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Les sept chemins de François d’Assise

Le pape jésuite venu d’Argentine a choisi avec soin le nom de François : cela m’a donné de quoi réfléchir !

Notre siècle ne ressemble pas beaucoup à celui que connut François il y a 800 ans, c’est évident : la bombe atomique n’a pas grand-chose à voir avec l’arbalète. Pourtant le début du XIIIe siècle est traversé de très grandes violences :

  • violences entre chrétiens et musulmans au cours des croisades dans tout le Proche-Orient.
  • violences entre cités voisines et rivales : les unes sont pour le pape, les autres pour l’empereur. C’est ainsi que Pérouse attaque Assise et Assise attaque Pérouse. François fait partie des ardents défenseurs du pape.
  • Violences entre classes sociales, on dirait aujourd’hui : la bourgeoisie s’enrichit très vite alors que les nobles s’appauvrissent plutôt.
  • violences enfin entre chrétiens. François vit, il est vivant dans cette fameuse année 1204 où les croisés saccagent la ville de Constantinople, la ville des chrétiens d’Orient, je vous assure que nos frères orthodoxes, encore séparés de nous, n’ont pas oublié cette date de 1204.

Dans cette société de violences, François va ouvrir des chemins dont je suis sûr qu’il nous faut encore les prendre aujourd’hui. Je vous en propose sept :

Le premier chemin, c’est celui de l’écoute de la parole du Christ.

Ecouter sa parole, ouvrir nos oreilles à son Évangile. Vous avez tous entendu parler du Christ de la chapelle Saint-Damien : François, en le regardant, entend son appel : « Va et reconstruis mon Église ! »
Cet appel s’adresse à chacun de nous. Il nous faut prendre les moyens de méditer l’Évangile, prendre le moyen simple que notre diocèse offre, chaque année, celui de se mettre en petites équipes une fois par mois, pour lire un Évangile, pour faire silence, pour souligner la parole que le Christ me dit, pour la confier humblement aux autres qui sont là, pour écouter avec attention les paroles qu’ils ont choisies et seulement après, faire des commentaires et finir en prière.
Entendre l’Évangile pour de vrai ! François n’est pas encore tout à fait converti lorsqu’il écoute un jour un passage de l’Évangile de Luc où Jésus envoie ses disciples en mission : « N’emportez avec vous ni sac, ni sandales, ni bâton… » ; allez sur les routes, proclamez l’Évangile. François sort de cette célébration en se disant : « ça y est, voilà ce que je veux vivre ! » Il a entendu la parole du Christ.

Le second chemin, c’est celui qui nous fera chanter la création.

Tout le monde a déjà lu le célèbre Cantique des créatures ; ce grand chant à « frère soleil », à « sœur lune », « aux étoiles », à « notre sœur l’eau », à « notre frère le feu »…
Ce François qui chante la création ne fait pas peur aux oiseaux. Ce François qui chante la création adoucit même le loup de Gubbio. Il est en harmonie avec la nature comme beaucoup de nous cherchent à l’être ! En tout cas, pour nous tous, c’est un appel à respecter la création, c’est la proposition que Dieu nous fait de nous engager à la protéger, à ne pas l’abîmer par les choix les plus simples et quotidiens.

Un troisième chemin c’est celui de la vie fraternelle.

En quelques années, cinq mille jeunes de la région d’Assise choisissent de vivre leur vie à la manière de François ; ils veulent le suivre dans le choix absolu qu’il fait du Christ. Cinq mille en quelques années ! De quoi nous faire rêver en ce temps où les vocations sont si rares. François ne peut vivre qu’avec des frères. Vivre en frère, y compris avec les frères les plus difficiles à supporter.
Pour nous prêtres, diacres, consacrés, baptisés, c’est la provocation à ne faire autour de nous que de la vie fraternelle au prix des pardons les plus coûteux ; ne vivre entre nous que des relations de vrais frères, nous interdisant toute jalousie, médisance ou calomnie ; nous interdisant de nous servir de notre bouche pour dire les paroles qui blessent ou qui tuent. On nous reconnaîtra à cela que nous sommes vraiment des frères. On ne peut pas nous reconnaître si nous ne le sommes pas. C’est aussi l’enjeu de ce grand appel que tous les évêques de France nous ont lancé : « Diaconia 2013 ». Quel en est l’enjeu majeur ? Personne ne peut dire qu’il à la Foi au Christ s’il n’essaie pas de vivre une vraie charité pour les frères, s’il ne cherche pas à demeurer un vrai frère pour qui que ce soit, d’où qu’il vienne et quoi qu’il ait fait. Et cela, c’est difficile ; pour vous, pour moi aussi. Il faut bien qu’on se le répète : notre Foi n’est crédible que si nous vivons en frères. L’amour seul est digne de Foi.

Un quatrième chemin, c’est celui du choix de la pauvreté.

François, on le sait, se marie avec Dame Pauvreté. Un jour, il rend à son père les vêtements magnifiques qu’il porte ; son père est un drapier riche d’Assise. Or, François les lui rend tous, quitte à se retrouver tout nu, protégé seulement par la cape de l’évêque d’Assise. Il choisit pour lui le vêtement des pauvres de son temps.
Pour nous qu’est ce que cela veut dire ? Cela veut dire choisir ce qu’un philosophe que nous aimons bien, Jean-Baptiste de Foucauld, appelle « l’abondance frugale ». Personne en effet ne peut souhaiter à son frère de connaître la pauvreté-misère, c’est-à-dire le manquement de l’essentiel. Il nous faut lutter ensemble contre toutes les formes de cette pauvreté là ! Mais choisir une vie plus frugale, une vie plus simple, sortir de la dictature des pubs, de la dictature des marques, de la dictature du dernier produit à la mode nous libérera, nous délivrera de l’esclavage de l’argent, pour vivre mieux nos relations et nous donner les moyens d’une solidarité plus généreuse.

Un cinquième chemin pris par François c’est celui de la passion pour annoncer l’Évangile.

C’est en effet la grande passion de François : le XIIIème siècle, comme tous les siècles, a besoin de connaître une « nouvelle évangélisation », ce fameux thème que Benoît XVI et les évêques du monde entier ont travaillé au cours du dernier synode à Rome. « La nouvelle Evangélisation » ? Elle commence toujours par la conversion de l’évangélisateur : il sait, lui, que l’Évangélisation est toujours nouvelle et d’abord pour lui-même ; il cherche alors tous les moyens nouveaux pour oser la proposer, la proclamer et la dire à tous les âges ! J’ai en mémoire la très belle finale de l’Exhortation Apostolique « Evangelii nunciandi », un très beau texte de Paul VI qui n’a pas pris une ride et qui date pourtant de décembre 1975 : « Gardons la ferveur de l’esprit. Gardons la douce et réconfortante joie d’évangéliser, même lorsque c’est dans les larmes qu’il faut semer. Que ce soit pour nous – comme pour Jean Baptiste, pour Pierre et Paul, pour les autres Apôtres, pour une multitude d’admirables évangélisateurs, tout au long de l’histoire de l’Église – un élan intérieur que personne ni rien ne saurait éteindre. Que ce soit la grande joie de nos vies données. Et que le monde de notre temps qui cherche, tantôt dans l’angoisse, tantôt dans l’espérance, puisse recevoir la Bonne Nouvelle, non d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres de l’Évangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont les premiers reçu en eux la joie du Christ, et qui acceptent de jouer leur vie pour que le Royaume soit annoncé et l’Église implantée au cœur du monde. » (E.N n°80)

Le sixième chemin, il vous surprendra peut-être, c’est celui de l’obéissance au pape.

François d’Assise, cette obéissance a été capitale. François d’Assise aurait pu séduire : il avait toutes les qualités du séducteur, absolument toutes ! Il aurait pu exploser d’orgueil avec ses cinq mille frères qui le rejoignent en quelques années. Eh bien non ! Il part à pied rencontrer le pape Innocent III et lui demande humblement la permission de commencer cette grande famille qui deviendra la famille franciscaine. Le pape Innocent III, en grand seigneur qu’il est, néglige un peu ce petit François qui arrive là, pieds nus dans ses sandales, habillé comme un paysan ; il doit se dire et lui dire : « on va voir, on verra »... François s’en va, mais il n’a pas encore la permission souhaitée. Heureusement, pendant la nuit, voilà que le pape fait un cauchemar ! Il voit sa cathédrale, la cathédrale du Latran qu’il vient de finir, qui penche, qui penche, et qui va s’écrouler ; mais voilà qu’un tout petit moine arrive et la redresse à lui tout seul. Le pape le reconnaît : c’est le petit moine qu’il a évincé poliment la veille ; il le reçoit très vite et signe la première règle.
Aujourd’hui comme hier, il n’est pas si simple de choisir l’obéissance au pape ! Il est si facile d’être plus infaillible que lui. Il est si difficile d’obéir quand on comprend mal l’obéissance proposée. Obéir au Pape et aux évêques qui lui sont unis, en se souvenant que le pape est d’abord le grand frère évêque de Rome, c’est ce qui fait la force de notre Église, et c’est le choix souvent douloureux qu’ont toujours fait les saints et les saintes de tous les temps. Comme évêque, je vois bien les baptisés, confirmés du diocèse qui caracolent en tête, qui piaffent d’impatience devant les évolutions dont ils rêvent et qui ne se font pas, je vois bien ceux et celles qui traînent en arrière, nos frères intégristes ou traditionalistes, je vois aussi ceux qui peuvent me sembler aller beaucoup trop à droite ou à gauche : il n’est pas si facile même avec une grande crosse de rattraper tout le monde et de garder profondément unis tous les membres de l’Eglise ! Notre unité dans la variété n’est pas simple ! Surtout quand on réalise que notre Eglise est dans le monde entier, non seulement en Europe mais aussi en Afrique, Amérique, Asie, Australie, en chacun de ces continents dont aucun ne vit à la même vitesse !

Le dernier chemin qu’ouvre François et que nous avons peine à prendre, c’est celui de la joie parfaite au plus fort des épreuves.

François n’a pas manqué d’épreuves : on l’oublie un peu trop. On connaît mieux les belles étapes de sa conversion que toutes les épreuves qu’il a connues après sa conversion. Épreuves physiques : vers quarante ans, il devient aveugle ; épreuves morales : des franciscains s’enrichissent très vite ; à son retour de Terre Sainte, François est scandalisé par la richesse de ses frères dans le couvent de Bologne, il les en chasse. L’ordre lui échappe : lui, l’initiateur, le fondateur, il va devoir s’effacer, laisser la place, laisser le gouvernement à plus organisateur que lui. Il veut tout connaître de la passion de Jésus et souffre des stigmates qu’il porte dans sa chair. Il est proche de la mort, on le ramène près d’Assise sur un brancard en évitant les villes et les villages qui souhaitent tous qu’il meure dans leurs murs. On voudrait tant garder le saint.
C’est à ce moment-là que François ouvre un grand dialogue avec un moine tout simple qui l’accompagne, frère Léon. Il lui dit : « frère Léon, sais-tu ce qu’est la joie parfaite ? » « - oh non père » A ce moment-là François lui confie (il y a de très longues pages, mais je ne vous dis que la fin et encore de mémoire) : « tu vois, frère Léon, il fait nuit, il fait très froid, il y a un vent glacé, il y a de la neige, on s’approche du monastère, on frappe à la porte et le moine qui est derrière ne nous reconnaît pas, et nous renvoie, prend un bâton et nous tape dessus, il nous roule dans la neige, il nous ferme la porte au nez : écris, Frère Léon, que là est la joie parfaite ! » Il est fou, ce François, il est complètement fou de dire cela ! Mais François ajoute : « c’est la joie parfaite si tu n’as pas de haine à l’égard de ce frère qui vient de te renvoyer et si tu te rappelles que le Christ a souffert plus que toi ; alors tu connais la joie parfaite ». Cette qualité de joie, il nous est difficile de la garder dans nos épreuves. Se rappeler que le Christ a souffert plus que nous et qu’il a traversé ses souffrances en évitant toute haine à l’égard de ceux qui le tuaient et en suppliant son père de pardonner à ceux qui le faisaient souffrir : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Il y a une manière très sainte de traverser les épreuves les plus grandes en gardant la « joie parfaite », en ne donnant aucune limite au pardon…

Voilà ! Sept chemins nous sont proposés. N’en retenez qu’un seul, ou 2 ou 3, tant mieux ; ils ont été réouverts au début du XIIIème siècle par la sainteté de François, ils sont encore à rouvrir aujourd’hui, en plein XXIème siècle, avec désormais un autre François venu du bout du monde.

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François GARNIER

Évêque de Cambrai († 2018).

(re)publié: 01/10/2013
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