Menu
La Trinité

Quelques incidences éthiques de la foi trinitaire des chrétiens...

Dans la société laïque et pluraliste qui est la nôtre, il est clair que les croyants - et les chrétiens notamment - n’ont pas le monopole de la morale. Agnostiques et même athées trouvent une place légitime dans les divers « conseils de sages » ou « comités d’éthique » qui surgissent un peu partout au rythme des nouvelles questions de société.

Tant pis pour les nostalgiques de « l’ordre moral » prétendument incarné par telle religion dominante, les disciples du Ressuscité savent, eux, que Dieu a créé tous les hommes à son image et les a tous dotés d’une capacité de discernement moral pour conduire leur vie de la manière la plus sensée possible [1].

Participant au débat public, Catholiques et Protestants n’entendent donc pas se laisser enfermer dans une morale chrétienne, dont le contenu ne vaudrait que pour eux [2]. Et les théologiens moralistes de souligner à l’envi l’universalité des préceptes moraux du Décalogue et, d’une manière générale, l’impossibilité qu’il y a à considérer la Bible comme un recueil de consignes morales à appliquer sans discernement. On souligne ainsi volontiers, et à juste titre, qu’il n’y a probablement pas de morale spécifiquement chrétienne de par son contenu normatif concret.

Est-ce à dire pour autant que la révélation chrétienne n’a plus rien à dire pour qualifier l’humain authentique ou qu’elle peut s’accommoder de n’importe quel comportement ? Serait-il donc indifférent, pour la manière dont je mène ma vie, que la foi que je professe chaque dimanche avec d’autres soit, ou non, trinitaire ?

Ces quelques lignes voudraient, bien au contraire, suggérer quelques-unes des innombrables incidences pratiques de la foi trinitaire des chrétiens, qui loin d’être une pure spéculation théorique, appelle le disciple de Jésus à une conversion, c’est-à-dire un retournement non seulement de ses croyances, mais encore de ses comportements concrets [3].

à défaut de trouver dans la foi de son baptême des directives morales inédites et contraignantes pour chacune des décisions qu’il a à prendre, le chrétien y puisera des motifs supplémentaires de se conduire en homme responsable avec, en prime, l’envie d’imiter Dieu au point de se laisser peu à peu gagner par l’étonnante logique de la charité, au-delà du sage et du raisonnable...

I.Vivre en témoignant d’un Dieu Créateur et Père de tous les hommes

I.1 Croire en Dieu créateur de tous les hommes, c’est faire confiance aux capacités morales de tout homme créé à l’image de Dieu, et reconnaître la possibilité d’un salut pour tout homme, quelle que soit sa religion ou même son incroyance.

I.2 Affirmer l’existence d’une loi naturelle [4] inscrite dans le coeur de tout homme créé à l’image de Dieu, c’est aussi refuser toute obéissance aveugle à quelque autorité que ce soit et s’interdire de commander au nom de Dieu ce qui ne peut se justifier du point de vue de l’homme. C’est chercher à éclairer sa conscience, notamment par la lumière de la révélation dont témoigne l’Eglise, et s’en tenir ensuite aux injonctions morales de cette conscience. C’est refuser de croire que les chrétiens ont seulement à donner et rien à recevoir en matière de morale ! C’est, avec d’autres, rechercher tout ce qui grandit l’homme.

I.3 Se référer à la création du monde et de l’homme, c’est honorer la dimension universelle de la morale. Croire en Celui qui est à l’origine de la création et de l’Alliance, c’est reconnaître que nous ne sommes pas les inventeurs de la norme morale (le bien qu’il faut faire, et le mal qu’il faut éviter), que le Créateur nous indique des exigences par le double canal et de la création (référence à la raison et à la conscience) et de Révélation (référence à l’Ecriture interprétée en Eglise).

I.4 Croire en Dieu qui confie à l’homme la gestion de la création, c’est s’ouvrir à une écologie bien comprise. Lui-même créature fragile, l’homme n’en est pas moins responsable de l’ensemble de la création dont il émerge par la grâce de Dieu qui a voulu faire du lui le partenaire d’une alliance étonnante.

I.5 Croire en Dieu créateur qui appelle l’homme à partager sa vie, c’est ne pas réduire la vocation de l’homme - et donc la mienne ! - à l’horizon de cette terre (« Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi ! » St Augustin) et relativiser les notions de bonheur et de malheur sur cette terre.

I.6 Croire en Dieu Père de tous les hommes, c’est refuser la tentation raciste et le culte idolâtrique de la nation. C’est lutter, en soi et autour de soi, contre toute forme de xénophobie et se sentir profondément frère de tous les hommes.

I.7 Croire en un seul Dieu, Père de tous les hommes, c’est dénoncer les faux absolus, les idoles et pouvoirs qui se prendraient pour Dieu... n’adorer que Dieu et rester libres ! (cf. Mt 6/24 ; 22/21 ; 23/9)

I.8 Croire en Dieu Père de tous les hommes, c’est, contre le déisme, affirmer un Dieu personnel qui aime chacun d’un amour unique et, contre la morale utilitariste de nos démocraties, affirmer le primat de la personne qui ne peut être sacrifiée à l’intérêt du groupe.

II. Vivre en témoignant de Jésus-Christ, Sauveur des hommes

II.1 Affirmer de Jésus de Nazareth qu’il est le Christ Sauveur de tous les hommes, c’est accueillir en lui la révélation suprême de l’amour de Dieu et être convaincu que nul mieux que lui ne saurait me montrer la plus belle manière d’être homme !

II.2 C’est concevoir la vie morale comme une pâque à la suite du Christ - cf. 1 P 2/21 - (plus encore qu’une « imitation ») et s’engager sur un chemin de conversion : il s’agit dès lors de se « dépouiller du vieil homme pour revêtir l’homme nouveau » (Rm 6/6 ; Ep 4/22-24 ; Col 3/9), de « mourir au péché » (Rm 6/10) et à soi-même (Jn 12/24-25 ; 2 Co 5/15 ; Ga 2/20).

II.3 Croire en Jésus Sauveur, c’est croire en son pardon plus fort que nos péchés et donc être à l’abri de la désespérance devant nos rechutes ! C’est ne pas se prendre soi-même trop au sérieux et s’imaginer porter soi-même tous les péchés du monde : Jésus Christ seul porte les péchés du monde et en connaît la vraie mesure !

II.4 Méditer sur l’Incarnation de Dieu en Jésus de Nazareth, c’est s’ouvrir à toutes les médiations qui construisent notre humanité : la médiation du temps, des autres, du corps... etc. C’est refuser de loucher vers le ciel en méprisant ou ignorant la terre. C’est ne pas chercher Dieu malgré les limites de notre condition humaine, mais au beau milieu de toutes ces limites. C’est ainsi par exemple apprendre la patience (cf. Mt 12/33 ou encore Mt 13/24-30), accepter les différences des autres et les pesanteurs de mon propre corps.

II.5 Croire en Jésus Sauveur, c’est croire que si Dieu, comme Créateur, nous indique des exigences morales, il nous en fournit en même temps, comme Rédempteur, les moyens. C’est croire en la force de la prière et des sacrements. C’est trouver dans l’Eglise une authentique vie fraternelle et commencer à expérimenter ce qu’est la communion des saints.

II.6 Croire au Fils, Juge des vivants et des morts, c’est donner une gravité exceptionnelle à notre histoire d’hommes, une histoire qui engage du définitif ! (la résurrection, ce n’est pas la réincarnation !). Nos décisions morales présentent une importance déterminante pour notre salut, d’où la dimension dramatique de notre liberté ! Le péché est en effet la face obscure de la dignité humaine, dignité qui pousse l’homme à répondre à sa vocation, mais lui permet aussi d’y résister !

II.7 Croire en Celui qui est la Vérité, la Vie et la Voie (cf. Jn 14/6), c’est prendre au sérieux l’interdit du mensonge, du meurtre et du déni de notre humanité. C’est être assez humble pour accepter le compagnonnage du Christ dans tous nos tâtonnements et les méandres de notre histoire.

II.8 Croire en Celui qui a dit : « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » (Ac 20/35), c’est accepter de décentrer sa vie de soi-même pour la tourner vers Dieu et vers les autres (cf. Mt 16/25-26 ; Lc 22/19 ; Jn 10/17-18 ; Jn12/24-25 ; 2 Co 5/15).

II.9 Croire en Celui qui n’a jamais voulu dissocier l’amour du prochain de l’amour de Dieu (Mt 22/34-40), c’est chercher à unifier sa vie en mettant en pratique tous les jours les invitations entendues à l’église dans l’assemblée dominicale. C’est revenir, par la prière, à la source de l’amour (Ep 5/1-2) et vérifier, dans ses comportements avec ses proches, l’authenticité de son amour pour Dieu (1Jn 4/20).

III. Vivre en témoignant de l’Esprit du Père et du Fils

III.1 Croire en l’Esprit Saint, Amour du Père et du Fils, c’est prendre pour critère et modèle de l’agir moral l’amour trinitaire... un amour qui n’est pas fusion, mais communion de personnes. C’est refuser de confondre unité et uniformité (cf. Ac 2 : la Pentecôte comme « anti-Babel » !).

III.2 C’est concevoir la vie morale comme une oeuvre de décentrement : derrière ses propres soucis, voir les soucis de l’autre... derrière l’autre et tout spécialement le pauvre, voir Jésus... derrière Jésus, voir Dieu ! (cf. Mt 25 ; 1 Co 3/23 ; 2 Co 5/15 repris dans la prière eucharistique n°IV). C’est encore la concevoir comme une grâce, un don, et non une ascèse savamment planifiée et menée à coups de volonté. C’est allier vie morale et vie spirituelle (cf. Veritatis splendor n°107).

III.3 Vivre dans la mouvance de l’Esprit Saint, c’est retrouver spontanéité (Qo 7/29), fraîcheur, joie et liberté intérieure : « Ne contristez pas l’Esprit-Saint ! » ( Ep 4/30 ; 1 Th 1/6).

III.4 C’est découvrir la vraie fidélité (Jn 14/26)... une fidélité qui, comme l’écrit joliment le théologien moraliste Xavier THÉVENOT, n’est pas répétition mais « une créativité qui a de la mémoire et de la cohérence ».

III.5 Accueillir le don de l’Esprit-Saint, l’Esprit de vérité (Jn 14/6), c’est laisser Dieu travailler de l’intérieur et donner unité et cohérence à notre vie. C’est notamment réconcilier loi et liberté (cf. Veritatis splendor n°83), tenir une morale de conviction et de responsabilité, c’est-à-dire voir assez haut et assez loin pour parvenir à s’élever en humanité et en même temps être assez humble et réaliste pour consentir aux inévitables délais voire aux détours qui marquent notre condition humaine.

III.6 Vivre en témoignant de l’Esprit Saint c’est apprendre l’art du discernement (Rm 12/2) et honorer la dimension singulière de la vie morale, l’Esprit me suggérant ce que je dois faire ici et maintenant pour traduire dans ma vie l’unique commandement de l’amour (Rm 5/5).

III.7 Croire en l’Esprit Saint qui rassemble l’église, c’est donner toute sa place à la dimension ecclésiale du discernement auquel je suis appelé.

Ainsi donc, professant leur foi en un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, les chrétiens sont tout particulièrement sensibilisés à nombre d’exigences morales, dont beaucoup sont partagées par leurs contemporains.

Certes, la foi trinitaire, dans la plupart des cas, ne changera pas le contenu de ces exigences communément reconnues autour d’eux [5], mais elle renforcera l’urgence de leur mise en oeuvre et sauvera les croyants de la désespérance à l’heure où ils feront l’amer constat des contradictions qui sont les leurs [6] en matière morale [7]. Et cela n’est pas son moindre intérêt !

Mais on peut également, au moment de conclure ces quelques lignes, se demander si la foi baptismale des chrétiens ne les conduira pas à poser parfois quelques comportements en rupture avec ceux habituellement pratiqués autour d’eux et à formuler des exigences morales difficilement compréhensibles pour qui n’entre pas dans la logique et la radicalité de l’Evangile.

Ainsi par exemple en est-il probablement de l’extrême vigilance - jugée excessive et ridicule par la plupart de nos contemporains - avec laquelle le magistère de l’Eglise catholique défend le principe du respect absolu de la vie humaine en ses premiers comme en ses derniers instants. En enracinant la dignité de tout être humain non dans le regard que la société - ou lui-même - porte sur lui mais dans sa création à l’image de Dieu, et en fondant l’interdit du meurtre de l’innocent dans l’absolu du commandement divin, les croyants rendent un immense service à la famille humaine, la protégeant ainsi contre les démons qui l’habitent et qui - l’histoire de ces dernières décennies est là pour le prouver ! - ne demandent qu’à resurgir.

Sans fanfaronnades ni complexes, puissent les baptisés être conscients de l’irremplaçable témoignage qu’ils ont à porter en ce monde au titre de leur foi ! Cela pourrait redonner une belle actualité à ce qu’écrivait, à la fin du 2ème s. de notre ère, l’auteur anonyme de l’épitre à Diognète.

"Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou les rêveries d’esprits inquiets ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.

Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire.
Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies, et leur manière de vivre est plus parfaite que les lois. Ils aiment tout le monde, et tout le monde les persécute. On ne les connaît pas, mais on les condamne ; on les tue et c’est ainsi qu’ils trouvent la vie. Ils sont pauvres et font beaucoup de riches. Ils manquent de tout et ils ont tout en abondance. On les méprise et, dans ce mépris, ils trouvent leur gloire. On les calomnie, et ils y trouvent leur justification. On les insulte, et ils bénissent. On les outrage, et ils honorent. Alors qu’ils font le bien, on les punit comme des malfaiteurs. Tandis qu’on les châtie, ils se réjouissent comme s’ils naissaient à la vie. Les Juifs leur font la guerre comme à des étrangers, et les Grecs les persécutent ; ceux qui les détestent ne peuvent pas dire la cause de leur hostilité.

En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. L’âme habite dans le corps, et pourtant elle n’appartient pas au corps, comme les chrétiens habitent dans le monde, mais n’appartiennent pas au monde. L’âme invisible est retenue prisonnière dans le corps visible ; ainsi les chrétiens : on les voit vivre dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans que celle-ci lui ait fait du tort, mais parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs ; de même le monde déteste les chrétiens, sans que ceux-ci lui aient fait de tort, mais parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. (...)

Le poste que Dieu leur a fixé est si beau qu’il ne leur est pas permis de déserter."

 

[1cf. Rm 2/14-16 et le Catéchisme de l’Eglise Catholique n°1704-1706 et 1776

[2Le Comité mixte Catholique-Protestant en France notait ainsi, dans son document de 1992 : « Il ne s’agit pas tant d’élaborer une éthique chrétienne que d’avoir ensemble une réflexion et une pratique chrétienne de l’éthique » (« Choix éthiques et communion ecclésiale », p.48)

[3Dans les Actes des Apôtres, ce n’est pas comme une gnose supplémentaire que se définit le christianisme primitif, mais comme la « voie » (Ac 9/2 ; 18/25-26 ; 19/9,23 ; 22/4 ; 24/14,22). Sur cette nécessité de traduire ce qu’on croit par ce qu’on vit, cf. parmi beaucoup d’autres références possibles : Lc 3/8-14 ; Rm 6/4 ; Rm 12/2 ; Jc 2/14-19 ; 1 P 2/21 ; 1 Jn 4/20 etc...

[4La tradition catholique nomme ainsi la lumière que Dieu met en tout homme créé à son image pour l’aider à choisir le bien et rejeter le mal, en fournissant à sa conscience des critères objectifs et universels reflétant l’ordre objectif de la création et de la rédemption.

[5Par exemple ce qui est globalement mis sous la référence aux droits de l’homme.

[6Qui ne peut dire, à certaines heures, comme St Paul : « Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas » ? (Rm 7/18-19,21)

[7L’originalité du message chrétien de salut n’est pas que Dieu sauve les hommes vertueux, mais qu’il offre son salut, en pure grâce, aux pécheurs et autres tordus de la vie morale que nous sommes ! (cf. Mt 21/31 ; Rm 5/6-8)

Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
(re)publié: 30/09/1999