchés », mais - dans la mesure où chacun peut s’identifier à Thomas et Philippe - Jésus lui-même, dont les propos quelque peu sibyllins ont parfois de quoi rebuter les bonnes volontés !

Si Jésus lui-même fait les frais de cet humour, on notera que la familiarité qu’il entretient avec Dieu lui permet une autre audace, plus singulière encore : celle de comparer Dieu à un juge inique qui ne cède à une légitime revendication que pour qu’on cesse de lui casser la tête ! (cf. Lc 18/1-7)

IV. Un saint triste est un triste saint !

S’il s’agit de ne pas attrister l’Esprit-Saint mais au contraire de chasser de sa vie toute forme d’amertume (cf. Ep 4/30) et d’accueillir l’Evangile pour ce qu’il est, c’est-à-dire une « bonne nouvelle », on se gardera de lier trop fortement le christianisme à la gravité (cf. Mt 11/30), au sérieux et même au tragique.

Refusant de nous identifier à Jésus au point de nous croire appelés à porter toute la misère et le péché du monde, nous nous contenterons de ce mélange de joies et d’épreuves que la suite du Christ nous réserve au quotidien. Prenant très au sérieux le trésor que Dieu nous confie, nous le porterons dans des vases d’argile (cf. 2 Co 4/7), sans confondre le contenu et le contenant, en essayant ainsi de nous épargner le ridicule de nous prendre nous-mêmes trop au sérieux !

Nous serons d’ailleurs encouragés en ce sens par tout un heureux courant de la tradition chrétienne : tous ceux et celles qui « soit assaisonnèrent leur vie d’une pincée d’humour (François d’Assise, Erasme, Thomas More), soit se comportèrent en joyeux lurons (Rabelais, un certain Luther), sans compter des hommes plus proches de nous. » Le grand théologien protestant Karl Barth disait : « La théologie est une science joyeuse », tandis que son compétiteur Rudolf Bultmann, le théologien austère de la démythification, gémissait : « L’orthodoxie n’a pas d’humour. » Pour rester dans l’univers protestant, réputé rigide, il faut se rappeler le plaidoyer de Harvey Cox dans sa Fête des fous : « Quand il est véritable, le rire est la voix de la foi. » [7]

Parmi les grands noms de ce courant théologique, on retiendra aussi celui de Thomas d’Aquin, qualifié de « docteur angélique » dans la tradition catholique. Bien plus tolérant que beaucoup d’auteurs ecclésiastiques antérieurs ou postérieurs à lui, il avait si peu l’idée d’associer la sainteté à la tristesse ou même à la gravité, qu’il considérait comme pécheurs ceux qui « refusent le jeu, ne disent jamais de drôleries et rebutent ceux qui en disent parce qu’ils n’acceptent pas les jeux modérés des autres. Il faut les considérer comme vicieux et les juger pénibles et mal élevés. » [8]

Quel dommage que Pascal, quelques siècles plus tard, n’ait pas pu ou su appliquer à l’humour dans la vie chrétienne la vision équilibrée qu’il avait de l’homme ! « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » [9]

Nos contemporains ont raison de se méfier des gens qui ne savent pas rire d’eux-mêmes... surtout s’ils prétendent traiter de Dieu lui-même, de sa Volonté, de sa Loi, etc... L’intolérance et le fanatisme ne sont jamais éloignés de ceux qui s’imaginent avoir quelques droits sur l’absolu de Dieu et pouvoir parler directement en son nom ! Que Dieu lui-même nous protège d’une telle perversion de la foi... et nous donne de vivre cette béatitude qui, pour être inédite, ne m’en paraît pas moins très évangélique : Bienheureux ceux qui ne se prennent pas au sérieux : ils n’ont pas fini de rigoler !

Bibliographie

- Harvey COX : La fête des fous, Paris, Seuil, 1971
- Jean GROSJEAN : L’ironie christique. Commentaire de l’Evangile selon Jean, Paris, nrf / Gallimard, 1991
- Bernard SARRAZIN : Le rire et le sacré, Paris, Desclée De Brouwer, 1991
- Bernard SARRAZIN : Jésus n’a jamais ri. Histoire d’un lieu commun. dans Recherches de Sciences Religieuses, 82/2 (1994), pp. 217-222
- Dieu a-t-il de l’humour ?, dossier dans L’Actualité Religieuse dans le Monde, no. 118 (janvier 1994)
- André COMTE-SPONVILLE : Petit traité des grandes vertus, Paris, P.U.F., 1995, chap. 17 : « L’humour »
- Le rire, thérapie du fanatisme, dans Lumière et Vie no. 230 (décembre 1996)

 

[1Nietzsche : Le Gai Savoir, Paris, Gallimard, 1950, no. 132

[2article cité en bibliographie, p.220

[3idem, p.220

[4Voir les références dans l’article déjà cité de B. SARRAZIN

[5Umberto ECO : Le Nom de la rose, Grasset, 1982

[6Il est temps, pour préciser notre propos, de faire nôtres les distinctions proposées par A. COMTE-SPONVILLE : « L’ironie blesse ; l’humour guérit. L’ironie peut tuer ; l’humour aide à vivre. L’ironie veut dominer ; l’humour libère. L’ironie est impitoyable ; l’humour est miséricordieux. L’ironie est humiliante ; l’humour est humble. » (p.282) L’ironie « est un rire qui se prend au sérieux, c’est un rire qui se moque, mais point de soi » (p.279) « L’humour n’est ni le sérieux (pour qui tout fait sens) ni la frivolité (pour qui rien n’en a). » (p.287)

[7Jean-Paul GUETNY : Non ! Le rire n’est pas anathème, dans la revue L’Actualité Religieuse dans le Monde, cité en bibliographie

[8St THOMAS D’AQUIN : Somme Théologique, 2a 2ae q.168 a.4

[9Blaise PASCAL : Pensées, no. 329, Edition Gallimard, 1936, Coll. Le livre de poche, no. 823-824

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

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(re)publié: 01/04/2008
1ère public.: 31/05/1998