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La joie (première partie)

« Paroles de vie » est une lettre pastorale de Noël 2004. Voici le premier des extraits que PSN a mis en ligne.

Connaissons-nous encore la joie ? Est-elle encore permise ? A première vue, ce n’est pas évident. Paul Claudel croyait devoir en faire un commandement, un devoir pour les chrétiens : « Nous n’avons, disait-il, pas d’autre devoir, que la joie. » Saint Paul ne craint pas le défi ; par deux fois il reprend son commandement : « Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous ! » (Ph 4,4) Jésus l’avait fait avant lui : « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux. » (Mt 5,12a) Seulement, la joie dont il parle est une joie au milieu d’insultes, de calomnies, de persécutions (cf. le verset précédent). Le commandement demeure pourtant : « Soyez dans la joie ! »

Non, la joie n’est pas chose évidente, et certainement pas de nos jours. Elle l’est même de moins en moins.

Une espèce vivace cependant ?

Dans le jardin de notre cœur, la joie est malgré tout une plante vivace : elle résiste aux rigueurs de l’hiver, à la tristesse, au découragement. À travers tout, elle se fraye un chemin. La faim de bonheur est inscrite dans nos gênes : tous nous sommes en quête de joie.

Certes, la quête s’arrête assez souvent à la jouissance immédiate : visites aux parcs de loisirs, petits congés de détente « pour prendre un bol d’air », vacances de neige en janvier-février. Mais elle peut aussi succomber au charme de religions d’évasion et de thérapies miraculeuses, tout comme elle peut se contenter d’une ivresse passagère : rencontre sexuelle, gain au Loto, bouffée de gloire. Notre faim de bonheur est d’ailleurs habilement excitée, à grand renfort de publicité, par les médias, conditionnée de séduisante façon par quantité de promotions, occasions à ne pas manquer, soldes, chaque fois que change le signe du zodiaque.

La vraie joie

Toutes ces joies à portée de main sont-elles la vraie joie ? Dans le jardin de notre cœur, la vraie joie est une plante qui pousse parmi beaucoup d’autres. Celles-ci peuvent lui ressembler : elles ne sont pas pour autant la vraie joie. Pas mal de jolies sirènes tentent de nous séduire. Mais il est rare que celui qui succombe à leur charme trouve ce qu’il cherchait. Leur magie se dissipe comme brume du matin : elle ne dure que quelques instants.

La vraie joie est au contraire durable. Son caractère distinctif est d’ailleurs la fidélité. Parce qu’elle se nourrit à des sources stables, la vraie joie ressemble à l’écoulement d’une paisible rivière qui se fie à la fermeté de son lit, si variés que soient les paysages défilant le long de ses rives. Certes, on peut trouver des joies en se précipitant sans cesse vers d’autres horizons, vers des choses plus lointaines ou nouvelles, une sorte de « zapping » de la joie qui ne trouve jamais de repos. Le plaisir momentané n’est souvent rien d’autre qu’une goutte d’eau isolée dans la chaleur de l’été, une brève ondée par une journée torride.

Il y a une autre différence entre la vraie joie et ses succédanés. Elle n’est jamais possessive, prédatrice : elle donne davantage qu’elle ne prend. Elle n’a pas le caractère contraignant de la joie propre à la consommation ou d’un temps libre à remplir fébrilement du début à la fin. La vraie joie opte pour un temps libre vraiment libre, c’est-à-dire un temps qui est à mon service plutôt que moi au sien.

La vraie joie est également plus qu’un bien-être psychologique. Elle n’est pas une sensation épidermique. mais consiste à demeurer dans la vérité, la bonté, la beauté. Ainsi est-elle proche parente de l’amour. Dans son catalogue des fruits de l’Esprit Saint, Paul la place au deuxième rang, juste après l’amour (Ga 5,22). S’il y a une « joie de ce que je ressens », il y a aussi une « joie de ce que je suis ». Ce qui ne veut pas dire que la vraie joie demeure seulement dans l’âme : elle irradie jusque dans le corps. « Elle est, écrivait Descartes, une bienfaisante émotion de l’âme ». Dans un beau raccourci, il indiquait de la sorte les deux sièges de la joie : elle émeut le corps et réjouit l’âme.

Enfin, la joie n’est pas seulement synonyme de « vie dans l’espace protégé d’une existence sécurisée », qui tient à distance respectable de ma personne tout ce qui cause de la peine : pauvreté, maladie, douleur et mort. Il est vrai que la joie véritable traverse la peine, qu’elle traverse même le rideau de la mort. Mais pour cela, il faut la foi. Car il n’y en a qu’Un qui soit passé intact par la souffrance et par les portes de la mort, qui n’ait pas perdu la joie mais l’ait au contraire gagnée pour toujours. Quant à nous, jamais nous n’arriverons seuls à résoudre le problème de la souffrance et de la mort en nous et autour de nous. Tout au plus pouvons-nous nous résigner et dire : « Je ne puis rien y faire... » Ou pire encore : nous en remettre à des échappatoires du genre « berceuse » de la drogue ou... au suicide.

Plaisir et joie : des jumeaux ?

Il y a joie et il y a plaisir. A première vue, les deux réalités sont proches, quasi jumelles. À y regarder de plus près, joie et plaisir sont très éloignés. Le plaisir rassasie un moment, à l’instar d’une décharge nerveuse ; la joie, à la surface de l’âme, est claire et forte, stable comme la plante d’eau sur un étang. Le plaisir, je le tire de moi, de ma propre expérience affective, esthétique ou spirituelle. La joie authentique vient d’ailleurs : elle m’est donnée. Elle ne rassasie pas ; elle donne davantage soif. Sa tension reste constante et elle n’est jamais saturée. Quand il s’agit de plaisir, la tension tombe dès que le désir est satisfait. La joie, elle, est comme poussée vers plus loin, vers davantage ; elle est portée sur les ailes de la reconnaissance. Elle me dé-centre, m’éloigne de moi. Le plaisir porte toujours une connotation de coup de chance (« I got it »), d’heureux concours de circonstances : « J’ai magnifiquement réussi. » La joie est une bénédiction ; elle a quelque chose de divin, d’éternel ; elle vient d’en haut : « Freude schöner Götterfunken » (choral de la 9ème symphonie de Beethoven).

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Godfried DANNEELS

Cardinal, ancien président de la conférence épiscopale de Belgique.

(re)publié: 01/06/2015
1ère public.: 01/10/2010
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