L’échelle de Jérusalem
À Jérusalem, une vieille échelle en bois posée sur la façade de la basilique du Saint-Sépulcre résume à elle seule des siècles de tensions, de diplomatie et de coexistence fragile. Symbole d’un équilibre complexe entre grecs orthodoxes, arméniens, catholiques, coptes, éthiopiens et syriaques, elle incarne un statu quo ottoman toujours en vigueur.
Depuis près de trois cents ans, cette échelle repose contre la façade du Saint-Sépulcre, comme en témoignent les gravures du franciscain Elzéar Horn (1728) et les dessins du peintre écossais David Roberts (1842). Elle n’est pas un oubli, mais le vestige d’une organisation et d’un partage de l’espace disponible au sein de la basilique entre les Églises chrétiennes (les protestants n’étant pas représentés). Ainsi, l’ouverture de la porte du sanctuaire était tarifée. En conséquence, les moines qui y séjournaient restaient dans la basilique pendant de longues périodes. Les moines arméniens descendaient par l’échelle sur la corniche pour s’aérer, tandis que les grecs orthodoxes occupaient la terrasse supérieure. Aujourd’hui, cette échelle rappelle que dans ce lieu sacré, chaque espace et chaque objet sont le résultat de négociations séculaires entre six communautés chrétiennes.
Le statu quo : un système de coexistence forcée puis apaisée
Quand on aborde la question des lieux saints chrétiens de Palestine, on tombe immanquablement sur la mention rituelle du firman du 8 février 1852 [1] qui aurait créé le statu quo et en régit l’usage. Jusqu’à aujourd’hui, personne ne semblait avoir remarqué la référence faite dans ce rescrit au firman plus vieux d’un siècle (1757) qui en est pourtant le fondement. Ce texte a été récemment retrouvé à Jérusalem par un diplomate français, Gilles F. Bonnaud, auteur d’un ouvrage sur le sujet (Les sanctuaires chrétiens en Palestine ottomane, Éd. Fenêtres, 2025). On dispose maintenant du texte original qui réglemente les prérogatives de chaque communauté : horaires de prière, parcours de procession, droits de propriété. Le statu quo incarne aujourd’hui une coexistence religieuse plus apaisée comme l’illustrent les récents travaux de restauration du tombeau du Christ (recouvert par une chapelle de style gréco-ottoman) menés par des architectes grecs en accord avec les six Églises chrétiennes.
Patrimoine chrétien : entre protection et pressions
Pourtant, malgré cette stabilité apparente, les chrétiens de la vieille ville de Jérusalem font face aujourd’hui à des défis inédits. Ainsi, les responsables des Églises chrétiennes de Jérusalem dénoncent régulièrement les appropriations de leurs biens immobiliers par des organismes privés militants voire radicaux qui menacent leur présence historique dans la vieille ville. Citons les deux grands conflits immobiliers récents que sont l’affaire de la Porte de Jaffa (concernant des bâtiments majeurs appartenant aux grecs), ou le vaste terrain du Cows’ Garden (possession des arméniens). La série israélienne East Side (2023) offre un éclairage réaliste sur les fortes pressions immobilières sur les propriétés chrétiennes.
Deux scénarios pour l’avenir des chrétiens à Jérusalem
Pour Gilles Bonnaud, deux scénarios sont aujourd’hui envisageables : la préservation de la pluralité confessionnelle de la vieille ville de Jérusalem ; ou une évolution vers une majorité juive dans des zones jusqu’ici partagées entre communautés. Si les Églises chrétiennes parviennent à maintenir leur unité et que la communauté internationale soutient leurs droits (avec le support des États ayant une identité ou un héritage chrétien), Jérusalem pourrait conserver son caractère unique. Sans mobilisation sérieuse, le patrimoine chrétien de la vieille ville risque de devenir un simple décor touristique.
L’échelle du Saint-Sépulcre reste ainsi le symbole d’un équilibre fragile : celui de la présence chrétienne dans la ville trois fois sainte.
[1] Le firman du 8 février 1852 est un décret impérial ottoman publié par le sultan Abdülmecid Ier qui a définitivement établi le statu quo dans les Lieux saints de Jérusalem.
William Lindsay SIMPSON est auteur d’un livre consacré à la présence chrétienne en Terre sainte : Laudate Jerusalem, Éd. Parole et Silence, 2022.

Président de la Conférence Saint-Yves, association des avocats et des juristes catholiques au Luxembourg.
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