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La création : un conflit entre la science et la foi ?

Selon la Bible, le Dieu Père exprime son attitude paternelle au dehors de lui-même par la création. La création du monde lui est attribuée par les premiers versets de la Genèse, sous la forme d’une parole initiale : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre [...]. Dieu dit [...]. »

La formule restera courante dans l’Ancien Testament pour exprimer cette activité de création : « Dieu qui a fait le ciel et la terre. » Elle est quelquefois complétée par une autre mention : « les êtres visibles et invisibles ». Ces deux binômes, ciel et terre, visible et invisible, reposent sur une représentation cosmique du monde tel qu’il se présente à nos yeux. Nous voyons le ciel au-dessus de la terre. Tel aussi que le monde intelligible peut être compris. Il y a des êtres visibles et des êtres invisibles. Du point de vue littéraire, pour les Hébreux, un couple de contraires exprime la totalité du domaine considéré, de même que nous disons encore en français qu’un navire s’est perdu « corps et biens ». Le naufrage a été total. Ainsi, tout ce qui existe a pour origine un acte créateur de Dieu. Il n’y a rien dans la création qui soit le fruit d’un dieu antagoniste, d’un dieu du mal, ou d’une émanation consécutive à un quelconque mal antérieur.

Cette affirmation massive est très problématique à bien de nos contemporains qui ont suivi les progrès spectaculaires de la recherche scientifique. Car un discours sur la création [1] du monde par Dieu - surtout quand on veut garder encore une prétention dans le domaine de la science - est jugé comme l’interprétation simpliste d’une réalité complexe qui nous reste pour une large part opaque. Il faut donc évoquer d’abord ces objections et contradictions avant de proposer ce que l’enseignement biblique et à sa suite celui de l’église nous disent sur la création.

Mais tout d’abord, qu’est-ce que créer ? La question n’est pas superflue, car nous allons découvrir que devant la science et devant la foi le mot n’a pas le même sens. Dans le langage courant, que voulons-nous dire quand nous disons : je crée une entreprise, je crée mon avenir ? Quand nous parlons de création poétique, littéraire, musicale et artistique ? Dans le domaine de la science, nous parlons plutôt d’invention, mais l’invention aussi est créatrice. Nous faisons dans ces cas référence à une expérience originale, car tout le monde n’est pas créateur. Il s’agit d’une idée forte qui jaillit en nous et qui nous pousse à la mettre en oeuvre, à lui donner vie et dynamisme. Avant nous, cette idée ou ce projet n’existait pas. Dans une certaine mesure - car nous disposons déjà de nombreux éléments permettant cette création -, nous créons à partir de rien. Mais créer ne se fait pas en un tour de main, c’est un labeur patient d’élaboration d’une oeuvre qui se développe et grandit, qui va même évoluer. Créer, c’est mettre en mouvement quelque chose. Cette représentation est juste, car elle fait apparaître les modalités concrètes de la genèse d’une réalité nouvelle. Elle évoque aussi l’intention profonde, transcendante à la matérialité de l’oeuvre et qui fait appel à une multitude de qualités d’invention, d’énergie, d’imagination, de coeur même. Ce projet est la condition sine qua non de toute réalisation. Avec la création du monde, nous employons le terme, comme il a été dit, dans un grand mouvement de passage à la limite.

Un conflit entre la foi et la science ?

Pour l’enfant qui va à la fois à l’école et au catéchisme, le premier conflit qu’il risque de rencontrer entre le savoir et la foi concerne la création. Comme tout petit humain, notre enfant est avide de connaître le pourquoi des choses. Il écoute la parole de l’instituteur qui lui raconte les dernières découvertes sur le big-bang, puis les étapes de la formation des grands systèmes stellaires et enfin ceux de notre planète, avant de passer à l’histoire de la vie à travers le grand mouvement de l’évolution des espèces. Il est volontiers ébahi d’admiration devant tant de merveilles. Il écoute avec la même curiosité et la même confiance la parole du catéchiste qui lui raconte que le ciel et la terre ont été créés en six jours et de la terre par l’activité de Dieu qui l’a façonné à la manière d’un potier. Aujourd’hui sans doute, l’un et l’autre enseignant veillent à situer leur discours dans leur ordre propre : la science d’un côté et la foi de l’autre. Mais pour peu que l’instituteur soit anticlérical et le catéchiste « traditionaliste », voilà notre enfant plongé dans une grande perplexité. Qui croire ? Il y a de fortes chances qu’il optera pour l’instituteur. C’est pourquoi dans les nouveaux efforts de catéchèse, on ne commence plus par la création, afin de ne pas provoquer ce conflit immédiat. On suit le mouvement de genèse et non d’exposition du récit biblique qui s’intéresse d’abord à la relation d’amour entre Dieu et son peuple. Puis on remonte dans un second temps à l’origine des choses, en expliquant bien le genre littéraire des récits.

Le conflit qui affecte encore aujourd’hui bien des enfants est le reste d’une opposition séculaire qui s’est élevée entre la foi et la science depuis la naissance de celle-ci. Il est la conséquence de la difficulté à distinguer deux ordres différents de connaissance : la connaissance scientifique d’un côté et la connaissance de foi de l’autre. Le savant est tenté de ne faire confiance qu’aux raisons de sa science, tandis que le croyant demande à sa foi de lui livrer aussi des données scientifiques. Pourtant le savant reste un homme qui se pose toutes les questions, tandis que le croyant demeure influencé par les résultats de la recherche scientifique qui font difficulté à sa foi. Le discernement entre la compétence respective de la foi et de la science fut l’objet d’un difficile travail séculaire mené dans un climat de suspicion et parfois d’hostilité.

Comme nous l’avons vu, les récits bibliques présentent les origines du monde dans le cadre des conceptions cosmologiques de leur temps. Tout leur ensemble avait valeur religieuse et l’on n’arrivait pas à discerner en eux ce qui concernait l’origine et le ou les commencements.

L’origine et le commencement

Le problème posé à notre enfant reste en vérité le nôtre tant que nous n’arrivons pas à comprendre que l’instituteur et le catéchiste ne parlent pas de la même chose, même s’ils emploient souvent le même mot de création. L’instituteur parle du commencement du monde, tandis que le catéchiste parle de son origine et de son maintien constant dans l’être au cours du temps. Car la création est continue et elle enveloppe toute l’évolution du monde et des espèces vivantes. Précisons encore la différence entre les deux mots.

Le récit du commencement - et nous avons vu plus haut que la science contemporaine est obligée de recourir elle aussi au récit [2] - est la description d’un comment. Le récit de l’origine est la révélation d’un pourquoi. On pourrait dire, avec une certaine approximation, que le discours scientifique est celui de la causalité et le discours de la foi celui de la finalité. Mais ceci n’est que partiellement juste, parce que le discours de la foi prétend bien viser aussi une causalité transcendante par rapport à la chaîne des événements. De son côté, la science, traditionnellement méprisante à l’égard de la notion de finalité, lui trouve aujourd’hui une pertinence nouvelle.

La science s’investit avant tout dans le comment. Un savant qui est aussi un philosophe, Jean Ladrière, dit à juste titre : « La pensée scientifique n’est pas en mesure d’éclairer, en tout cas de façon directe, la notion de création comme telle. [...] Prenant la réalité empiriquement observable pour ce qu’elle est, elle tente d’en déchiffrer la constitution interne, les conditions structurales et les lois de fonctionnement. Ce qu ’elle en dit ne l’atteint jamais formellement en tant que créée. On pourrait dire qu’elle tente de décrire la manifestation, dans le »comment« de son déploiement, mais sans jamais s’interroger sur ce qui rend possible la manifestation en tant que telle [3]). »

Sans doute la science est-elle également habitée par une succession de pourquoi. Mais la réponse à ces pourquoi se situe toujours dans l’ordre des causalités scientifiques : un phénomène est expliqué par une loi. L’ensemble des phénomènes l’est par un système cohérent de lois physiques. La question du rapport à Dieu de la réalité créée et finie échappe à la science, parce qu’elle n’appartient pas à son objet et qu’elle ne peut être inventoriée par ses méthodes. C’est une question ultime.

Cette question a été formulée dès les débuts de la métaphysique occidentale depuis le philosophe grec Aristote (v. 384 - v. 322 avant J.-C.) et reprise au XXe siècle par l’allemand Martin Heidegger (1889-1976), passionné par la question de l’être et du temps : « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non rien ? » C’est aussi le coeur de la question religieuse : « Pourquoi ce monde ? Quel sens a-t-il ? » Car l’homme en tant qu’homme, celui dont il a été question dans le premier chapitre de ce livre, cet homme qui demeure présent en tout savant, ne peut pas s’empêcher de poser des questions sur l’origine et le statut de l’univers. Il le fait dans une réflexion qui a été longtemps religieuse et qui est aujourd’hui de plus en plus philosophique.

L’emploi du terme de création dans le discours scientifique sur le big-bang et son emploi dans le langage religieux ne visent donc pas la même chose. La clarification de cette distinction majeure entre commencement et origine est aujourd’hui universellement reconnue. Cependant, distinction n’est pas séparation. Une certaine interpénétration des points de vue se produit toujours. La religion, comme la science, est obligée de recourir au récit. Elle ne peut pas s’exprimer sans tenir compte de la connaissance scientifique de son temps. Ceci vaut pour les récits bibliques qui tiennent compte de l’image du monde véhiculée par les premières recherches astronomiques (P. Gibert). La science ne peut pas résister à la tentation perpétuelle de s’engager dans certaines extrapolations que son champ de découvertes semble lui ouvrir. Aujourd’hui encore, la présentation religieuse du thème de la création ne peut faire l’économie d’une référence à l’état actuel de la science, sous peine de n’être plus crédible. Telle est aussi l’intention de ce chapitre. Car, entre les deux plans nettement distingués, nous ne pouvons que chercher une certaine forme de cohérence et d’unité, même si celle-ci ne peut nous renvoyer qu’à un point de fuite. Aussi, entre recherche sur l’origine absolue du monde et données scientifiques, « le débat ne sera jamais clos. Il gagnera en pertinence et en précision ce qu’il aura perdu en confusion ou en prétention [4] ».

Le récit du Comment : son histoire

Le récit [5] du commencement parle à la lumière d’une science qui évolue de découverte en découverte et qui corrige périodiquement son discours. Il décrit les processus physiques de formation de l’univers et les différents modèles cosmologiques selon lesquels on peut penser celui-ci. Le récit passe ensuite à la formation de la terre et à l’évolution des vivants. Cette description se veut scientifique en tant qu’elle repose sur l’observation et sur le raisonnement, en particulier mathématique, et rend compte selon des lois précises de l’ensemble des phénomènes. En raison de sa méthode et de son objet, la science d’aujourd’hui entend rester dans ce domaine.

Cette claire distinction du domaine de la science et de celui de la foi a elle aussi son histoire. On connaît le mot du physicien Laplace à Napoléon, qui, l’écoutant au sujet des astres et des planètes, lui posait la question : « Et Dieu, dans tout cela ? » Le savant répondit : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » L’anecdote a franchi deux siècles, interprétée le plus souvent comme une déclaration d’athéisme, ce qui n’est pas forcément le cas. Elle est d’abord l’expression de cette distinction et du refus du mélange des considérations : le discours scientifique en tant que tel n’a pas à faire intervenir Dieu dans l’ordre des causes et des effets. Les prédécesseurs de Laplace, en effet, étaient déjà des astronomes au sens moderne, mais ils faisaient encore intervenir des préoccupations théologiques dans leur recherche. Pensons à Copernic (1473-1543), à Galilée (1564-1642) et à Kepler (1571-1630). Kepler s’intéressait à la conjonction des planètes au moment de la naissance de Jésus. D’une certaine manière, il voulait faire 1’« horoscope » de Jésus. Comme les lois que ces savants avaient découvertes comportaient encore des failles, il leur fallait à un moment ou à un autre invoquer l’intervention divine - ou celle d’un ange - pour corriger le mouvement des astres dont ils n’arrivaient pas encore à rendre compte. Leur monde de culture les poussait à mélanger encore les plans.

Newton (1643-1727) fait alors passer la conception du monde de celle d’un grand livre où tout parle de Dieu et de l’homme à celle d’un automate qui fonctionne tout seul avec ses propres lois. De Kepler à Newton le spirituel se trouve exclu de la connaissance du monde. C’est ainsi qu’on arrive à la réponse de Laplace (1749-1827) qui dans son Système du monde (1796) considère celui-ci comme un parfait automate, une grande mécanique céleste qui fonctionne parfaitement sans observateur. Pour son explication scientifique, Dieu - aussi bien que l’homme d’ailleurs - n’a pas à être invoqué. Du point de vue de la distinction des disciplines, ce mouvement est juste. Mais il était tentant d’en conclure qu’il résolvait le problème de Dieu en rendant celui-ci « inutile ».

Jacques Monod fut au XXe siècle un représentant caractéristique du « mécanicisme » étendu à la biologie. Il ne s’agit plus alors d’éliminer Dieu, mais de se libérer de l’anthropocentrisme traditionnel, qui s’était maintenu avec la vision d’une évolution aboutissant à l’homme, son émergence ultime. L’homme se trouve alors éliminé de la nature. Il en devient le « tzigane », c’est-à-dire un élément épisodique et marginal au sein d’une nature indifférente à lui.

L’histoire du développement scientifique concernant le système du monde montre qu’il a fallu bien du temps pour opérer un discernement clair entre les deux points de vue. D’une part, les savants étaient des chrétiens, qui, par respect pour leur foi, continuaient à mélanger des préoccupations religieuses à leurs recherches scientifiques. D’autre part, les autorités de l’église considéraient trop vite que la foi était menacée quand la science établissait une donnée qui ne concordait pas avec la cosmologie biblique. C’est toute l’affaire du géocentrisme (de gè, terre en grec) et de l’héliocentrisme (de helios, soleil). Est-ce la terre ou le soleil qui est au centre de notre système planétaire ? C’est aussi toute une part de l’affaire Galilée.

Ce progrès continu de la science contribue à la distinction des plans de la connaissance. En termes théologiques, on dira que la science physique s’intéresse à l’ordre des causes secondes qui s’enchaînent dans un déterminisme parfait - nuancé aujourd’hui par le calcul des probabilités et l’insertion d’une certaine forme d’indéterminisme. Dieu n’a plus sa place dans cet univers de recherche. Sur ce terrain, on ne peut que constater un « exil » de Dieu. On comprend que l’ivresse des premières découvertes ait alimenté une forme d’athéisme scientifique. Celles-ci auraient dû et devraient toujours aider à purifier une image de Dieu qui est beaucoup plus que le grand horloger de Voltaire.

Le récit du Comment : aujourd’hui

La recherche contemporaine a permis d’arriver à des résultats scientifiques qui font l’objet d’un large consensus. Par univers elle entend la globalité de l’espace-temps, incluant la matière et l’énergie. Cet univers est immense : il comprend des milliers d’« univers-îles » et autres galaxies. Il est ancien : il existe depuis quelques milliards d’années. Il est en expansion cosmique globale : expansion à peu près aussi bien établie que la rotondité de la terre (M. Lachièze-Rey [6]). Sur la base de ces données d’observation, plusieurs modèles cosmologiques ont été conçus, qui comportent toujours une part d’hypothèse et n’ont pas le même degré de certitude que les données précédentes. « Il s’oppose à la vision, qui précédait la Renaissance, d’un univers créé pour l’homme. Mais la communauté scientifique se réjouit de cette vision »objective« et revendique aujourd’hui cet abandon de l’anthropocentrisme [7]. » L’exil de l’homme de la considération scientifique est le corollaire de l’exil de Dieu. Tout anthropocentrisme serait ici injustifié, c’est-à-dire dans le cadre d’une recherche formellement scientifique. L’anthropocentrisme ne prend sens que dans le cadre d’une considération philosophique ou religieuse.

Du point de vue scientifique prennent place les divers modèles de big-bang qui reposent sur certains postulats et sont considérés comme valables. Mais leurs affirmations sont normalement soumises à la critique et font l’objet de révisions constantes. Ces modèles essaient de remonter dans la mesure du possible à un « instant zéro » du commencement. Mais « penser » celui-ci reste fortement problématique. "L’idée de cet événement originel ou fondateur suscita un véritable mythe de l’instant zéro, sur lequel se cristallisèrent simultanément les excès et les critiques. Les excès, ce furent les tentatives d’assimilation de cette singularité à la création de l’Univers [...], ainsi associée au big-bang. Et les critiques se focalisèrent sur ces assimilations maladroites. [...] Les choses ne sont plus ainsi aujourd’hui. [...] Si les physiciens continuent, par commodité, à parler de l’instant zéro, cela ne signifie pas que l’Univers aurait commencé, aurait été créé, à cet instant. Croire le contraire, c’est le grand contresens, hélas trop répandu.

Ainsi la cosmologie scientifique, sous la forme des modèles de big-bang, ne dit rien sur le début de l’Univers" [8].

C’est-à-dire que la science ne peut rejoindre qu’un commencement relatif et ne nous dit rien sur l’en deçà du « temps de Planck », le temps physiquement repérable. Il n’y a sur ce sujet que des hypothèses spéculatives. Ce qui signifie, en un autre langage, que le vieux problème de la durée finie (avec un commencement chronologique) ou infinie (éternité du monde) n’est pas résolu scientifiquement. Saint Thomas disait même au XIIIe siècle qu’il ne peut l’être au plan de la philosophie. La science ne peut nous dire « pourquoi l’Univers est ainsi et pas autrement [9] ». Encore moins peut-elle répondre aux questions de la motivation et du but de l’univers. Ces avertissements d’un scientifique sont précieux pour permettre de bien saisir le « créneau de pertinence » de la recherche de la science physique, et les dangers qui existent toujours de tomber dans des formes nouvelles de concordisme, c’est-à-dire de correspondances établies en court-circuit entre la foi et l’état actuel de la science. Le dialogue entre la science et la foi n’est possible que si chacune se fait extrêmement modeste. [10].

Toute préoccupation d’un désir d’unité est légitime, mais la mise en oeuvre peut devenir dangereuse. Ce qui est juste, c’est la nouvelle modestie de certains savants à l’égard de leur démarche, la conscience de ses limites, la libération des préjugés antireligieux et l’ouverture à une autre dimension des choses. Ce qui est dangereux, c’est le retour à la confusion des plans et à de nouvelles formes de concordisme. On ne peut faire coïncider l’acte créateur de Dieu avec un « instant zéro » quelconque. D’ailleurs, la correspondance aujourd’hui enregistrée pourra être démentie dans l’avenir. Plus encore, on risque alors de tomber dans une fausse science et une fausse religion. Les savants qui agissent ainsi ne se rendent pas compte qu’ils transgressent la frontière entre leur travail proprement scientifique et leur recherche humaine. Ils confondent le commencement et l’origine. Frustrés de voir que la science ne répond pas à un ordre de questions qu’ils se posent de manière vitale, ils en oublient qu’ils se posent ces questions en tant qu’hommes, et que celles-ci ne sont plus justiciables de la méthode scientifique. Elles ne peuvent être gérées que par la considération philosophique et ne connaissent le plus souvent de réponses que dans une foi religieuse.

L’évolution actuelle de la connaissance scientifique souligne également la fragilité des théories qu’elle produit. Elles ne sont jamais achevées et se corrigent et s’affinent sans cesse. D’autre part, en exerçant leur critique sur leurs propres théories, les savants s’interrogent de plus en plus sur la pertinence de leur discours par rapport à la réalité.
Transition vers le récit du Pourquoi

La recherche scientifique sur l’univers aboutit donc au double exil de Dieu et de l’homme. Ses orientations majeures façonnent notre mentalité et constituent un défi radical au discours chrétien sur les origines et le sens du monde, qui mettra au premier plan de sa considération Dieu et l’homme. Est-il possible aujourd’hui, sans faire un grand écart insupportable, d’accepter les positions scientifiques générales qui appartiennent à notre culture et en même temps de recevoir dans la foi un enseignement proprement religieux sur la création ?

On constate en effet que devant les progrès énormes de la science et les différentes révolutions scientifiques qui ont suivi la révolution copernicienne, les théologiens ont eu tendance à abandonner en quelque sorte la création aux savants. Que dire en effet sur un monde qui nous apparaît de moins en moins un monde fait pour l’homme et de plus en plus comme un immense espace qui « effraie » au sens pascalien du mot ? La puissante réflexion d’un Teilhard de Chardin, à la fois savant et théologien, a essayé de jeter un pont sur cet abîme. Il a ouvert incontestablement des voies, mais les choses ont rapidement évolué, des deux côtés, depuis sa mort, le jour de Pâques 1955.

Pourtant, nous l’avons vu, un champ immense de questions reste inaccessible à la science qui veut demeurer science. L’intérêt de ces progrès est de clarifier en même temps les frontières et les domaines respectifs de la science et de la foi. Nous devons donc être mieux armés maintenant pour parler sans confusion de l’origine et du pourquoi de la création. Est-ce que cet univers créé, avec l’homme en lui, a un sens ? C’est-à-dire, a-t-il une origine et une finalité ? Est-ce qu’il entre dans un dessein qui le dépasse ? Est-ce qu’il a un auteur ? Quel est enfin le rapport de cet auteur, de cette origine, au phénomène qui est issu de lui, simple émanation ou création libre ? Bien des cas de figures ont été envisagés comme le montre l’histoire de la philosophie.

Ce bref parcours sur la connaissance scientifique nous a montré que cet auteur éventuel n’est évidemment pas à chercher dans l’ordre indéfini des causes secondes qui s’enchaînent les unes aux autres, mais dans l’ordre d’une « cause première », transcendante aux précédentes et qui les croise comme une verticale peut croiser une horizontale.

Il n’y a aucun conflit de principe entre l’ordre du comment et celui du pourquoi. Inévitablement, nous parlons d’un de ces ordres avec certaines représentations empruntées à l’autre et nous estimons qu’ils doivent se rejoindre « quelque part ». Mais ce point de jonction est au-delà de toute représentation et de ce fait nous n’avons pas prise sur lui.

[1Création n’est pas à confondre avec « créationnisme »

[2Au moins dans ses présentations « pédagogiques ». Mais un élément très neuf est que la physique n’est plus « intemporelle », comme la mécanique newtonienne, parce que l’on prend conscience que la nature a une histoire (contrairement à l’affirmation du philosophe Hegel au début du XIXe siècle) et que le temps intervient désormais dans les théories physiques.

[3J. Ladrière, Approches philosophiques de la création, dans La création dans l ’Orient ancien, Paris, Cerf, 1987, p. 37.

[4P. Gibert, Recherches de science religieuse, 81 (1993), p.527.

[5Le récit n’a pas pour but de « raconter des histoires », mais de rendre compte d’une connaissance.

[6Marc Lachièze-Rey, spécialiste d’astrophysique à Saclay, dans un article des RSR, 81 (1993), p. 539-557, dont je m’inspire dans ce qui suit.

[7Ibid, p. 541.

[8Ibid, p. 545

[9Ibid, p. 549

[10Car aujourd’hui nous assistons paradoxalement à un phénomène inverse. Certains physiciens - qui restent évidemment des hommes habités par la recherche de l’Absolu - sont tellement enivrés par ce qu’ils découvrent d’année en année dans le domaine du big-bang, qu’ils en viennent à penser qu’ils touchent à l’origine des choses, qu’ils voient en quelque sorte l’action créatrice de Dieu dans le monde et voudraient réintégrer dans la recherche scientifique une préoccupation anthropocentrique, appelée généralement « principe anthropique ». D’autres savants estiment le principe anthropique « vide de sens ». La question est très débattue, puisqu’elle concerne la place de l’homme dans l’univers, mais n’est pas encore clarifiée. Certains savants s’improvisent alors philosophes et développent de nouvelles pensées religieuses, souvent de mentalité « gnostique », comportant le désir d’obtenir le salut par la connaissance. Certaines formes de « religions cosmiques » émergent ainsi vis-à-vis desquelles le théologien doit rester vigilant.

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Bernard SESBOÜÉ s.j.

Co-président catholique du Groupe des Dombes

(re)publié: 30/11/1998