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Études générales

Les miracles de l’Evangile... Des miracles aujourd’hui ?

Les gestes surprenants de Jésus de Nazareth

Bien que rédigés trente ans et plus après les événements qu’ils rapportent, les évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean se font l’écho de traditions orales plus anciennes. Le nom de Jésus n’était pas oublié dans cette Galilée et cette société villageoise du pourtour du lac de Tibériade où il avait beaucoup œuvré (Mc 13,8-45 ; Mc 8,27). On s’y souvenait de son activité d’exorciste et de guérisseur. Reprenant donc ces diverses traditions populaires concernant Jésus de Nazareth, les évangélistes et leurs communautés respectives font œuvre littéraire et offrent aux chrétiens de Rome, de Palestine et d’ailleurs, des récits de miracles qui sont le témoignage de la foi qui les anime.

De ces gestes surprenants de Jésus, il est difficile d’établir un décompte précis : certains récits qui, à première vue, semblent se rapporter à des faits différents, peuvent concerner le même fait vu sous des angles variés. Ainsi on se demande si la guérison de Capharnaüm, rapportée par Matthieu (Mt 8,5-13), est à identifier ou non avec le récit de Jean (Jn 4,46-54). Bien que Luc place la pêche miraculeuse au début du ministère public (Lc 5,1-11) et Jean après Pâques (Jn 21,3-13), on reconnaît l’unité de la tradition. Les deux récits de la multiplication des pains en Matthieu et en Marc pourraient s’expliquer par une dualité de sources...
Il n’en reste pas moins une vingtaine de cas précis où l’on voit Jésus accomplir des gestes très étonnants.

Un premier constat s’impose ici : alors que le Nouveau Testament ne cache pas les controverses très anciennes concernant Jésus et les accusations lancées contre lui et ses disciples, aucun de ses contemporains - qu’il soit disciple ou adversaire - ne met en doute la réalité même de ces faits surprenants. Qu’il s’agisse de la foule (Jn 6,2 ; Jn 7,31), de Jean Baptiste (Lc 7,18-23), d’Hérode Antipas (Mc 6,14 et Lc 23,8), des autorités juives (Mt 21,15 et Jn 11,47), du sage Nicodème (Jn 3,2) ou encore des disciples d’Emmaüs (Lc 24,19), la discussion ne porte pas sur les faits, mais sur l’origine du pouvoir mis en œuvre : Dieu ou Satan (Mc 3,22-30) ?
Le chef de la synagogue se réjouirait de voir guérie la femme voûtée (Lc 13,14), si la guérison n’avait pas été pratiquée un jour de sabbat ! Dans l’épisode de l’aveugle-né, on s’écrie : « Cet individu n’observe pas le sabbat, il n’est donc pas de Dieu » (Jn 9,16). Autant dire que Jésus est un magicien ! de fait, c’est le motif allégué par une ancienne tradition juive pour motiver sa condamnation.

A propos de Jésus, un rabbin du 13ème siècle écrivait déjà : « Il n’y a pas de doute possible sur la réalité de la mort et de la maladie chez ceux que Jésus fut capable de ressusciter ou de guérir. S’il y avait eu, en effet, quelques doutes à ce sujet, on aurait aussitôt prévenu les adversaires de Jésus, qu’ils soient juifs ou qu’ils ne le soient pas. Mais on ne nous rapporte rien de tel, bien que quelques-uns de ses miracles aient été attribués à la magie, à la puissance démoniaque ou à l’invocation du nom divin. Il est donc établi que les contemporains de Jésus étaient certains de ne pas se trouver en présence de fraudes ou d’artifices. » [1]

A ce constat, ajoutons une remarque : parce que les Pharisiens demandent un « signe », on en conclut très souvent que, dans l’attente juive, le Messie ferait des miracles. Un jugement plus nuancé s’impose ; on n’attendait pas le Messie comme un guérisseur. Par contre, beaucoup voyaient en lui le « fils de David » qui chasserait les ennemis d’Israël ; pour d’autres, le Messie ne se manifesterait qu’après l’intervention décisive de Dieu lui-même. Les guérisons attribuées à Jésus ne pouvaient pas, en elles-mêmes, le qualifier de Messie. Et l’on ne peut donc guère imaginer les disciples en train d’inventer des miracles pour les besoins de la cause, puisque précisément ces miracles n’étaient pas rigoureusement indispensables !
Il paraît donc bien établi que Jésus a effectivement accompli des actions étonnantes que certains ont comprises comme des miracles.

Un deuxième constat, non moins surprenant, intervient ici : Jésus n’est pas le seul à faire des miracles ! A en croire l’évangile, non seulement Jésus, mais encore ses disciples (Mt 7,22 ; Lc 9,1-6 ; Lc 10,17), les prophètes de jadis (Moïse : Ac 7,36 ; Elie : Lc 4,25-27), les faux prophètes eux-mêmes (Mc 13,21-22), et jusqu’à des inconnus (Mc 9,38-41) peuvent faire des miracles !
Dire que Jésus a fait des miracles ne peut donc guère prouver qu’il est Fils de Dieu, mais tout simplement qu’il est un homme, un homme religieux de son époque !

Guérisons, exorcismes et miracles dans le contexte du Nouveau Testament

Les cultes guérisseurs sémitiques

Dans ce monde sémitique, divination, magie et médecine vont ensemble et ils sont habituellement l’apanage des prêtres. La maladie a d’ailleurs partie liée au péché (cf. Jn 9,1-2). Elle est le fait d’un ou plusieurs démons - ils sont légion et chacun a sa « spécialité » ! - que le guérisseur va donc d’abord chercher à identifier par un interrogatoire visant à savoir quel péché le malade a commis. Pour expulser le démon détecté, il suffit souvent de le nommer, car nommer quelqu’un c’est avoir prise sur lui. Aussi les démons les plus dangereux sont-ils les démons sourds-muets puisqu’on ne peut ni leur faire avouer leur nom ni les nommer efficacement ! (cf. l’admiration de la foule devant Jésus : « Il fait entendre les sourds et parler les muets ! » Mc 7,37). Le prêtre se livre alors à diverses pratiques magiques, dénouant par exemple des liens qui symbolisent le lien démoniaque, faisant des promesses au démon ou encore lui offrant un animal, identifié au malade, pour qu’il s’y réfugie (on pense au possédé de Gérasa : expulsé, le démon qui le possède et s’appelle « légion » se réfugie dans un troupeau de deux mille porcs : cf. Mc 5,1-20).

Au temps de Jésus, la masse du peuple de Palestine, incapable d’offrir au temple de Jérusalem les innombrables sacrifices prescrits par la loi, se trouvait donc exclue des différents courants du judaïsme officiel (Pharisiens, Sadducéens).
Jean (Jn 1,46) exprime bien d’ailleurs le mépris dans lequel étaient tenus ces paysans du Nord, incapables de respecter les règles de pureté posées par la loi de Moïse. Le petit peuple de la lointaine Galilée accueillait donc avec joie les figures plus ou moins charismatiques qui, comme Jean Baptiste ou le rabbin thaumaturge Hanina ben Dosa, ravivaient son espérance.

Les cultes guérisseurs hellénistiques

Sur la base des indications données par le récit de Jean (Jn 5,1-18), des fouilles archéologiques ont fait apparaître, aux portes de Jérusalem, tout un ensemble balnéaire dans lequel on a retrouvé de nombreux « ex-voto » dédiés au dieu guérisseur Asclépios. Ce monde grec qui gagnait la Palestine connaissait lui aussi de nombreux récits de guérisons. A Pergame et Epidaure, d’autres ex-voto racontent des cas extraordinaires : une femme enceinte depuis cinq ans met au monde un enfant de quatre ans qui se met à courir ; des paralysés marchent, des aveugles voient. Quarante ans après Jésus, l’empereur Vespasien guérit un aveugle...
Comme dans le monde sémitique, le plan médical et le plan religieux interfèrent. Les philosophes grecs ne pensent pas que l’action humaine, physique, exclue l’action divine : ils peuvent admettre que les prodiges divins relèvent d’une causalité naturelle. Les prêtres médecins d’Epidaure pouvaient dire chacun en parlant d’un malade : « Je le pansai, Dieu le guérit. »

Les guérisons miraculeuses du Nouveau Testament

Devant tous ces récits de miracles, on se trouve confronté à une double question : D’abord, en quoi les récits de miracles des évangiles diffèrent-ils des autres récits de miracles ? Et ensuite, comment discerner les vrais miracles, puisque même les faux-prophètes peuvent faire des miracles ? Sur ce deuxième point, les chrétiens puiseront leurs réponses dans la tradition juive (voir plus loin le paragraphe consacré à l’Ancien Testament, clef de lecture pour des récits de miracles).

Parmi les points communs à tous ces récits de miracles, il y a, lorsqu’il s’agit d’une guérison, la structure du récit. Le scénario est toujours le même : une brève présentation du malade et de sa rencontre avec le guérisseur, puis un bref dialogue entre le guérisseur, le malade ou la foule, la guérison, et enfin la réaction de la foule.

Il y a surtout derrière eux la même conviction que l’intervention de la divinité (lorsque le miracle est bien attribué à un dieu) ne fait pas concurrence à l’action des humains. Ainsi les récits bibliques ne se demandent pas si le miracle est produit par Dieu ou par quelque force dite « naturelle ». Ce dilemme ne les concerne pas. A titre d’exemple, il n’est que de voir comment, dans l’Ancien Testament, le rédacteur du livre de l’Exode a fusionné deux traditions du passage de la mer Rouge par les Hébreux en fuite. Selon le Yahviste (J) [2], c’est un fort vent d’est qui, en balayant les eaux, a ouvert le passage aux Hébreux et qui, en cessant de souffler, a laissé les eaux se rejoindre sur les Egyptiens surpris. Selon la tradition sacerdotale (P) [3], c’est la main de Moïse qui, animée par le Seigneur, écarte les eaux et les ramène. C’est que, en effet, le Seigneur agit aussi bien à travers les éléments de la nature que par une intervention spéciale sur Moïse. Un même verset le dit de façon caractéristique : « Moïse étendit la main sur la mer (P). Le Seigneur refoula la mer toute la nuit par un vent d’est puissant et il mit la mer à sec (J). » (Ex 14,21).

Les miracles du Nouveau Testament présentent pourtant quelques différences notables avec les autres récits de miracles que nous pouvons connaître :

- Tout d’abord, Jésus apparaît très réticent à faire des miracles. Jamais il n’accomplit de miracle pour sa propre gloire, et jamais il n’en fait pour son propre profit (très différent des innombrables textes apocryphes [4] avec notamment les miracles attribués à l’enfant Jésus !). Ne recherchant ni le spectaculaire, ni la publicité, Jésus et l’évangile ne répondent pas aux nombreuses demandes de miracles-preuves : cf. Lc 4,1-13 ; Lc 4,23 ; Mt 12,38-39 ; Mc 13 ; Mc 15,32 ; Jn 6,30... etc.
- Par rapport aux autres récits, les récits évangéliques sont très sobres et la « mise en scène » est considérablement réduite, au point que souvent l’action étonnante de Jésus n’est pas décrite et que seul le résultat est constaté. Ainsi en Mc 6,30-44, on ne nous dit pas si, comment, et à quel moment précis les cinq pains et les deux poissons se sont multipliés (il ne convient donc pas d’appeler ce geste de Jésus « la multiplication des pains ») ; ce qu’on nous dit, c’est que Jésus, par l’intermédiaire de ses apôtres, nourrit une grande foule et donne avec surabondance (cf. les douze paniers symboliques).
- Les miracles rapportés par les évangiles n’ont souvent d’autre but que d’illustrer une parole de Jésus. Jésus joint le geste à la parole : en Jn 6, le discours sur le pain de vie suit le récit de Jésus nourrissant une grande foule ; le récit de la pêche miraculeuse veut illustrer l’appel des premiers disciples et cette parole de Jésus : « désormais vous serez pêcheurs d’hommes » (Lc 5,1-11) ; quand Jésus fait son « discours-programme » dans la synagogue de Nazareth (Lc 4,16-19), il annonce une bonne nouvelle aux pauvres, sans préciser de quelle nature est la libération promise aux captifs. En joignant à cette scène trois miracles qu’il présente comme des exorcismes (Lc 4,33-41), Luc précise le propos de Jésus (cf. Ac 10,38). Ce lien étroit mis par les évangélistes (surtout Luc) entre le miracle et la prédication est une différence fondamentale avec les récits de miracles païens : ceux-ci veulent surtout mettre en relief le prestige d’un homme ou d’un dieu ; ils n’ont pas de signification doctrinale.
- Alors que les récits de miracles païens offrent le récit de guérisons individuelles, souvent liées à un sanctuaire local, les miracles bibliques concernent une communauté : en Mc 5,18-20, le démoniaque guéri est invité à annoncer chez les siens ce que le Seigneur a fait pour lui ; le lépreux guéri est invité à aller voir le prêtre habilité par la loi à constater la guérison et à réintégrer l’exclu dans la communauté ; et Jean pourra conclure son évangile par un lien très fort entre les signes opérés par Jésus et la communauté de foi qui les accueille et grandit par eux : « Jésus a opéré sous les yeux de ses disciples bien d’autres signes qui ne sont pas consignés dans ce livre. Ceux-ci l’ont été pour que vous croyiez que Jésus est le Christ... » (Jn 20,31)

Des réactions diverses parmi les témoins de ces gestes étonnants...
Une interprétation croyante : le miracle

Devant les gestes étonnants de Jésus, les réactions sont très diverses : guéri, le possédé de Gérasa supplie Jésus de le prendre comme disciple, mais tous les autres demandent à Jésus de partir (Lc 8,36-39) ; quand, une autre fois, Jésus chasse le démon d’un possédé, les foules sont dans l’admiration, mais les Pharisiens accusent : « C’est par le prince des démons qu’il agit ! » (Lc 11,14-15) ; dans les Actes des Apôtres, les miracles se terminent généralement assez mal pour celui qui les fait : Paul guérit un boiteux à Lystre, il est lapidé (Ac 14,19) ; il exorcise une possédée à Philippes, on le met en prison (Ac 16,23) ; Pierre guérit un boiteux, il est traîné devant le sanhédrin (Ac 3,4). Le moins que l’on puisse dire, c’est que les miracles ne convertissent pas automatiquement ! Les gestes de Jésus - comme tous les actes authentiquement humains d’ailleurs - sont susceptibles de plusieurs interprétations, et on aurait tort de croire que les contemporains de Jésus en Palestine étaient des privilégiés par rapport à nous en ce sens qu’il leur aurait été plus facile de croire à cause des miracles... Marc nous dit même que les disciples « n’avaient rien compris à l’affaire des pains » (Mc 6,52) !

Seule la foi peut voir un miracle là où d’autres ne voient qu’une chose étrange. C’est le refrain des récits évangéliques de miracles : « Va, ta foi t’a sauvé ! » (Mt 9,22 ; Mc 5,34 ; Lc 7,50 ; Lc 17,19 etc.).

Ajoutons même qu’il n’y a pas de miracle sans foi (même encore bien faible) au point que Jésus ne peut pas faire de miracle en faveur de ceux qui ne croient pas ! (cf. Mc 6,5)

L’Ancien Testament, clef de lecture pour un certain nombre de récits de miracles

Pour éclairants que soient les rapprochements qu’il est possible d’établir entre les miracles de l’évangile et un certain nombre de miracles rapportés dans le monde païen ou dans des traditions juives populaires, c’est tout de même l’Ancien Testament qui fournit le meilleur éclairage aux récits de miracles des évangiles.

D’une part, en effet, la question du discernement entre les faiseurs de miracles s’était posée pour la foi juive bien avant Jésus. De fait, un prodige n’est pas nécessairement le signe que Dieu a parlé et agi. Dieu pouvait donner à de faux-prophètes la capacité de faire des miracles en vue d’éprouver la foi du peuple. en ce sens, les miracles sont dits des « épreuves » qui invitent à une décision : Dt 4:34 ; Dt 7:19 ; Dt 29:2 ; Mt 12:22-50. D’où le souci de juger les faiseurs de miracles. On ne peut les écouter s’ils orientent vers d’autres dieux que Yahvé. Le critère ultime est la conformité avec la Parole : Dt 13:2-6 (cf. Mt 24:24 ; Ap 13:11-18 ; Ap 16:13).

D’autre part, pour rendre compte de l’extraordinaire nouveauté de Jésus, les premiers disciples ne disposaient que des catégories traditionnelles fournies par l’écriture juive, et les évangélistes situèrent Jésus par rapport aux grandes figures-types de l’Ancien Testament. C’est ainsi que Matthieu se plaît à présenter Jésus comme le nouveau Moïse devant lequel la loi ancienne fait pâle figure (Mt 5), et que, dans trois récits de miracles, Luc projette sur Jésus des traits du prophète Elie : Lc 7:11-17 ; Lc 8:40-56 et Lc 9:37-43. Ainsi le récit de la résurrection à Naïn évoque en plusieurs points celui de la résurrection par Elie du fils de la veuve de Sarepta (1 R 17:17-24). En Jn 6:16, le lac de Tibériade devient la « mer », sans doute pour évoquer cette autre mer redoutable - la mer Rouge - jadis franchie par Moïse et les Hébreux, tout comme au prodige de la manne dans le désert répond celui de Jésus nourrissant une grande foule (Jn 6:30-33).

Des miracles aujourd’hui ?

Les deux éléments constitutifs du miracle

Qui dit miracle dit chose étonnante, événement surprenant... Mais qui dit miracle dit aussi foi... Sans foi, il n’y a pas de miracle, mais tout au plus un événement inexpliqué. Un miracle est un signe pour la foi.

C’est ainsi qu’à Lourdes le bureau des constatations médicales, composé de médecins croyants et incroyants, ne peut pas déclarer qu’il y a miracle, mais seulement que « en l’état actuel de la science, telle guérison n’est pas explicable ». Le croyant, lui, y reconnaîtra peut-être un miracle. Dans ce que nous appelons « miracle », il faut donc distinguer avec soin les deux niveaux : le fait, constaté par tous et susceptible d’être examiné scientifiquement ; le signe, l’interprétation qui relève de la foi.

Si l’essentiel du miracle est qu’il fasse signe, on comprend que le fait lui-même, sa face visible, puisse varier d’une époque à l’autre. L’important est qu’il « parle » à l’époque où il est posé. Dans son « Cahier évangile » no.8, Etienne CHARPENTIER note justement que des faits peuvent être extraordinaires à une époque et ne plus l’être à une autre. Certains miracles de l’évangile, accomplis à notre époque, ne nous poseraient peut-être pas de question parce que la science pourraît les expliquer. Il est possible que tel miracle, scientifiquement constaté (du moins le fait de la guérison !) à Lourdes aujourd’hui, ne soit plus « miracle » dans cinquante ans. Et cela n’a rien d’inquiétant. Si le miracle était une « preuve », convenons avec cet auteur qu’il serait malhonnête, de la part de Dieu, de profiter de notre ignorance pour nous amener à croire !

Un miracle, d’ailleurs, n’est pas d’abord ni forcément un fait inexplicable. Certes, il faut bien que le fait sorte un peu de l’ordinaire pour qu’on le remarque et qu’il puisse nous faire signe, mais ce n’est pas parce que nous n’en trouverions pas d’explication que ce fait serait nécessairement un miracle !

Quelques critères de discernement

Qui dit miracle dit foi en Dieu... Oui, mais pas en n’importe quel dieu !
Celui à qui rien n’est impossible et qui peut, s’il le veut, se manifester dans des événements extraordinaires, ne peut pas être en contradiction avec le visage qu’Il nous donne à travers toute la Bible et, de manière décisive, en Jésus-Christ !

Un fait qui fait signe ou bien qui force à croire ?

Le Dieu de la Bible, le Dieu manifesté en Jésus-Christ, le Dieu des chrétiens, ce Dieu-là ne fait pas de prodiges pour le plaisir d’épater la galerie !
Il n’est pas indifférent que Jésus ait rendu la vie à un mort, fait couler à nouveau le vin de la fête, donné à manger à une foule affamée, plutôt que d’accomplir n’importe quel tour de passe-passe légitimant son autorité : l’action même est révélation. Un fait sensationnel qui ne se situerait pas dans la lignée des signes de libération ne pourrait pas être un miracle, un signe du Dieu de Pâques !
Ce Dieu-là ne s’impose jamais et respecte la liberté des hommes. Un fait qui prétendrait nous obliger à croire ne pourrait pas être un miracle, un signe du Dieu des chrétiens.

Qu’est-ce que ça construit, qu’est-ce que ça change dans la vie du miraculé ?

Un vrai miracle constitue le prélude d’une conversion. Un fait étrange, troublant même, mais qui ne modifierait en rien de positif le comportement du prétendu « miraculé », ne pourrait pas être un miracle, un signe du Dieu qui nous invite à changer la vie, à changer de vie !

En quoi cela construit-il l’Eglise ?

Même lorsqu’ils concernent d’abord un individu particulier, les miracles de la Bible rejaillissent toujours sur la communauté des croyants. Aujourd’hui encore, on n’est pas chrétien tout seul... et les merveilles de Dieu sont pour son peuple. Autant dire qu’un prodige individuel qui ne contribuerait en rien à construire l’église ne pourrait pas être un miracle, un signe du Dieu qui nous parle par les autres.

Pas de foi sans miracles !

De même qu’il n’y a pas de miracle sans foi, il n’y a pas de foi sans miracles ! Une foi qui ne serait plus capable de s’émerveiller et de remercier le Seigneur en reconnaissant son action dans la vie quotidienne, une telle foi serait morte. Si l’Eglise peut faire « eucharistie » (=action de grâces), c’est parce qu’elle reconnaît tous les petits miracles quotidiens que Dieu opère pour elle et pour tous les hommes. Elle prolonge là la tradition juive selon laquelle « donner à l’homme son pain quotidien est un prodige plus merveilleux que de séparer les eaux de la mer Rouge ». Essayons donc d’accueillir les miracles dans la foi, en y voyant non pas tant des événements exceptionnels échappant au rationalisme ambiant que les signes quotidiens de l’attention du Dieu d’amour !

Ne rêvons pas de prodiges stupéfiants. L’histoire d’Elie à l’Horeb (1R 19,1-15) nous rappelle que Dieu n’utilise pas que des choses aussi bruyantes et terrifiantes que les cyclones, tremblements de terre ou feux pour nous faire signe : une toute petite brise peut aussi nous parler de Dieu ! Ceux qui ne veulent voir Dieu que dans des événements hors du commun, dans des rencontres extraordinaires, ceux-là risquent de passer à côté de Lui sans même le remarquer : « Quand, Seigneur, t’avons-nous vu avoir faim, être étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t’assister ? » (Mt 25,31-46).
Dès lors, pourquoi exiger de Dieu des miracles qui ne dépendent pas de nous, quand nous refusons chaque jour d’accomplir ceux qui dépendent aussi de nous ?

Devant les récits de miracles des évangiles, la question n’est donc pas tant : « Qu’est-ce qui s’est passé ? » que : « Comment, aujourd’hui, puis-je être »miracle« pour ceux avec qui je vis ? ». Car il en va de notre crédibilité de témoins ; il en va même de la vérité du message que nous annonçons. Empruntons encore à Etienne CHARPENTIER ce qui sera notre conclusion : « On ne peut pas se contenter de proclamer la résurrection comme un message, il faut aussi qu’on la »voie« . Jésus ne proclamait pas seulement le règne de Dieu, par les béatitudes, par exemple ; il le montrait aussi dans des actes, les guérisons, qui faisaient que les pauvres devenaient heureux. Nous ne pouvons pas proclamer que la résurrection est l’avenir de l’homme, la libération du destin, la rupture de la haine, si toute la vie quotidienne des chrétiens, mais aussi des actes un peu exceptionnels, en tant que »signes« , »miracles« , ne manifestent pas la réalité de ce message. »

Pour prolonger la réflexion :

- Antoine DUPREZ : Jésus et les dieux guérisseurs, Gabalda, 1970
- Etienne CHARPENTIER : Les miracles de l’évangile, Cahiers évangile, n° 8, Cerf,1974
- Xavier LÉON-DUFOUR : Les miracles de Jésus selon le Nouveau Testament, Collectif, Seuil, 1977
- Charles PERROT : Jésus et l’histoire, Paris, Desclée, 1979, Coll. Jésus et Jésus-Christ, n° 11, pp. 201-225
- Hugues COUSIN : Récits de miracles en milieux juif et païen, Supplément au Cahier Evangile n° 66, Cerf, 1988
- Les évêques de France : Catéchisme pour adultes, 1991, n° 169 à 175
- Catéchisme de l’église Catholique, Mame, Plon, 1992, n° 547 à 550
- Charles PERROT, Jean-Louis SOULETIE, Xavier THÉVENOT : Les miracles, Paris, éditions de l’Atelier / éditions Ouvrières, Coll. Tout simplement..., 1995
- Dom Bernard BILLET, o.s.b. : Guérisons et miracles au regard de la foi, exposé donné en novembre 1994 et reproduit dans la revue Esprit & Vie n° 18 du 18 septembre 1997

Dieu seul peut faire des miracles...

Dieu seul peut créer, mais toi,
tu peux valoriser ce qu’Il a créé.

Dieu seul peut donner la vie, mais toi,
tu peux la transmettre et la respecter.

Dieu seul peut donner la santé, mais toi,
tu peux soigner, rassurer, consoler.

Dieu seul peut donner la foi, mais toi,
tu peux donner ton témoignage.

Dieu seul peut infuser l’espérance, mais toi,
tu peux rendre confiance à ton frère.

Dieu seul peut donner l’amour, mais toi,
tu peux apprendre à l’autre à aimer.

Dieu seul peut donner la paix, mais toi,
tu peux favoriser l’entente.

Dieu seul peut donner la joie, mais toi,
tu peux sourire à tous.

Dieu seul peut donner la force, mais toi,
tu peux soutenir un découragé.

Dieu seul est le Chemin, mais toi,
tu peux l’indiquer aux autres.

Dieu seul est la lumière, mais toi,
tu peux la faire briller aux yeux de tous.

Dieu seul est la Vie, mais toi,
tu peux rendre aux autres le désir de vivre.

Dieu seul peut faire des miracles, mais toi,
tu peux être celui qui apporte les 5 pains et les 2 poissons.

Dieu seul peut faire ce qui paraît impossible, mais toi,
tu pourras faire le possible.

Dieu seul peut se suffire à lui-même,
mais Il a préféré compter sur toi !

 

[1Cité par P. LAPIDE, Fils de Joseph ?, Desclée, 1978, p. 114

[2La tradition yahviste (désignée par la lettre J) est l’une des principales traditions théologiques que l’on repère dans le Pentateuque (les 5 premiers livres de l’Ancien Testament). Elle est née sans doute à l’époque de Salomon, vers 950 avant J.-C., dans les milieux royaux de Jérusalem et est ainsi nommée parce que, dès le début, elle appelle Dieu Yahvé.

[3La tradition sacerdotale (lettre P : livre des Prêtres) est née pendant l’exil à Babylone, dans les années 587-538 avant J.-C. et après. En déportation, les prêtres relisent leurs traditions pour maintenir la foi et l’espérance du peuple.

[4Les écrits apocryphes (du grec apocruphos, secret, caché) sont des écrits religieux d’origine juive ou chrétienne qui ressemblent à ceux de la Bible, mais n’ont pas été accueillis parmi les livres considérés comme inspirés par Dieu.

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

(re)publié: 31/07/1997