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Théologie morale

Dieu, fondement de la morale ?

Dieu doit-il être considéré comme le fondement de la morale ?

Notons tout de suite que, dans ces quelques pages, on n’a pas cru bon distinguer (sauf dans le cas de citations particulières) la morale de l’éthique , l’une et l’autre, selon leurs étymologies respectives latine et grecque, désignant l’ensemble des principes et valeurs qu’une société reconnaît ou promeut - c’est précisément toute la question ! - comme nécessaires à sa cohésion... voire à sa survie.

De Platon à Bergson [1] en passant par Spinoza [2], Kant [3] et Nietzsche [4] , pour ne citer que quelques-uns des plus grands, la question a donné lieu depuis longtemps à d’âpres débats chez les philosophes. Elle n’est donc pas, a priori, très nouvelle.

Pourtant elle fait l’objet aujourd’hui d’un regain d’intérêt chez beaucoup de nos contemporains...

Ce sont ces parents, se définissant eux-mêmes comme « croyants non-pratiquants », qui inscrivent leurs enfants au catéchisme pour qu’ils aient « des bases morales ».

Ce sont ces catholiques, inquiets devant les mutations de la société et de l’église, qui se retranchent derrière l’argument d’autorité (de l’écriture, mais aussi et plus encore du pape !) pour dénoncer un abandon des valeurs morales lié selon eux à l’effacement social de la religion et à la perte du sens de Dieu.

C’est le pape lui-même qui éprouve le besoin d’écrire une longue encyclique pour rappeler le « fondement religieux ultime des normes morales » [5], ou Mgr Michel Dubost parlant, à propos des dernières Journées Mondiales de la Jeunesse, de ces « valeurs qui se fondent dans le Christ ».

Ce sont aussi, curieusement, ces politiques, qui pressent les institutions religieuses de fournir des repères à la jeunesse déboussolée de nos banlieues et qui intègrent dans les programmes scolaires les religions comme faits de culture.

Ce sont encore ces chrétiens, appelés à siéger, avec d’autres, dans l’un ou l’autre de ces innombrables « comités d’éthique », « conseils des sages » ou « commissions consultatives » que l’on a vu surgir depuis une vingtaine d’années dans une société française traversée par plusieurs croyances religieuses et familles de pensée. Lors du Colloque organisé, le 23 novembre 1996, par les jésuites du Centre Sèvres sur « l’éthique partagée dans nos sociétés », Didier MAUS, directeur de l’Institut d’Administration publique, s’est ainsi plu à montrer l’inflation des instances déontologiques dans la société française. Et de passer en revue, non seulement le célèbre C.C.N.E. (Comité Consultatif National d’éthique) et la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, mais encore les nombreuses autorités administratives indépendantes ayant à réguler le domaine des activités économiques et financières (Commission des Opérations de Bourse, Conseil de la Concurrence, organismes du secteur ! des banques et des assurances...), des libertés fondamentales (Commission Nationale Informatique et Libertés), de la vie politique (Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, Commission pour la transparence de la vie politique chargée d’examiner le patrimoine des hommes politiques, Commission des Sondages...) ou de la vie professionnelle (Ordre des Avocats ou des Médecins, Chambres nationales des officiers ministériels, Conseil Supérieur de l’Agence France-Presse, etc.).

Enfin, parmi ces nombreux contemporains qui s’intéressent à notre question, il faut encore évoquer ces militants de la laïcité qui réfléchissent aux incidences éthiques de l’idéal républicain [6], ou ces philosophes qui traitent de morale en faisant profession d’athéisme [7].

La question, on le voit, est d’une étonnante actualité et peut se traduire de diverses manières : dans notre société pluraliste, peut-il y avoir accord sur des valeurs communes, s’il n’y en a pas sur un fondement qui leur serait commun ? Le principe démocratique cher à notre culture européenne s’accorde-t-il avec une autorité transcendante aux valeurs reconnues par les citoyens ? Et lorsqu’on parle de Dieu comme fondement de la morale, qu’entend-on au juste par ce concept de « fondement » ? Veut-on reconnaître en Lui le garant d’une certaine rationalité, d’une hiérarchisation possible de valeurs dont on voit bien qu’il est difficile de les respecter toutes intégralement en même temps ? Est-ce une manière de poser l’universalité de valeurs qui, sans Lui, risqueraient de se dissoudre dans le particularisme de cultures et d’intérêts contradictoires ?

Dieu doit-il être considéré comme le fondement de la morale ?

L’enjeu est d’importance...

Si je réponds « oui », n’est-ce pas condamner les athées, sinon à l’immoralisme, du moins à l’inconfort d’une raison incapable de justifier ses postulats de départ ? N’est-ce pas aussi soumettre dangereusement le discernement de ce qui est moral à des instances religieuses, dont on a vu par le passé et dont on voit encore qu’il peut leur arriver de se laisser aveugler par une théologie erronée et, grisées par leur pouvoir, de réclamer une autorité abusive ? Si ce fonctionnement de l’autorité n’est, heureusement, pas fatal, convenons néanmoins que le risque existe et que l’intégrisme guette hélas toute religion, dans la mesure où il est question pour l’homme d’être mis en contact avec une Vérité et un Absolu qui réclame de lui un engagement total, jusqu’au don de sa vie. La perversion, toujours possible, survient lorsque le croyant croit pouvoir mettre la main sur cet Absolu, cette Vérité... qui le saisit bien plus qu’il ne peut la saisir ! (cf. Ph 3/12-14)

Si je réponds « non », quel(s) autre(s) fondement(s) trouver ? Quelle raison dernière invoquer pour privilégier telle valeur plutôt que telle autre ? Et, pour les chrétiens, la révélation de Dieu n’aurait-elle rien à voir avec les relations entre les hommes ? Le christianisme ne serait-il donc qu’une gnose sans aucune incidence morale ? Ou encore, comme l’écrivent les évêques de France, « l’agir chrétien peut-il être séparé de ses racines théologales, rejetant la foi dans un arrière-monde sans lien avec l’agir quotidien ? » [8].

Pour sortir de ce dilemme, proposons un chemin.

Commençons, dans un premier temps, pas reconnaître que l’on peut mener une existence moralement bonne sans référence explicite à Dieu. C’est une question de fait, c’est aussi un prudent principe politico-juridique, c’est enfin une puissante affirmation de la théologie catholique.

Nous verrons ensuite, dans un deuxième temps, que cela ne signifie pas pour autant que Dieu soit étranger à la morale et au choix de ce qui est moralement bon. Là encore, c’est, pour beaucoup, une question de fait ; c’est peut-être aussi une question de droit avec les limites qu’il convient de reconnaître à la démocratie ; et c’est l’intérêt du concept bien compris de « loi naturelle » dans la théologie morale catholique.

Il sera temps alors de proposer une réponse, au moins provisoire, à la question posée.

1°) Il n’est pas besoin de Dieu pour mener une vie moralement bonne !

Une question de fait...

Des athées l’affirment. écoutons par exemple André Comte-Sponville : « Est-ce que vraiment on a besoin de Dieu pour préférer l’amour à la haine ? Pour préférer la justice à l’injustice ? Pour préférer la paix à la guerre ? (...) je n’ai pas besoin d’un Dieu qui garantisse le triomphe ultime de ces valeurs pour m’attacher à les défendre. Je dirais même : au contraire. C’est parce que je ne crois pas qu’un Dieu en garantisse le triomphe, et que donc ce triomphe n’est en rien garanti, qu’il est important que nous nous battions pour les maintenir. S’il existait un Dieu juste et bon, on saurait que la justice et le Bien finiraient par l’emporter. Mais si on ne croit pas en Dieu, la justice et le Bien n’ont de chance, non pas de l’emporter, ça n’arrivera jamais, mais de résister un peu que pour autant que des gens se battent pour elles » [9].

Luc Ferry lui fait écho : « Le respect de la personne humaine, le souci de l’autre, de sa dignité ou de sa souffrance ne sont plus des principes dont le christianisme aurait le monopole. Pour beaucoup, même, ils apparaissent à bien des égards comme construits contre lui, tant l’église catholique a mis longtemps à s’affranchir des traditions contre-révolutionnaires » [10].

Et les chrétiens, pour peu qu’ils soient honnêtes, accordent volontiers à beaucoup d’incroyants de mener souvent une vie morale exemplaire... allant même jusqu’à dire : « un tel, même s’il n’est pas baptisé, se révèle être meilleur chrétien que nous ! » L’expression est évidemment inexacte d’un strict point de vue théologique : à moins de réduire la foi chrétienne à une morale, de nier la qualification nouvelle et décisive conférée par le baptême, et de prétendre récupérer ceux et celles qui seraient « chrétiens sans le savoir », on ne pourra jamais dire de quelqu’un qui n’est pas baptisé (et a fortiori si, en plus, il n’est pas croyant !) qu’il est « chrétien ». Mais elle est révélatrice d’une saine humilité chez la majorité des chrétiens qui n’ont pas conscience d’être « meilleurs que les autres » ou d’avoir le monopole du sens moral !

Une question de droit aussi

Affirmer l’autonomie de la morale par rapport à la sphère du religieux et aux autorités qui l’incarnent est une nécessité, si l’on veut épargner à notre société démocratique la censure et « l’ordre moral » imposé jadis sous couvert de christianisme par tel ou tel parti politique, ou encore l’obscurantisme de groupuscules intégristes tels que l’Islam en connaît aujourd’hui en Algérie, en Iran ou en Afghanistan.

Hors du champ chrétien, André Comte-Sponville note ainsi ce qui lui semble caractériser l’espace de la modernité spirituelle : « C’est fonder la religion sur la morale et non pas la morale sur la religion. C’est faire dépendre la conception qu’on a de Dieu de la conception qu’on a de l’homme. Une religion, pour un moderne, n’est acceptable que si elle est humaine » [11]. La formule dit bien, avec l’éclatement du religieux hors des grandes religions historiques et après la chute de l’idéologie marxiste, la méfiance de nos contemporains envers tous les grands systèmes, religieux ou politiques, qui prétendraient faire le bonheur de l’homme sans lui.

Une forte affirmation théologique

Si la célèbre parabole du bon Samaritain [12] le laisse entendre, St Paul, lui, le dit tout net : « Quand des païens, sans avoir de loi, font naturellement ce qu’ordonne la loi, ils se tiennent lieu de loi à eux-mêmes, eux qui n’ont pas de loi. Ils montrent que l’oeuvre voulue par la loi est inscrite dans leur coeur ; leur conscience en témoigne également ainsi que leurs jugements intérieurs qui tour à tour les accusent et les défendent. » (Rm 2/14-15)

À ces affirmations de l’écriture fait écho l’enseignement traditionnel du magistère de l’église à propos notamment de la loi naturelle, laquelle rend l’homme, croyant ou non, capable de discernement et de conduite morale : « L’homme participe à la sagesse et à la bonté du Créateur qui lui confère la maîtrise de ses actes et la capacité de se gouverner en vue de la vérité et du bien. La loi naturelle exprime le sens moral originel qui permet à l’homme de discerner par la raison ce que sont le bien et le mal, la vérité et le mensonge » [13] .. « L’homme, créé à l’image de Dieu, trouve en lui-même, et dans une réflexion intelligente sur le monde où il est inséré, la source du bien vivre, de la morale telle que le Créateur l’a voulue pour lui » [14].

Ceci amenait, dès 1989, le Comité mixte catholique-protestant en France à reconnaître : « La morale est un bien commun de l’humanité. La foi n’en est pas le seul fondement possible » [15] et, en 1992 : « il ne s’agit pas tant d’élaborer une éthique chrétienne que d’avoir ensemble une réflexion et une pratique chrétiennes de l’éthique » [16].

Parce qu’il crée les hommes à son image, capables de liberté et d’amour, Dieu n’oblige pas ses créatures à faire de Lui la référence incontournable et l’horizon obligatoire de leurs choix éthiques.

2°) ...et pourtant, Dieu n’est pas étranger aux préoccupations morales

C’est, pour beaucoup, une question de fait...

Toutes les religions revendiquent en effet une traduction morale à leurs affirmations théologiques... et c’est même ce qui fait difficulté ! Pensons par exemple à ce qu’il advient du respect des minorités dans les pays où une religion est déclarée « religion officielle » !

Mais plutôt que de s’appesantir sur ces dérives totalitaires toujours possibles, il serait plus honnête d’évoquer ici - pour ne parler que de la tradition judéo-chrétienne - le lien très fort qui unit le culte à la morale et les innombrables figures populaires de notre église qui ont puisé, et puisent aujourd’hui encore, dans leur amour de Dieu des forces neuves pour mener leurs actions charitables et leurs combats pour la justice. Pour ce qui est du lien entre culte et morale, rappelons simplement ici qu’aux commandements concernant les relations avec Dieu succèdent immédiatement, dans le Décalogue, ceux qui concernent les relations avec le prochain. Jésus fera d’ailleurs de cette association un lien indissoluble (Mt 22/34-40) que Jean et Jacques se plairont à souligner : « Si quelqu’un dit : ’j’aime Dieu’, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4/20 ; cf aussi Jc 2/14- ! 18)

Même le Comité mixte catholique-protestant, qui pourtant insiste sur le fait que la morale n’est pas l’apanage des chrétiens [17], est bien obligé d’admettre le rôle essentiel que tiennent, dans l’engagement des disciples de Jésus, leurs convictions fondées sur la foi : « Nous entrons dans le débat moral commun avec, au coeur, des convictions fondées sur notre foi. Celles-ci nous éclairent sur la nécessité et sur la finalité de notre engagement. Notre foi en Dieu introduit dans notre réflexion et notre pratique la dimension transcendante : pour nous, l’être humain ne trouve pas sa fin en lui-même, mais se réfère à un Autre, le Dieu de l’Alliance qui l’appelle et devant qui il se sait responsable. Le lieu d’application et le but de notre engagement moral sont l’être humain au sein de l’univers, compris comme création de Dieu. Jésus-Christ, véritable image de Dieu, premier-né de la création nouvelle qu’il a inaugurée, est le modèle de la vocation qui nous est adressée. Le principe ! de n otre réflexion et de notre pratique morales est l’amour, cette agapê qui nous vient de Dieu, lui qui nous a aimés le premier. L’amour, comme la foi et l’espérance, est en nous l’oeuvre de l’Esprit. » (pp.91-92).

J’ajoute que, sans la perspective ouverte, par la résurrection, d’un au-delà de la mort, l’idée même de donner sa vie plutôt que de porter atteinte à telle ou telle valeur ne s’imposerait pas nécessairement à moi !

Faute de ces convictions de foi, il n’est en effet pas assuré du tout que nous adoptions toujours et spontanément la logique du sermon sur la montagne dans nos relations avec autrui ! De ce point de vue, on peut se demander si ce qui semble « folie pour les païens » (1 Co 1/18-25) n’est pas la radicalité des exigences évangéliques (on peut relire par exemple Mt 5 ou encore Mt 18/21-22) tout autant que l’annonce de la résurrection de Jésus !

... et une question de droit aussi !

Privées de transcendance, nos sociétés démocratiques, pluralistes et utilitaristes sont tentées de se faire une morale à leur image [18], exaltant la vertu de tolérance pour ne plus avoir à se confronter aux concepts de vérité ou d’absolu, et avec pour seule prétention l’élaboration des quelques indispensables repères éthiques, consensuels et provisoires, nécessaires à la coexistence pacifique des citoyens. Cette « éthique procédurale », tant vantée par John Rawls [19] et Jürgen Habermas [20], peut néanmoins conduire à de singuliers glissements totalitaires. Qui ne voit en effet la fragilité d’un concept comme celui de « dignité humaine », s’il n’existe plus d’absolu moral et si, par exemple, le seuil d’humanité, à l’orée d’une existence ou à son achèvement, ne dépend plus que des prescriptions de la loi positive, variable d’une société à l’autre ?

Sur ce point précis, il est intéressant de noter qu’un athée comme André Comte-Sponville rejoint Jean-Paul II pour dénoncer l’idéalisation du système démocratique qui ne saurait en lui-même trouver son propre fondement : « si l’on considère que la démocratie tient lieu de morale, on est dans la barbarie démocratique. On ne vote pas sur le Bien et le Mal. Cela ne relève pas du peuple, cela relève de la conscience individuelle de chacun. » (...) « Ce qui fait que le peuple n’a pas tous les droits, ce n’est pas la Constitution, puisqu’il peut la changer, c’est la morale » [21] . « En réalité, la démocratie ne peut être élevée au rang d’un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d’être la panacée de l’immoralité. Fondamentalement, elle est un »système« et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère »moral« n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain : il ! dépe nd donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés » [22].

Ces errements possibles de la démocratie amènent donc l’athée comme le croyant à donner la primauté à la morale sur le politique. Mais d’où vient ce sens moral auquel on est contraint de faire appel pour remédier aux dérapages toujours possibles de l’ordre politique ? Difficile, même pour l’athée, de se débarrasser de toute transcendance, si tant est qu’il existe effectivement « des valeurs pour lesquelles, à tout le moins, il vaudrait la peine de prendre le risque de la mort » ! [23]

Cette transcendance est d’ailleurs nécessairement postulée - à défaut de pouvoir être fondée en Dieu - à chaque référence aux fameux « droits de l’homme » chers à nos démocraties. Ainsi, même s’il ne fait plus mention de « l’être Suprême » de la Déclaration de 1789, le préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, évoque la « foi » des peuples des Nations Unies « dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes... »

C’est donc un véritable acte de foi que requiert la démarche morale, et que la transcendance reconnue soit clairement située en Dieu, ou curieusement enfermée dans l’immanence de l’humain [24], n’y change rien : il y a quelquechose de sacré en l’homme qui est la seule créature à se poser la question du sens de sa vie !

« Deus interior intimo meo et superior summo meo »

L’erreur de philosophes comme Luc Ferry et André Comte-Sponville est de croire que le Dieu des chrétiens ne se manifeste que comme transcendance extérieure à l’homme, et donc de vouloir s’en protéger au nom de la raison et d’une sensibilité démocratique récusant toute autorité supposée aliénante. « L’obéissance à Dieu, écrit Jean-Paul II, n’est pas, comme le croient certains, une hétéronomie, comme si la vie morale était soumise à la volonté d’une toute-puissance absolue, extérieure à l’homme et contraire à l’affirmation de sa liberté » (Veritatis Splendor, n°41). Par une étrange méconnaissance du christianisme, ces philosophes athées oublient que Dieu se manifeste autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’homme... ce que dit admirablement l’extrait des Confessions de St Augustin (Confessions, III, 6, 11) donné comme titre à ce paragraphe : « Dieu plus intérieur que l’intime de moi-même ». Il faudrait reprendre ici les enseignements traditionnels de notre église concernant la rai ! son (cf. par exemple Catéchisme de l’église catholique, §1706, 1778, 1849) et la conscience (« le sanctuaire où l’homme est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » Vatican II, Constitution Gaudium et spes, n°16). Même blessée, la raison n’en demeure pas moins « le reflet en l’homme de la splendeur du visage de Dieu » (encyclique La splendeur de la Vérité, n°42). Avec un postulat de départ aussi faussé, il est évident que nos philosophes ont toutes les peines du monde à comprendre de manière correcte la notion de loi naturelle chère à la théologie morale catholique. « Car, si le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur, Seigneur et de l’histoire humaine et de l’histoire du salut, cet ordre divin lui-même, loin de supprimer la juste autonomie de la créature, et en particulier de l’homme, la rétablit et la confirme au contraire dans sa dignité » [25].

3°) Dieu, fondement de la morale ?

Tentons maintenant une réponse, au moins provisoire à notre question : Dieu doit-il être considéré comme le fondement de la morale ?... et, si oui, comme l’unique fondement possible de la morale ?

Pour les croyants, il me semble que la réponse est nécessairement affirmative. Car si - on l’a vu - la foi n’est pas le seul fondement possible de la morale, Dieu, lui, en revanche, l’est... du moins dans une perspective chrétienne !

Reconnu ou pas dans la foi, Dieu est en effet le Créateur de l’homme et de sa liberté. Dieu a gravé en l’homme - croyant ou non - ce que la théologie catholique appelle la loi naturelle, et qui n’est autre que cet appel à choisir le bien et rejeter le mal qui résonne au plus intime de la conscience de chacun.

Autant dire que sans cette transcendance absolue, située à la fois au plus intime de l’homme et comme son vis-à-vis, les notions de dignité de l’homme ou encore de droits humains fondamentaux risquent bien d’ailleurs de perdre toute consistance. « Si la vérité transcendante n’est pas reconnue, écrit Jean-Paul II, la force du pouvoir triomphe, et chacun tend à utiliser jusqu’au bout les moyens dont il dispose pour faire prévaloir ses intérêts ou ses opinions, sans considération pour les droits des autres... Il faut donc situer la racine du totalitarisme moderne dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, précisément pour cela, de par sa nature même, sujet de droits que personne ne peut violer, ni l’individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l’état. » (Veritatis Splendor, n°99).

Mais là encore on prendra garde à bien situer la transcendance absolue de Dieu : parce qu’il n’est pas seulement l’origine et le sublime vis-à-vis de l’homme, mais qu’Il en est aussi le souffle le plus intime, Dieu ne vient pas imposer à l’homme, de l’extérieur, une hiérarchie des valeurs toute faite, qui vaudrait toujours et partout. Comme l’écrit le jésuite Paul Valadier, « La référence religieuse ne vient pas se substituer à une liberté défaillante, selon la logique pernicieuse qui pose Dieu comme un complément indispensable à l’homme (...). Elle constitue plutôt une confirmation et d’abord une suscitation de la liberté. L’univers de la foi n’apporte pas des recettes ou des valeurs supplémentaires supérieures ; il vient nourrir la liberté dans son désir de sens, et la construire du dedans » [26].

Cette affirmation centrale du christianisme selon laquelle Dieu est le créateur de l’homme et de sa conscience interdit d’ailleurs de concevoir une morale spécifiquement chrétienne quant à son contenu. Le théologien moraliste Xavier THéVENOT aime à dire en ce sens que « tout ce qui se commande au nom du Dieu de Jésus-Christ doit pouvoir se justifier du point de vue de la vérité de l’homme, et tout ce qui est prescrit par la raison droite doit pouvoir montrer sa cohérence avec la vérité de la foi chrétienne » [27]. Elle stimule également la recherche et l’intérêt du débat entre, d’une part des croyants qui n’ont pas le monopole du sens moral, et d’autre part des hommes et des femmes que l’idéologie peut aveugler (si ce n’est plus, au moins tout autant que les croyants !) et qui ont donc intérêt à entendre les grands repères éthiques dont est porteuse la tradition judéo-chrétienne, une tradition qui, a priori, ne saurait être soupçonnée de vouloir nier les capacités et réfréner ! les aspirations de l’homme, elle qui ne cesse, au contraire, d’en célébrer la grandeur ! « Qui donc est l’homme ? à peine le fis-tu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur. Tu mets toutes choses à ses pieds ! » (Psaume 8).

Ceci ne conduit en rien à une soumission de la morale à la religion ou à une quelconque instance religieuse. Dieu seul est le fondement de la morale. à ceux qui seraient tentés par une confusion entre Parole de Dieu et parole de l’église, rappelons le grand principe de la morale catholique : en cas de conflit entre les injonctions d’une autorité religieuse et celles de sa conscience, c’est à celles-ci plutôt qu’à celles-là qu’il faut obéir... même si les premières ne sont pas à dédaigner, ayant en principe précisément pour rôle d’éclairer la conscience !

Quant aux incroyants, laissons-leur le soin de répondre et, à défaut de recevoir l’affirmation de la foi, laissons-leur poser comme socle ou sommet nécessaire de leurs convictions éthiques les quelques postulats sans lesquels il ne saurait y avoir d’universalisation possible ni même de hiérarchisation des valeurs admises aujourd’hui par nos sociétés pluralistes. On a d’ailleurs vu tout-à-l’heure un bel exemple de ces postulats dans le préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des droits des hommes et des femmes... »

C’est ainsi que, dans la problématique qui est la sienne, André Comte-Sponville distingue quatre ordres : « l’ordre techno-scientifique, l’ordre juridico-politique, l’ordre de la morale, enfin l’ordre éthique ou de l’amour. L’ordre techno-scientifique est structuré parle possible et l’impossible, mais incapabledese limiter lui-même, il est limité par l’ordre juridico-politique. Celui-ci est structuré par le légal et l’illégal, mais incapable de se limiter lui-même, il est limité par l’ordre de la morale, lequel est structuré par le devoir et l’interdit. Et cet ordre de la morale, à son tour, est complété et ouvert par un quatrième ordre, l’ordre éthique ou de l’amour » [28]. Et nous noterons avec intérêt qu’au sommet de sa pyramide, notre auteur est comme contraint d’en appeler à l’amour infini : « il nous faut un quatrième ordre, non pas tant pour limiter le troisième, celui de la morale, que pour le compléter, pour l’ouvrir par en haut, si vous voulez. C’est, bien sûr, ce que j’appellerai l’ordre éthique, au sens que j’ai défini, l’ordre de l’amour. Est-ce que ce quatrième ordre a une limite ? Je ne lui en vois pas » [29].

 

[1Cf. Les deux sources de la morale et de la religion, 1932

[2Cf. Éthique, publiée en 1677, après la mort de Spinoza

[3Cf. Fondements de la Métaphysique des mœurs, Riga, 1785

[4Cf. Par delà le Bien et le Mal, 1886 ou encore La généalogie de la morale, 1887

[5Jean-Paul II, Encyclique La splendeur de la Vérité, n°36, « Dieu seul, le Bien suprême, constitue la base inaltérable et la condition irremplaçable de la moralité » (idem, n°99)

[6Une réflexion déjà bien entamée avec des philosophes comme G. Canguilhem, G. Deleuze ou E. Lévinas

[7Luc FERRY, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie, Paris, Grasset, 1996 ; André COMTE-SPONVILLE, Éthique, Morale et Politique dans Parcours. Les Cahiers du Grep Midi-Pyrénées, n°9/10 (1994) ; André COMTE-SPONVILLE, Petit traité des grandes vertus, Paris, P.U.F., 1995

[8Les évêques de France, Proposer la foi dans la société actuelle. Lettre aux catholiques de France, Paris, Cerf, 1996, p.67

[9Éthique, morale et politique, art. cité, p.247

[10Luc FERRY, L’homme-Dieu ou le sens de la vie, Grasset, 1996, p.75

[11art. cité, pp.250-251

[12Lc 10/29-37 : ce ne sont pas les personnages « religieux » du judaïsme orthodoxe (le prêtre et le lévite) que Jésus cite en exemple, mais un hérétique de Samaritain !

[13Catéchisme de l’église Catholique, 1992, n°1954

[14Catéchisme pour adultes des évêques de France, 1991, n°514

[15Catholiques et protestants face à la morale dans une société laïque, (p.91) déclaration reproduite en annexe d’un document plus récent de ce même Comité, intitulé « Choix éthiques et communion ecclésiale » (Paris, Cerf, 1992)

[16Choix éthiques et communion ecclésiale, Paris, Cerf, 1992,p.48

[17Voir la citation faite plus haut, page 4 (notes 15 et 16)

[18Voir l’intéressante analyse du P. Jean-Louis BRUGUèS : L’éthique dans un monde désenchanté dans Documents épiscopat n°6 (mars 1994)

[19J. RAWLS, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987 .- pp.253-254

[20J. HABERMAS, Morale et communication. Conscience morale et activité communicationnelle, Paris, Cerf, 1986

[21A. COMTE-SPONVILLE, article cité, pp.214-215.

[22JEAN-PAUL II, encyclique L’évangile de la vie , n°70 ; et encyclique La splendeur de la Vérité , n°96 à 101

[23Luc FERRY, ouvrage cité, p. 236

[24Tel est bien le propos paradoxal de Luc FERRY dans son livre L’homme-Dieu ou le Sens de la vie

[25Concile Vatican II, Constitution L’église dans le monde de ce temps, 41, §2

[26Paul VALADIER, L’anarchie des valeurs, Paris, Albin Michel, 1997 pp.167-168

[27Compter sur Dieu, Paris, Cerf, 1992, p.15

[28Éthique, Morale et Politique, article cité, p.216

[29idem, p.215

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

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Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

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janvier 1999

(re)publié: 31/12/1998