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La joie (troisième partie)

Voici la troisième et dernière partie des extraits que PSN met en ligne, d’une lettre pastorale « Paroles de vie », pour Noël 2004

UNE PETITE PÉDAGOGIE DE LA JOIE

La joie chrétienne est un don gratuit. Pour recevoir ce don, il faut cependant un apprentissage (...). La joie, disait Paul VI, prend toujours sa source dans une nouvelle manière de porter son regard sur l’homme et sur Dieu. Le regard doit être éveillé, dirigé et nourri. Car si la joie chrétienne est fruit du Saint Esprit, elle n’échappe pas pour autant aux lois de la psychologie. Tous nous avons les mêmes yeux, mais ce que chacun voit grâce à eux ou ne voit pas, cela dépend de l’éducation et de bien d’autres facteurs.

Apprendre a vivre dans le présent

La première condition pour connaître la joie est d’accepter ce qui est. Rien nepeut être changé ou amélioré, qui n’est pas d’abord accepté’, disait C.G. Jung. Accepter, c’est avant tout `vivre calmement dans le présent’. En général, deux `perturbateurs’ rendent le présent agité et empoisonnent la bonne terre où pourrait germer et grandir la joie : ce sont la tentation de connaître l’avenir et celle de ne pas pouvoir oublier le passé.

Le désir de connaître l’avenir est souvent diamétralement opposé à la confiance (...) C’est prendre et ne pas vouloir se détacher (...). Dans la première alliance, Dieu interdisait toute tentative de prédiction de l’avenir : l’avenir appartient à Lui seul. Les idoles ont donné des réponses vides ; disait le prophète Zacharie(...) Jésus ne dira pas autre chose, mais de manière plus positive : Ne vous inquiétez donc pas de ce que vous mangerez et boirez ou des vêtements que vous mettrez. Regardez les oiseaux du ciel et les lis des champs... A chaque jour suffit sa peine’ (cf. Mt 6,25 34).

La joie est tout aussi impossible pour celui qui ne peut pas laisser le passé être passé, et qui est dès lors enfermé. Enfermé surtout par la peine et le remords. Avant qu’il ne puisse être question de joie, la mémoire doit être purifiée et guérie.(...) La guérison profonde de la mémoire est incontestablement le pardon. Les évangiles parlent d’une grande allégresse après tout pardon accordé par Jésus (...)

De la fonction à la personne

S’il est vrai que `l’autre est la joie de Dieu’, celle ci ne peut devenir la nôtre que si nous regardons l’autre comme Dieu le regarde. L’autre est aimé par Dieu, bien avant notre appréciation à son sujet, longtemps même avant que nous ne le connaissions. A fortiori avant qu’il ne nous paraisse sympathique.

Dieu regarde ses enfants avec un regard de père, non d’un oeil de patron ou de propriétaire attendant que ses ’domestiques’ le servent. Les relations divines ne sont jamais fonctionnelles, mais toujours personnalisées, de père à enfant. Or il en va si souvent différemment dans notre monde : il ou elle est facteur ou conducteur de tramway, caissière ou infirmière, guichetier ou agent de police, chauffeur de taxi ou concierge ...Il n’est pas rare qu’il en aille de même dans nos communautés d’Église : l’un(e) est catéchiste ou secrétaire paroissial, l’autre responsable de la pastorale des malades ou femme d’entretien de l’église, chantre ou lecteur, homme à tout faire débrouillard ou encore spécialiste en informatique devant la console de son (capricieux) PC. D’une pareille approche utilitaire, il naît rarement une réelle joie, plutôt de la satisfaction ou du désenchantement, de la frustration ou un contentement èphémère. Ah ! tant que je vous ai au bout du fil, ne pourriez vous pas...?’ Faire correspondre deux agendas semble presque le premier souci lors de nos rencontres avec autrui !

Or la joie ne vient que pour qui entre dans une autre sphère, celle des relations personnelles : celui qui se tient là près de moi est quelqu’un et je suis heureux qu’il soit là. Avant même que je ne sache s’il peut faire quelque chose pour moi et ce qu’il peut faire. Car Dieu ne le regarde pas de cette manière : que pourrait il d’ailleurs donner à Dieu, qu’ll n’a pas déjà ? Pour Dieu, il est unique. C’est pourquoi Dieu le regarde et il trouve sa joie dans ce regard. (...)

Écueils de la joie

Il y a bien d’autres causes de notre manque de joie. Par exemple, baisser les bras prématurément après un échec, se sentir impuissant à la suite d’une faute, perdre toute foi et confiance en un Dieu qui s’occupe pourtant

de chacun de ses enfants : pas un oiseau ne tombe d’un toit, que Dieu ne s’en soucie’. IL y a aussi le toron des jérémiades sans cesse répétées : Ne te lamente donc pas tellement sur toi même : la chèvre qui bêle attire justement le loup.!’.

Mais la cause majeure de la disparition de toute joie est le découragement. Il existe des milliers de sentiers détournés vers le `bonheur’, mais tous finissent en cul de sac : drogues et sexualité débridée, fuite vers les paradis artificiels, charme des innombrables recettes de salut... Et, pour finir, souvent le suicide avec l’illusion de résoudre ainsi le problème, alors qu’on ne l’aura qu’étouffé.

Au milieu de tous ces écueils, la parole de Dieu demeure comme un phare dans la tempête : Mais maintenant, ainsi parle le Seigneur qui t’a créé, Jacob, qui t’a formé, Israël : Ne crains pas, carie t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, à travers les fleuves, ils ne te submergeront pas. Si tu marches au milieu du feu, tu ne seras pas brûlé... ’ (Es 43,1s).

La joie de la louange

S’il est une joie propre à la Bible, c’est celle de pouvoir louer Dieu. La prière de louange est très proche d’une autre forme de prière, l’action de grâces. Aussi la Bible les nomme-t-elle souvent ensemble, comme en un seul souffle.
L’une et l’autre peuvent rendre follement heureux.

Pourtant, la prière de louange a son originalité. Celui qui la pratique ne pense à Dieu que pour lui même. pour Celui qu’il est. Il ne songe même pas à ce que Dieu fait ou a fait pour nous. (...)

La louange se nourrit de la prise de conscience de Dieu comme océan infini de majesté, de perfection et de sainteté : Bénis le
Seigneur : ô mon âme ! Seigneur mon Dieu ; tu es si grand ! Vêtu de splendeur et d’éclat, drapé de lumière comme d’un manteau, tu déploies les cieux comme une tenture
(Ps 104).
(...)

L’Ancien Testament regorge de tels hymnes. Ils sont comme rivés aux lèvres des justes et constituent la moitié du psautier.

(...) La louange est une explosion de vie cri de joie de vivre, le chant par excellence des vivants devant leur Dieu. Car, selon l’Ancien Testament. les morts ne peuvent plus louer Dieu : Ce ne sont pas les morts qui louent le Seigneur, eux qui tous descendent au silence. Mais nous, nous bénissons le Seigneur dès maintenant el pour toujours Alléluia (Ps 115, 175).

Les lettres de Paul sont également remplies d’hymnes(...)

Deux passages du Nouveau Testament constituent de vraies concentrations de pièces hymniques : l’évangile de l’enfance de Luc et l’Apocalypse. Chez Luc, trois hymnes se trouvent côte à côte : le Benedictus de Zacharie, le Magnificat de Marie et le Nunc Dimittis du vieillard Siméon. Dans le livre de la Révélation de Jean, c’est quasi à chaque page qu’on lit un hymne. Presque sans interruption y retentissent les chants des anges, des anciens, des quatre animaux, des 144.000 tribus d’Israël et de la foule immense de toutes nations, tribus, peuples et langues : (par ex :Ap 5,12-14).

Quant à l’Église, elle tisse la toile de ses hymnes tout au long de la journée dans la Prière
des Heures (...)

La route du bonheur au fil de l’année liturgique

Nous relevons trop rarement que, depuis des siècles, l’Église a dessiné une sorte d’itinéraire pédagogique pour monter vers la joie, celui de l’année liturgique. Deux fois par an, semaine après semaine, jour après jour, elle nous propose une marche vers les sommets de la joie chrétienne, Noël et Pâques. L’avent et le carême sont des temps d’entraînement pour apprendre à être heureux, en se réjouissant de la naissance du Seigneur et de sa résurrection.

L’avent commence par un regard plein d’espérance sur l’avenir, sur la venue définitive de Jésus dans sa gloire. Les dimanches suivants, la liturgie nous mène, sous la conduite du Précurseur lui qui bondissait d’allégresse avant même d’avoir entendu la voix de l’Époux, jusqu’auprès de Jésus. A partir du 18 décembre, nous gravissons chaque jour une marche de l’escalier qui mène à la joie de Noël : nous apprenons le joyeux message de l’ange à Zacharie et plus tard à joseph, nous assistons à l’annonce faite à Marie, nous l’accompagnons
dans sa visite à Élisabeth et chantons avec elle toute le joie de son Magnificat. Sans oublier la joie du chant de Zacharie à la naissance de son fils Jean. Nous sommes prêts désormais pour la nuit de Noël où la joie éclatera chez les anges dans le ciel et les bergers sur terre. Après Noël, nous restons un certain temps dans la même ambiance, la liturgie évoquant la joie de la maison de Nazareth lors de la fête de la sainte Famille et celle des noces de Cana. L’accord final retentira le 2 février avec l’action de grâce de Siméon : ’maintenant tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix... ’.

Le carême part bien plus en amont de l’événement qu’il prépare : de la résistance aux tentations. Si cette évocation avait dû jeter une ombre sur la joie, le deuxième dimanche évoque aussitôt la consolation du Thabor : Maître, il est bon que nous soyons ici dit Pierre. Le chemin vers Pâques prend alors trois directions différentes. L’année A, nous empruntons le chemin des catéchumènes vers le baptême : nous entendons parler de l’eau vive que promet Jésus à la Samaritaine, de la lumière (de la foi) dans les yeux de l’aveugle de naissance et de Lazare délivré des bandelettes de la mort. La deuxième année (B), nous suivons le chemin de croix, de la passion à la glorification : une exploration du monde à l’envers de Dieu où la souffrance amère et la pénitence libèrent la douce amande de la joie. II y a des pépites d’or à ramasser dans le lit de la souffrance. La troisième année (C), nous suivons le chemin de la joie qu’il y a à éprouver la miséricorde et le pardon de Dieu : nous lisons la parabole du père miséricordieux et du fils perdu et nous nous réjouissons du pardon accordé à la femme adultère.

Nous parvenons alors tout en haut de la montagne, au sommet de la joie : le paradoxe de la croix par laquelle la joie est venue dans le monde entier. Il y aura les acclamations du dimanche des Rameaux, l’intimité de la table et des entretiens du jeudi Saint et l’Alléluia de la nuit de Pâques. Et le jour de Pâques même, les premiers cris de joie après tant d’heures sombres : celui de Marie de Magdala dans le jardin et ceux des disciples au Cénacle. Plus tard encore il y aura la joie de Thomas quant il mettra son doigt dans les plaies de jésus et croira.

Puis viendra le grand vent de la Pentecôte et la joie de l’Esprit Saint. Cette joie aura le temps de se prolonger trente trois dimanches durant jusqu’à la fête du Christ Roi, avec un peu auparavant la Toussaint, quant le ciel tout entier est rangé autour du trône de l’Agneau, agitant des palmes d’allégresse.

Harmoniques de la joie chrétienne

La joie habite dans le coeur du chrétien et personne ne peut l’en dérober. Mais elle ne se laisse pas enfermer, car elle a horreur d’être à l’étroit. (...)
La civilisation européenne en particulier est un jardin parsemé d’une multitude de fleurs issues de la culture et de l’art chrétiens. Beaucoup trop pour les nommer toutes. De chacun des visages de Giotto ou de Fra Angelico
émane l’allégresse d’une joyeuse intériorité. Sur chacun luit la douce lumière de la chandelle sur une table de lecture.(...). Des centaines d’autres peintres ont capté la joie chrétienne dans leurs traits, formes et couleurs. Leurs oeuvres ressemblent à de précieux albâtres au travers desquels filtre la mystérieuse lumière de Dieu même.

Mais il y a surtout la musique. Entre autres, tant d’arias frémissantes d’allégresse dans les cent cinquante trois cantates dominicales de J.S. Bach ou dans le Messie de Haendel. Et les Gloria et Sanctus exubérants des Messes de milliers de compositeurs dont Olivier Messiaen. Il se dénommait lui même `le musicien de la joie’ et disait : ’Le seul aspect de mon oeuvre dont je n’aurai aucun regret à l’heure de ma mort, c’est qu’elle a été l’expression des vérités de la foi catholique’.(...)

Enfin, il y a la folle joie du baroque, `art catholique’ par excellence : Tintoretto et Tiepolo, le Greco, Murillo, Rembrandt et Rubens, Monteverdi, Haendel et Bruckner, autant d’explosions de joie de vivre religieuse, de vitalité et de joie `catholique’. Toute l’architecture
baroque est une `Neuvième Symphonie’ de pierre(...). Rien ne reste immobile : un tourbillon de nuages qui voguent, de courbes toujours en mouvement, d’ailes d’anges pareils à des Walkyries chrétiennes.

Le baroque est le triomphe d’une intense joie chrétienne, de la réalisation du bonheur. La joie y culmine enfin dans les centaines de tableaux de l’Assomption de Marie et du Christ trônant à la droite du Père, prêt à revenir.

Marie, l’icône de la joie

La joie chrétienne semble concentrée tout entière autour d’une personne, Marie, cause de notre joie.

La première parole qu’elle entend de la part de Dieu est justement : Réjouis toi, comblée de grâce’. Le latin a traduit le texte grec par : ’Ave gratia plena’. Je vous salue, pleine de grâce. Comme en écho des mots de l’ange, les chrétiens de l’Est et de l’Ouest s’adressent à Marie avec des mots pareils aux siens. Il n’est dès lors pas étonnant que les prières populaires à Marie les plus répandues soient des chants joyeux.

Réjouis toi, trône du Roi.

Réjouis toi, porteuse de celui qui porte tout.

Réjouis toi, astre révélateur du Soleil.

Réjouis toi, ventre de la divine Incarnation.

Réjouis toi, échelle céleste par laquelle Dieu descendis.

Réjouis toi, pont qui unit au ciel ceux de la terre.

Réjouis toi, merveille fameuse pour les anges.

Réjouis toi, piteuse blessure des démons.

Réjouis toi, Mère de l’ineffable Lumière.

Réjouis toi, épouse inépousée.’

Frère et soeurs, n’est il donc pas vrai que nous avons, nous chrétiens, toutes les raisons de nous réjouir ? Et particulièrement maintenant que sont revenus les jours de la joie de Noël. Partout des gens réintroduisent chez eux des `plantes vivaces’, la verdure pleine d’espérance du sapin de Noël. Nous avons, nous, davantage qu’un arbre de Noël dans notre maison : nous avons l’Enfant Dieu dans notre coeur. C’est pourquoi je vous redis avec Paul Claudel : ’Le chrétien n’a qu’un seul devoir, celui d’être joyeux’. Ce n’est donc pas seulement une chose permise, c’est une obligation !

Sainte fête de Noël !

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Godfried DANNEELS

Cardinal, ancien président de la conférence épiscopale de Belgique.

(re)publié: 01/12/2010
Les escales d'Olivier
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