LogoAppli mobile

Sensus fidei et sacerdoce baptismal

Sacerdoce baptismal et sensus fidei sont deux points forts du concile Vatican II concernant tous les membres du Peuple de Dieu et ce sont « les deux pieds de la synodalité ». C’est pourquoi je ferai ici une approche commune succincte (et non une présentation générale) en proposant quelques points de repère et d’autres de réflexion :

Concernant le sens de la foi

On peut se référer à la Constitution sur l’Eglise « Lumen gentium » (LG) et au document publié par la Commission Théologique internationale (CTI) [1]

En Jr 31,33-34 on trouve déjà une magnifique expression du sens de la foi qui est un don de Dieu : « ...Voici quelle sera l’Alliance que je conclurai avec la maison d’Israël - oracle du Seigneur - quand ces jours-là seront passés... Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : “Apprends à connaître le Seigneur !” car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands. »
Les attestations dans le NT et l’histoire de l’Église sont multiples.
Le sensus fidei connut un approfondissement théologique durant le 19e siècle et fut utilisé comme argumentaire (discuté) par Pie IX pour définir « l’immaculée conception » de Marie (1854) ; idem avec Pie XII et « l’assomption » (1950).
Au 20e siècle, il faut citer Y. Congar et ses « Jalons pour une théologie du laïcat » (1953) et surtout le concile Vatican II dont les énoncés furent confirmés par les différents papes ultérieurs.

En bref, au baptême nous recevons l’Esprit Saint qui nous enseigne toutes choses, nous conduit à la vérité tout entière (cf. Jn 14-16). C’est lui qui donne le sens de la foi. C’est lui qui permet aussi l’actualisation et le développement de la Révélation, à partir des Ecritures, en cohérence avec elles mais aussi au-delà, car Jésus a dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. » (Jn 16,12-13a) L’instruction de la religion chrétienne n’est, en quelque sorte, qu’un révélateur ou plutôt explicitateur. Elle se fait par la médiation des parents et/ou des prêtres. Ces médiations peuvent réaliser une transmission fidèle et une éducation épanouissante mais elle est parfois chargée d’impuretés, de scories, d’erreurs que l’Esprit de vérité peut corriger s’il est accueilli comme tel. Il ne faut pas oublier aussi que Dieu cache ce qu’il veut aux sages et aux savants mais peut le révéler aux tout-petits.

Le magistère est appelé à discerner l’expression de la foi dans le Peuple de Dieu, après avoir été, nécessairement, à son écoute. Il faut distinguer le sens de la foi et l’opinion publique dont on sait comment elle peut être conditionnée et versatile. Les clercs qui parlent « au nom de l’Église-Peuple de Dieu » devraient toujours avoir écouté le Peuple. On observe, parfois et malheureusement, des discordances entre certaines prises de parole du Magistère et l’esprit et l’agir des fidèles qui posent problème. En particulier, de quels lieux d’expression disposent les fidèles ? Ils sont hors de l’Église-institution.

« Le sensus fidei empêche une séparation rigide entre Ecclesia docens et Ecclesia discens. C’est cette conviction qui m’a guidé lorsque j’ai souhaité que le peuple de Dieu soit consulté dans la préparation du double rendez-vous synodal concernant la famille » : ces deux phrases, extraites de discours du pape François situent bien notre sujet et son actualité.

À propos du sacerdoce baptismal

En réaction à la Réforme protestante, il fut longtemps « mis de côté ». Fallait-il rappeler la première épître de Pierre : « Vous, (les croyants) vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. » (1 P 2,9), et le livre de l’Apocalypse : « Le Christ a fait de nous un royaume et des prêtres. » (Ap 1,6) ?

Vatican II a bien établi l’Église-Peuple de Dieu et, dès le début de sa description, les Pères conciliaires déclarent que « Les baptisés, (...) par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, de façon à offrir, par toutes les activités du chrétien, autant d’hosties spirituelles... (cf. 1 P 2,4-10) (LG 10 §1). Mais, immédiatement, ils différencient le « sacerdoce baptismal » qui est fondamental et général et le sacerdoce presbytéral, hiérarchique qui est une modalité du premier. « Ils ont entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ. » (LG 10 §2).  [2] Dans la pratique, les qualificatifs (baptismal commun ; ministériel ou hiérarchique) ne suffisent pas à les caractériser et les articuler. [3]

Les Pères du concile ont produit un décret sur l’apostolat des laïcs et un décret sur le ministère et la vie des prêtres qui, ensemble, décrivent les rôles respectifs. Dans leur sagesse, ils n’ont pas souhaité aller jusqu’aux « décrets d’applications » sur ces points comme sur les autres, laissant délibérément les portes ouvertes. De fait, d’innombrables publications sont parues sur ces sujets et autant de relations nouvelles ont vu le jour entre prêtres et laïcs, restant le plus souvent dans la sphère personnelle ou le domaine de l’expérimental.

Mais la place des laïcs dans l’Église-institution - et, par conséquent pour l’Église et sa mission - n’ont pas donné lieu à suffisamment de développements structurels pour dépasser les initiatives personnelles, occasionnelles, pourtant souvent heureuses. La co-responsabilité avec ce que cela implique en terme de contrôle et de pouvoir partagé est restée trop ponctuelle pour empêcher le cléricalisme et ses abus.

À propos de ce qui est dit et ce qui se fait

On observe, à tous les niveaux de l’Église (comme ailleurs), une différence entre ce qui est affirmé, écrit, reconnu, et ce qui est mis en pratique, vécu. Des théologiens évoqueront le péché, les médecins diront qu’il faut se soucier de l’observance de leurs prescriptions et les législateurs de l’application de leurs lois.

On peut aussi utiliser le terme englobant de « réception » ; on peut évoquer le temps nécessaire...
Mais, à côté (et après) les énoncés théoriques et la promulgation de lois et règlements, on méconnait les facteurs personnels et collectifs, conscients ou non, qui favorisent ou, au contraire, freinent leur application, ce qu’A. Borras nomme le poids des représentations des fidèles catholiques. Il fait le parallèle avec ce que Ch. Taylor, sociologue canadien, appelle « l’imaginaire social » [4], et il écrit : On ne peut négliger (...) le poids des représentations chez les fidèles catholiques. Cet imaginaire inclut le style de l’autorité, les mœurs relationnelles des fidèles et les usages sociaux reposant sur le clivage clergé-laïcat, la pérennité de l’intériorisation de ce clivage (...), la vision sacrale et la perpétuation d’une gestion sacerdotale des biens spirituels. » [5]

Pour sortir de l’impasse actuelle du couple clercs-laïcs, trois voies peuvent être empruntées non pas en parallèle mais ensemble :

1- Au plan des ecclésiologies, force est de constater qu’elles ont été pensées par les clercs. Maintenant que l’aggiornamento conciliaire a redécouvert le Peuple de Dieu composé de tous les baptisés, prêtres, prophètes et rois ; maintenant que les laïcs peuvent eux aussi accéder à une formation théologique, il est temps qu’ils participent à l’élaboration d’une ecclésiologie dans laquelle le sacerdoce baptismal englobe le sacerdoce presbytéral lequel est une modalité de de la vie baptismale [6] et qu’il n’est pas supérieur que ce soit en degré ou en essence. Le laïcat étant masculin et féminin, il est possible que la participation à cette élaboration de femmes – aux côtés de hommes - apporte une note particulière, des horizons nouveaux.

2- Au plan méthodologique, il convient sans doute de changer certaines façons de poser les problèmes. Quand il s’agit de « tenir ensemble » les deux termes opposés d’un couple « en tension », l’approche la plus courante de nos jours repose sur la notion d’équilibre. En l’occurrence l’extension des ministères laïcs devrait permettre de rééquilibrer la relation des sacerdoces (baptismal et presbytéral) que le cléricalisme déséquilibre. Le frère B.-D. de La Soujeole propose de lui substituer une approche basée sur la notion d’harmonie, esthétique et philosophique. « Il y a harmonie quand chaque réalité étant exactement ce qu’elle doit être, il y a en elle une proportion qui la dispose à la relation avec une autre réalité qui a elle aussi une proportion qui l’ordonne à l’autre. La réciprocité des proportions fonde l’harmonie... C’est dans leur ‘nature’, qu’elles ont ordonnée l’une à l’autre. De sorte que la perfection de chaque réalité implique cette relation aux autres. » [7] Le modèle de l’équilibre implique des corrections à faire, des changement à apporter (mais comment réformer une définition dogmatique ?), tandis que le modèle de l’harmonie invite à aller du vrai au plus vrai, de chercher comment les deux termes en relation sont en réalité ordonnés l’un à l’autre pour la perfection de l’un et l’autre, chacun possédant ce qui rend l’autre plus parfait et plus lui-même.

3- Au plan pratique, il s’agirait de substituer aux discours surplombants depuis la cathèdre ou la chaire, une pédagogie active [8] associant chaque fois que possible les fidèles quel que soit leur état de vie, en vue d’un objectif commun. [9] Nul doute que dans le domaine qui nous intéresse, comme dans tant d’autres, les méthodes d’éducation active permettraient d’atteindre ce que conseille le pape François : « Abandonner le confortable critère pastoral du ‘on a toujours fait ainsi’. Et « être audacieux et créatif dans ce devoir de repenser les objectifs, les structures, le style et les méthodes évangélisatrices de leurs propres communautés. » [10] Il invite le pasteur à se mettre parfois « devant pour indiquer la route et soutenir l’espérance du peuple, d’autres fois (...) simplement au milieu de tous dans une proximité simple et miséricordieuse, et en certaines circonstances il devra marcher derrière le peuple, pour aider ceux qui sont restés en arrière et – surtout – parce que le troupeau lui-même possède un odorat pour trouver de nouveaux chemins. »  [11]

Cela ne pourra se réaliser qu’au travers de la fondamentale fraternité de tous les fils de Dieu, ce qui nécessite aussi de repenser le sens et les limites de la paternité attribuée aux prêtres.


Pour mémoire :

DV 12 :12. Le sens de la foi et les charismes dans le peuple chrétien

Le Peuple saint de Dieu participe aussi de la fonction prophétique du Christ ; il répand son vivant témoignage avant tout par une vie de foi et de charité, il offre à Dieu un sacrifice de louange, le fruit de lèvres qui célèbrent son Nom (cf. He 13,15). La collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1 Jn 2,20.27), ne peut se tromper dans la foi ; ce don particulier qu’elle possède, elle le manifeste moyennant le sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier, lorsque, « des évêques jusqu’aux derniers des fidèles laïcs [22] », elle apporte aux vérités concernant la foi et les mœurs un consentement universel. Grâce en effet à ce sens de la foi qui est éveillé et soutenu par l’Esprit de vérité, et sous la conduite du magistère sacré, pourvu qu’il lui obéisse fidèlement, le Peuple de Dieu reçoit non plus une parole humaine, mais véritablement la Parole de Dieu (cf. 1 Th 2,13), il s’attache indéfectiblement à la foi transmise aux saints une fois pour toutes (cf. Jude 1,3), il y pénètre plus profondément par un jugement droit et la met plus parfaitement en œuvre dans sa vie.
Mais le même Esprit Saint ne se borne pas à sanctifier le Peuple de Dieu par les sacrements et les ministères, à le conduire et à lui donner l’ornement des vertus, il distribue aussi parmi les fidèles de tous ordres, « répartissant ses dons à son gré en chacun » (1 Co 12,11), les grâces spéciales qui rendent apte et disponible pour assumer les diverses charges et offices utiles au renouvellement et au développement de l’Église, suivant ce qu’il est dit : « C’est toujours pour le bien commun que le don de l’Esprit se manifeste dans un homme » (1 Co 12,7). Ces grâces, des plus éclatantes aux plus simples et aux plus largement diffusées, doivent être reçues avec action de grâce et apporter consolation, étant avant tout ajustées aux nécessités de l’Église et destinées à y répondre. Mais les dons extraordinaires ne doivent pas être témérairement recherchés ; ce n’est pas de ce côté qu’il faut espérer présomptueusement le fruit des œuvres apostoliques ; c’est à ceux qui ont la charge de l’Église de porter un jugement sur l’authenticité de ces dons et sur leur usage bien ordonné. C’est à eux qu’il convient spécialement, non pas d’éteindre l’Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui est bon (cf. 1 Th 5,12.19-21).

[1Je renvoie au document de la CTI, Le sensus fidei dans la vie de l’Église, op. cité, n° 123

[2Est-il besoin de préciser que ce sont les ministères qui se sont pas de même nature et non pas les ministres ?

[3Le vocable sacré (qu’il s’agisse du sacerdoce baptismal ou de la qualité sacerdotale du ministère presbytéral) mériterait d’être ré-examiné. La crise identitaire de certains de nos jeunes prêtres ne témoigne-t-elle pas, indirectement, de cette nécessité ?

[4L’imaginaire social comprend des aspects mimétiques (mœurs relationnels, usages sociaux, rites, conformisme), des aspects mythicaux-narratifs (mythes fondateurs, grands écrits), des aspects discursifs (discours raisonné, philosophie, théologie). Cf. Charles Taylor, Démocratie et imaginaire social in M. Wieviorka (dir.) Les sciences sociales en mutation, Auxerre, Ed. Sciences humaines 2007, p. 581-6002

[5Alfred Borras, Communion ecclésiale et synodalité, Cahiers de la nouvelle revue théologique, CLD éd. 2018, p. 139-40.

[6Fr. Benoît-Dominique de La Soujeole, Prêtre du Seigneur dans son Eglise, Parole et Silence, 2009 pp. 13 ; 59-60

[7Benoît-Dominique de La Soujeole, Approches et méthodes en ecclésiologie, Transversalités n° 154, juin-sept. 2020, pp. 153-160.

[8Il faut, bien sûr, évoquer Maria Montessori, pionnière de l’éducation active dont les développements sont multiples dans des domaines variés (apprentissage par petits groupes, sur des « cas, »ou problèmes, recherches de sources, exposés faits par les élèves ou étudiants, etc.).

[9Par exemple, n’est-il pas contraire à l’égalité fraternelle des baptisés et leur vivre-ensemble, contraire à l’économie et à l’écologie, d’envoyer à Paris les futurs prêtres suivre les études théologiques qui sont accessibles à Rouen ? Qui plus est, cette « mise à part » des séminaristes inocule d’emblée le virus du cléricalisme.

[10François, Evangelii gaudium n° 33.

[11Ibid. n° 31 et pape François, Constitution apostolique Episcopalis communio sur le synode des évêques.

Une faute d'orthographe, une erreur, un problème ? Dites-nous tout !
 
Bernard PAILLOT

Médecin cancérologue du CHU de Rouen, titulaire d’un master de théologie.
Coordinateur des sessions « Culture et foi », paroisse de Pleumeur-Bodou.

(re)publié: 01/10/2020