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La synodalité, aggiornamento de la vie ecclésiale

En mars 2020, il était annoncé que « la synodalité » serait le thème du prochain synode des évêques en 2022. Ce n’est pas vraiment une surprise car nous savions que le pape François a fait de la synodalité, qui est « une marche ensemble » à l’écoute de l’Esprit, un axe central de son pontificat. Et il appelle tous les baptisés à déployer la synodalité comme « le style missionnaire » de l’Eglise pour relever les défis du monde contemporain. Déjà, le 17 octobre 2015, lors de la commémoration du 50e anniversaire de l’institution du synode des évêques, François déclarait : « Le monde dans lequel nous vivons, et que nous sommes appelés à aimer et à servir même dans ses contradictions, exige de l’Église le développement de synergies dans tous les domaines de sa mission. Le chemin de la synodalité est justement le chemin que Dieu attend de l’Église du troisième millénaire... Ce que le Seigneur nous demande, en un certain sens, est déjà pleinement contenu dans le mot « synode ». Cheminer ensemble - laïcs, pasteurs, évêque de Rome - est un concept facile à exprimer avec des mots, mais pas si simple à mettre en pratique. »

En effet, la synodalité n’est pas une nouvelle décision ni une nouvelle institution mais une modalité, une façon de vivre en Église qui devrait concerner tous les baptisés, à tous les niveaux et en tous lieux (il faudra tout de même qu’elle soit inscrite dans les structures pour ne pas dépendre de la seule bonne volonté des uns ou des autres). C’est un défi car il ne s’agit pas d’établir de nouvelles définitions ecclésiologiques (elles existent et sont suffisantes), mais de changer les mentalités, ce qui n’est pas simple, et adopter de nouveaux modes relationnels, de nouvelles façons de vivre en Église le sacerdoce baptismal commun à tous (laïcs ou clercs). Défi ad intra certes, mais indispensable pour relever l’Église et lui permettre, ad extra de « ...répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église » [1].

L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire « à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain... » [2], il s’agit, autrement dit, de rétablir une cohérence entre « le signe visible » et « l’efficacité du moyen ». Immense tâche qui demandera du temps, du travail, de l’imagination, à l’écoute de l’Esprit Saint et avec son aide. Jusqu’à présent nous connaissions seulement les synodes des évêques et les synodes diocésains, qui sont les uns et les autres les fruits du concile Vatican II. Lorsque Vatican I fut stoppé de façon impromptue par la guerre, il n’avait établi que l’infaillibilité pontificale, laissant en suspens les relations des évêques entre eux et surtout avec le pape. Vatican II a bien énoncé la collégialité épiscopale. Cependant, malgré l’énonciation du « sacerdoce commun des fidèles » dans la constitution sur l’Église [3] et malgré le décret sur l’apostolat des laïcs (AA), Vatican II a laissé en friche (ou ouvertes) les modalités de l’action des laïcs ad intra, exceptée leur participation au culte et aux sacrements, bien développée. Les synodes actuels sont encadrés par des chapitres du droit canonique de 1983. Mais ils sont traités comme des évènements et non comme une façon permanente de vivre en Église.

  • Les synodes des évêques [4] expriment la collégialité épiscopale et constituent « … l’un des héritages les plus précieux de la dernière assemblée conciliaire » [5].
  • Les synodes diocésains qui ont été réactivés et rénovés, encadrés eux aussi par le droit canonique [6], sont marqués par l’ouverture à un grand nombre de laïcs. Ceux qui y ont participé ont fait l’expérience d’une possibilité d’expression, d’un élargissement de leur vision du diocèse et de situations et expériences pastorales diverses et pour certains d’un approfondissement de leurs connaissances théologiques.

Ils ont eu des espoirs et ont aussi connu des désillusions [7] : après la liberté la plus large lors de la phase préparatoire laissée à l’initiative de tous (incluant des non pratiquants, voire des croyants d’autres confessions ou religion), les modes de nomination et d’élection définis par les lois synodales (souvent observées à la cavalière), aboutissent à la constitution d’assemblées dont les membres laïcs, avec des sensibilités variées, sont tous des pratiquants plutôt à l’aise dans l’institution, associés à un clergé surreprésenté.

Ils ont découvert :

  • que l’évêque souvent avait défini le(s) sujet(s) et que leurs limites (qu’elles viennent de l’évêque ou de Rome) étaient bien marquées ;
  • la limitation importante de leur temps de parole ;
  • un travail en groupe de qualité variable ;
  • la promulgation des décrets par l’évêque, soumis à la Curie romaine ;
  • et des suites paroissiales, pastorales, missionnaires qui ne sont pas évidentes. Dans bien des cas, il s’est agi soit d’une re-mobilisation des troupes, soit d’une montagne accouchant d’une souris [8]. Ainsi en est-il, sur ce point, de la réception actuelle du concile.

Avant d’imaginer un futur, il faut connaître l’histoire de l’Église pour décliner les 3 sens du mot aggiornamento : ressourcement, contextualisation et développement. On ne peut retracer ici l’histoire des conciles et synodes (œcuméniques, nationaux, diocésains), mais il nous faut pourtant remonter aux origines de l’Église car « chaque fois que nous cherchons à revenir à la source pour récupérer la fraîcheur originale de l’Évangile, surgissent de nouvelles voies, des méthodes créatives, des signes plus éloquents, des paroles chargées de sens renouvelé pour le monde d’aujourd’hui. [9] »

La source, pour notre sujet, c’est le concile ou l’assemblée de Jérusalem après le conflit d ’Antioche (Ac 15,1-36), mais c’est aussi le récit de Pierre au retour de chez Corneille en Ac 11,1-18. En termes de pratique ecclésiale, il faut retenir l’importance de la communauté : c’est la communauté d’Antioche qui envoie Paul et Barnabé à Jérusalem pour soumettre un différend « aux apôtres et aux anciens » :

  • ils sont accueillis par la communauté, les apôtres et les anciens (Ac 15,4) ;
  • les apôtres et les anciens se réunissent et examinent (Ac 15,9) ;
  • l’assemblée fait silence (Ac 15,12) ;
  • Jacques (le chef [10]) (Ac 15,13), d’accord avec toute l’Église, les apôtres et les anciens décident... (Ac 15,22) (Luc n’indique pas comment est recherché et obtenu l’accord de l’assemblée) - la conclusion est formulée dans une lettre : « Les apôtres, les anciens et les frères saluent… » (Ac 15,23) ;
  • de retour à Antioche : la délégation réunit l’assemblée... » (Ac 15,30). Bien que les contours et les modalités n’en soient pas précisés, il s’agit bien d’une pratique de la synodalité qui implique - à des degrés divers - toutes les communautés : démarche volontaire de résolution de problème qui, jointe au désir d’unité dans la communion, mobilise les communautés. Elles participent à définir le problème, en débattent, le résolvent, le font savoir aux autres communautés.

Outre les déclarations et textes cités plus haut, il faut retenir que le pape établit la notion de « synodalité » à partir du peuple de Dieu, de tous les baptisés. Il invite à une pratique ecclésiale qui fait place au sacerdoce baptismal et confiance au sensus fidei du peuple de Dieu pour participer au discernement des « nouvelles voies que le Seigneur ouvre à l’Église. » Le sensus fidei est une notion théologique essentielle. Il est au fondement du droit de délibérer des laïcs et c’est une obligation pour les gouvernants de l’Église que de le promouvoir et l’entendre [11]. Si elle n’y est pas attentive, l’Église institutionnelle manque à sa mission, se coupant de la Parole qui est portée autant par les laïcs que par le clergé… Ainsi, la synodalité est « une dimension constitutive de l’Église ».

Alphonse Borras, canoniste et pasteur, explicite bien les choses quand il écrit : le couple clergé-laïcat, avec ses fonctions respectives, est inséparable. Les laïcs sont co-responsables des trois fonctions traditionnelles que sont la Parole, la sanctification et la charité (elle inclut le gouvernement - au sens large - qui permet de la réaliser). Ces fonctions sont à la charge (ou aux soins) de tous (cf. 1 P 2,5-9). Il existe plusieurs niveaux de responsabilité, lorsqu’il s’agit de prendre en charge un domaine (aumônerie de prison par exemple, ou toute charge ecclésiale) les laïcs sont appelés et nommés par l’évêque (ou le curé). L’évêque ou le curé sont en effet responsables du tout, cela justifie cet appel et cette désignation. Mais ils ne sont pas chargés de tout ! [12]

Le pape François a d’emblée mis en œuvre cet esprit dans ses démarches, initiatives, appels. Sur la pratique synodale des évêques, François, lors du premier synode qu’il a convoqué (sur la famille) a créé la surprise de beaucoup en affichant clairement la volonté de recueillir dès la phase préparatoire les avis de laïcs sur la seule base de leur baptême pour alimenter « l’intrumentum laboris ». Il inversait ainsi la pyramide, en ne considérant pas les fidèles laïcs comme simples récepteurs-effecteurs des exhortations post-synodales. Sur l’évangélisation, c’est encore à tous les baptisés qu’il fait appel.

Sur les dégâts causés à l’Église (autoritarisme, emprise sur les intelligences, les esprits et les corps), il fait un constat : le mal est systémique, il désigne la cause, le cléricalisme et il prescrit le remède, le peuple de Dieu appelé tout entier à une démarche synodale (participation aux responsabilités de tous basée sur l’égalité de tous les baptisés, la diversité des dons, la reconnaissance des charismes et capacités). Le pape François appelle tous les baptisés à déployer la synodalité pour relever les défis du monde contemporain. La synodalité est proposée comme un aggiornamento de la vie ecclésiale dans son ensemble et à tous les niveaux. Le préfixe « syn » désigne le pluriel et le nombre implique la diversité qui permet d’éviter de constituer un type, l’élitisme, voire un clanisme avec les conséquences que l’on découvre, comme les crimes sexuels, mais pas seulement. Le nombre et la diversité ouvrent la collaboration à des projets, actions, des objectifs, fondée sur les compétences (savoirs et savoirs-faire) et aux responsabilités non liées aux grades ou aux honneurs [13]

Si le magistère est depuis longtemps sensible aux rapports entre le pape et les conciles œcuméniques, entre l’évêque de Rome et le collège épiscopal [14], ceux concernant l’évêque et son presbyterium [15], et plus encore ceux des évêques, des prêtres dans et avec l’ensemble des baptisés sont constitutionnellement fondés [16], mais leurs traductions concrètes sont si limitées qu’on peut les dire encore à l’état d’ébauches. Cependant la synodalité concerne tous les baptisés, toutes les activités, les responsabilités et, par conséquent le(s) pouvoir (s), et c’est bien là que le bât blesse. Car si la charge de l’unité dans la communion est la responsabilité majeure du ministère presbytéral, il n’y a pas de référence évangélique qui implique, comme une évidence, la concentration des trois charges pastorale, prophétique et sacerdotale sur une même personne, quel que soit le territoire considéré. Ces trois fonctions sont celles de tous les baptisés [17]. La prise en compte de la co-responsabilité et de la pleine dimension de la synodalité devrait permettre de nouveaux développements pratiques du sacerdoce baptismal commun et de nouveaux modes de relation, de fonctionnement, de vie dans l’Église, y compris avec les autres confessions chrétiennes. Cependant, le plus grand nombre des baptisés (« pratiquants » ou non) ne connaît que ce qu’il a vécu : une Église dominée abusivement par les clercs, bien décrite dans l’encyclique de Pie X Vehementer nos. Cette conception est toujours largement en vigueur dans les mentalités et dans les faits malgré son anti-constitutionnalité. Ainsi, François, conformément au message évangélique, est obligé de proclamer qu’« au sein du peuple de Dieu, il n’y a pas de chrétiens de première, deuxième ou troisième catégories » [18]. Il est donc nécessaire de se préparer intellectuellement et spirituellement pour découvrir, imaginer et vivre en « citoyens » du peuple de Dieu.

[1Lumen gentium § 1.

[2Idem.

[3Lumen gentium § 10.

[4Paul VI a réintroduit dans l’Église catholique cette forme ancienne de concertation au début de la dernière session du Concile Vatican II, le 15 septembre 1965, dans son motu proprio Apostolica sollicitudo.

[5François, Lettre au Secrétaire général du Synode des évêques, le cardinal Lorenzo Baldisseri, à l’occasion de l’élévation à la dignité épiscopale de son sous-secrétaire, Fabio Fabene, 1er avril 2014.

[6Canons 460-468.

[7Le droit canonique et lois synodales peuvent se révéler comme des entraves à la parole et à l’action.

[8Décrets dont le peu d’audace est illustré, par exemple, au travers du vocabulaire retenu à Rouen : « ministre » pour les prêtres qui gardent leurs maroquins, « serviteur » pour les laïcs promus par le clergé. Il y aurait beaucoup à dire sur ces deux seuls mots du point de vue de l’Évangile et de l’ecclésiologie qu’ils impliquent.

[9François, Evangelii gaudium 11.

[10« Chef » local et/ou universel ? La papauté n’existait pas encore, ni les patriarcats, et Pierre, tout comme Paul se soumettaient à l’Église de Jérusalem.

[11« C’est à eux qu’il convient spécialement, non pas d’éteindre l’Esprit, mais de tout éprouver pour retenir ce qui est bon. » Lumen gentium 12.

[12A. Borras, Communion ecclésiale et synodalité, Éditions CLD, Paris, 2018.

[13L’institution ecclésiale devrait non seulement respecter la justice civile - comme elle s’y est soumise bien tardivement, s’agissant des crimes sexuels - mais aussi s’inspirer sur bien des points des institutions civiles démocratiques (c’est à dire respectueuses des personnes) : droit d’expression et de délibération, séparation des pouvoirs, contrôles internes.

[14Rapports variables - parfois « difficiles » - et largement fonction du contexte historique.

[15LG 28, PO §7.

[16LG 10.

[17Cf. supra 1P ainsi que LG 34-35 et sa traduction juridique Can. 204 - § 1.

[18Lettre envoyée aux catholiques chiliens 31/05/2018.

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Bernard PAILLOT

Médecin cancérologue du CHU de Rouen, titulaire d’un master de théologie.
Coordinateur des sessions « Culture et foi », paroisse de Pleumeur-Bodou.

Info

Paru dans le Bulletin théologique n° 17, revue éditée par des professeurs et étudiants du Centre théologique universitaire de Rouen.

(re)publié: 01/06/2020