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« Jésus, oui... l’Eglise, non ! »

2000 ans après sa naissance, le personnage de Jésus de Nazareth suscite encore bien des sympathies.

Même s’ils ne vont pas jusqu’à reconnaître en lui le Christ annoncé par les Ecritures d’Israël et à mettre leurs pas dans les siens, nombreux sont les hommes et les femmes de par le monde qui font volontiers référence à lui. N’étant pas chrétiens, ils n’ont pas de raison majeure de s’intéresser à une Eglise particulière. Ils n’en affichent pas moins un intérêt pour Jésus.

Plus étonnante est l’attitude de ceux qui, parmi les catholiques, se définissent comme « croyants non-pratiquants ». Leur bienveillance à l’égard de Jésus va en effet de pair, sinon avec une hostilité, du moins avec une méfiance assez radicale à l’égard de leur Eglise... ce qui les amène volontiers à résumer leur point de vue avec une formule lapidaire du genre : « Jésus, oui. L’Eglise, non ! »

D’où viennent et quelles sont donc les images de Jésus, de l’Eglise et des éventuels rapports pouvant exister entre les deux, que se font certains de nos contemporains pour en venir ainsi à exalter l’un et déprécier l’autre ? Sur quoi reposent cet intérêt déclaré pour Jésus et ce rejet de l’Eglise ?

Notons d’emblée que ces quelques réflexions émanant d’un prêtre catholique, l’Eglise dont il est question ici est principalement l’Eglise catholique romaine qui, si elle n’est pas à elle toute seule l’unique Eglise du Christ [1], lui en donne néanmoins une expression particulièrement forte, tout spécialement dans la société française. Il est probable d’ailleurs que la question évoquée ici affecte moins directement les chrétiens issus des Eglises de la Réforme, même là où ils sont majoritaires dans la société, dans la mesure où ils n’attribuent pas à leurs Eglises respectives un rôle aussi déterminant dans l’économie du salut que ne le font les catholiques à l’égard des Eglises particulières (les diocèses) en communion avec l’évêque de Rome.

I. Une opposition parfois un peu facile... et surtout très confortable !

Lorsqu’elle émane de jeunes adultes s’adressant à leur paroisse pour demander à s’y marier ou à y célébrer le baptême de leur enfant, l’attitude qui a valu son titre à ce petit article a quelque-chose d’assez paradoxal : si l’Eglise catholique est si étrangère ou infidèle qu’ils le disent au message de Jésus, pourquoi donc s’adressent-ils à elle ? Les chrétiens qui assurent les permanences d’accueil dans leurs paroisses respectives ont souvent envie d’inviter leurs interlocuteurs à un minimum de cohérence !

Mais, pour n’être pas bien logique, l’opposition revendiquée par ces drôles de paroissiens entre un Jésus plein de bonté et une Eglise rigoriste et paperassière permet à ces derniers de se tenir à distance d’une communauté dans laquelle ils ne veulent pas trop s’engager. C’est là tout l’intérêt de cette stratégie, consciente ou inconsciente : pouvoir se déclarer, sans l’ombre d’un scrupule et sans le moindre désir de conversion, « croyant ou catholique non-pratiquant » et s’installer confortablement dans cette nouvelle et très honorable catégorie de croyants dispensés de toute remise en question.

Quel crédit accorder d’ailleurs à ce soudain intérêt déclaré pour Jésus chez ceux qui dénigrent son Eglise mais savent tout de même la trouver lorsqu’ils éprouvent un besoin religieux ?

Il m’arrive en effet d’avoir la désagréable impression que ceux qui en appellent à Jésus contre son Eglise sont parmi ceux qui connaissent le moins sa vie et son message et qui ne veulent retenir de tout son enseignement qu’une sympathique morale faite d’une honnête moyenne, juste assez généreuse pour donner quelques bases morales aux enfants dans le cadre du catéchisme, mais tout de même pas trop pour risquer de « se faire avoir » dans la vie réelle où, chacun le sait bien, on ne se fait pas de cadeaux et où il faut donc savoir se défendre ! D’ailleurs, la plupart seraient bien en peine de citer quelques rencontres ou paroles précises de Jésus, si ce n’est peut-être la citation tronquée de « Aimez-vous les uns les autres... ». Ce Jésus-là leur semble d’autant plus sympathique qu’il parle en paraboles sans se préoccuper d’imposer des dogmes et qu’il ne donne aucune consigne morale précise. Image même de la tolérance, il laisse chacun mener sa vie comme il l’entend. Dans ses vêtements de doux soixante-huitard, ce Jésus-là a le bon goût de renforcer chacun dans le préjugé selon lequel, les religions menant toujours au fanatisme, il vaut mieux ne pas trop s’y engager !

Et que penser de leur critique de l’Eglise ? Même si elle est souvent pertinente, on la devine intéressée. Et qui englobe-t-elle au juste ? L’Eglise des siècles passés avec ses heures sombres (inquisition, croisades, complicité dans la pratique de l’esclavage, connivence avec telle ou telle dictature, silence de Pie XII lors de la « Shoa », etc...) ? Tel ou tel prêtre qui les a mal accueillis ? Tel ou tel chrétien de leur entourage « qui-va-à-la-messe-et-qui-se-comporte-n’importe-comment » ? Quelle est donc l’Eglise dont ils veulent se tenir à distance : une hiérarchie dont ils reçoivent mal un certain nombre de déclarations en matière de morale notamment ? ou bien l’ensemble du peuple chrétien ? Dans la première hypothèse, le contentieux peut sinon s’alléger du moins se clarifier par une meilleure connaissance d’une part des documents du magistère de l’Eglise, d’autre part du rôle respectif de ce magistère et de la conscience dans la vie chrétienne. Dans la seconde hypothèse, le contentieux conduit chacun à choisir son camp... Les chrétiens qui veulent se démarquer de l’Eglise se comptent-ils parmi les pécheurs qu’ils montrent du doigt ? Le fait de dénoncer les péchés de leurs frères dispense-t-il ces baptisés de se confronter eux aussi au même Evangile ? On a envie de les inviter à relire la parabole de la paille et la poutre (Mt 7/1-5) !

Au-delà du cas un peu paradoxal de ces « catholiques non-pratiquants », on peut comprendre que, d’une manière générale, ceux qui manifestent un intérêt pour Jésus soient en revanche nettement moins intéressés par tout ce qui a trait à son Eglise. En effet, notre Eglise a quelques lourdeurs qui ne les prédisposent pas toujours à y reconnaître le corps du Christ !

II.Un réel scandale, celui de l’Incarnation, renforcé par celui de notre péché !

S’il suffisait d’aimer Dieu que l’on ne voit pas, les choses seraient relativement simples, car cet amour, nécessairement abstrait, n’aurait pas à supporter les mille et un motifs d’agacement terriblement concrets qui ne manquent pas de surgir dès lors que l’on se voit tous les jours dans la vie commune. Chacun sait d’ailleurs qu’on ne peut pas tricher longtemps dans nos relations avec ceux que l’on a quotidiennement sous les yeux. Tandis qu’avec Dieu qu’on ne voit pas...

Mais St Jean met les points sur les « i » : « Si quelqu’un dit : »J’aime Dieu« , et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4/20).

De ce point de vue, il me semble que l’Eglise est à Jésus ce que le prochain est à Dieu : son lieu de visibilité et donc d’authentification de l’amour que nous prétendons lui porter.

Pour nous, en effet, qui ne sommes pas dans la situation des apôtres et de témoins oculaires, Jésus n’est pas visible (cf. 1 P 18/20-21), sinon précisément par son Eglise qui est comme son corps. Et c’est bien cela qui nous est demandé : aimer non seulement Jésus invisible - ce qui n’engage pas à grand chose concrètement ! - mais encore son corps social qui est l’Eglise. Et encore : pas l’Eglise telle que je la rêve, mais telle qu’elle se présente effectivement à moi, aujourd’hui, là où je vis ! Et cela est autrement compromettant !

Au fond, beaucoup de nos contemporains sont déistes, se définissant eux-mêmes d’ailleurs non pas comme « chrétiens non-pratiquants », mais comme « croyants non-pratiquants ». Ils croient volontiers qu’« il y a quelque-chose ou quelqu’un au-dessus de nous », mais ils butent sur la réalité de l’incarnation, prolongée par la réalité de l’Eglise. C’est bien pourtant la spécificité du christianisme que cette annonce d’un salut qui passe par un homme terriblement concret, une annonce portée elle-même par une communauté très concrète...

à ce scandale de l’incarnation s’en ajoute un autre qui, il faut bien le dire, ne rend pas la foi facile aux incroyants qui, en toute bonne foi, s’intéressent à Jésus : c’est celui que constitue le péché et tout ce qui, dans le comportement des chrétiens, contribue à discréditer le témoignage de l’Eglise. Non seulement l’Eglise, à cause de son côté très humain (« là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie » disait Montaigne !) fait écran à la divinité de Jésus, mais en plus elle accumule au cours de son histoire tant de contre-témoignages qu’elle peut faire pour certains office de repoussoir.

On le voit : les raisons - bonnes ou mauvaises - ne manquent pas pour rejeter l’Eglise, alors même qu’on affiche un intérêt pour Jésus...

Telle n’est pas - on s’en doute - notre perspective. Nous voudrions donc préciser ici les raisons de notre attachement à Jésus d’une part et à son Eglise d’autre part, en espérant que cela pourra aider ceux et celles qui s’intéressent réellement à Jésus et à son message mais qui, en toute bonne foi, croient pouvoir, voire même devoir, rejeter ou simplement ignorer son Eglise.

III. Quelques convictions à propos du Christ et de l’Eglise

Deux erreurs sont ici à éviter : exalter tellement l’Eglise jusqu’à la confondre purement et simplement avec le Christ ; la disjoindre à ce point du Christ qu’on en oublie qu’elle en est le corps visible, sacrement du salut offert par le Christ.

Entre le Christ et l’Eglise, donc, ni confusion, ni séparation !

Si par le passé l’Eglise pouvait sembler avoir seule le droit de parler de Jésus ou d’écrire sur Jésus, il est clair aujourd’hui qu’il n’en est plus de même. Jésus n’appartient pas aux seuls chrétiens et beaucoup revendiquent le droit de s’intéresser à lui sans pour autant faire allégeance à l’Eglise. Avec eux, maintenons un écart entre Jésus et l’Eglise... d’autant qu’aux yeux des incroyants, ce qui apparaît ce n’est pas une Eglise, mais plusieurs Eglises chrétiennes, mises en situation de concurrence les unes par rapport aux autres !

III.1. Ni confusion...

III.1.1 Jésus, unique médiateur entre Dieu et les hommes ; l’Eglise, sacrement d’un salut qui la dépasse, d’un Royaume plus grand qu’elle.

Malgré tout l’amour filial que nous pouvons porter à notre Eglise, dite catholique, il ne convient pas de dire d’elle ce que l’on ne peut dire que du Christ. Si l’Ecriture affirme que le Christ Jésus est bien l’unique médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tm 2/5), n’en déduisons pas trop vite que seuls les baptisés pourraient être sauvés ! La vigoureuse adresse de Jésus aux hommes très religieux de son temps vaut toujours pour ceux des baptisés qui se croiraient assurés du salut du seul fait d’avoir été baptisés : « Collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu ! » (Mt 21/28-32). Ne nous méprenons pas non plus sur le contexte et la signification du célèbre adage : « Hors de l’Eglise, pas de salut ! », qui n’a pas été élaboré pour évoquer le sort de ceux qui n’appartiennent pas à l’Eglise ni la situation des croyants d’autres religions, mais un conflit interne à l’Eglise du 3ème siècle, en proie à des divisions et menacée de schisme. C’est Dieu qui sauve et il est capable de sauver les hommes bien au-delà des frontières visibles de l’Eglise. « Cela ne vaut pas seulement, dit le concile Vatican II, pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le coeur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. » (Constitution Gaudium et spes, n°22).

III.1.2 L’Eglise nous apprend à reconnaître le Ressuscité sur tous nos chemins

En s’identifiant à tout homme en détresse, croyant ou non, le Christ se laisse côtoyer sur tous les chemins des hommes, et pas seulement dans la sphère du religieux. La parabole du bon Samaritain dans l’évangile de Luc (Lc 10/25-37) et celle du jugement dernier dans l’évangile de Matthieu (Mt 25/31-46) se plaisent à nous montrer que ceux qui rencontrent en vérité le Christ ne sont pas nécessairement ceux auxquels on aurait pu penser. Il ne suffit pas en effet de se prétendre proche de Jésus pour l’être vraiment (Lc 8/19-21 ; Mt 7/21-23) et il y aura beaucoup de gens surpris au jour du Jugement !

Mais c’est Dieu qui juge ! Que personne, parmi les disciples du Christ, n’aille donc chercher dans sa bonté envers ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître ici-bas un alibi à leur non-engagement ! (cf. Lc 9/26). Quant aux baptisés bien insérés dans l’Eglise, ils se rappelleront toujours ces paraboles avec humilité pour redoubler de vigilance et ne pas manquer le Seigneur, lequel agit en effet bien au-delà des frontières visibles de son Eglise et se donne à rencontrer de manière souvent déconcertante !

III.1.3 Les commandements de Dieu... et ceux de l’Eglise

Ils ne sont pas à confondre. Seuls les premiers ont un caractère pérenne et universel. Les autres ne sont que des repères ecclésiastiques, présentés sous forme de commandements aisément mémorisables mais susceptibles de connaître de légères adaptations.

Ceci étant posé, il convient de ne pas perdre de vue la conception catholique de l’Eglise, laquelle ne se laisse pas aisément disjoindre de Jésus, et ceci pour de multiples raisons.

III.2 ...ni séparation

III.2.1 Le Jésus des évangiles, c’est celui de l’Eglise !

Dans mon intérêt affiché pour Jésus, comment pourrais-je ignorer l’Eglise ? N’est-ce pas elle qui depuis vingt siècles fait résonner sa parole et me le fait connaître aujourd’hui ? Voudrais-je m’en tenir aux seuls évangiles que je serais encore renvoyé à l’Eglise, puisque c’est elle qui les a rédigés, retenus dans son canon parmi plusieurs autres écrits, puis transmis et commentés au fil des siècles ! Impossible de séparer le « Jésus de l’histoire » du « Christ de la foi » : dès le début, les évangiles traduisent la foi de l’Eglise en Jésus Ressuscité.

III.2.2 Les gestes de l’Eglise remontent aux gestes de Jésus lui-même.

Si le Concile de Trente a tenu à dire de Jésus qu’il était l’auteur des sacrements, il n’est pas nécessaire pour autant - pour n’évoquer ici que le sacrement de pénitence et de réconciliation - de l’imaginer fabriquant, dans son atelier de Nazareth, les premiers confessionnaux ! Les modalités par lesquelles les sacrements de l’Eglise ont été conférés au fil de l’histoire ont pu changer - et certes elles ont, de fait, souvent changé, surtout pour le sacrement de la pénitence et de la réconciliation ! -, l’Eglise n’en n’a pas moins la certitude de prolonger ainsi des gestes et paroles du Christ lui-même (en l’occurrence, cf. Jn 20/22ss ; Mt 16/19 ; Mt 18/18).

III.2.3 Bien des exigences morales de l’Eglise remontent à Jésus lui-même.

Ceux qui se plaisent à opposer, en matière matrimoniale par exemple, un Jésus plein de compréhension et de douceur à une Eglise inhumaine et intraitable à l’égard des divorcés-remariés, n’ont probablement jamais lu de près l’Evangile et notamment le chapitre 19 de l’évangile de Matthieu. Ce qu’y dit Jésus de l’union de l’homme et de la femme choque en effet tout autant ses auditeurs que la prétendue intransigeance actuelle de l’Eglise ! (cf. Mt 19/10).

III.2.4 L’Eglise de Jésus

On connaît la célèbre et méchante boutade d’Alfred Loisy : « Jésus annonçait le Royaume... et c’est l’Eglise qui est venue ! ». La formule est plaisante et séduit d’autant plus qu’elle va dans le sens de l’individualisme ambiant. Mais elle oublie volontairement quelques données essentielles de l’histoire, de l’Ecriture et de la théologie.

Si en effet l’Eglise est née à la Pentecôte et est oeuvre de l’Esprit, elle n’en est pourtant pas moins née aussi d’une volonté expresse de Jésus lui-même dont la mission, au dire de Jean, était de « rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11/52).

N’en déplaise à Loisy, c’est bien Jésus qui a voulu et constitué le groupe des Douze disciples (cf. Mc 3/13-19), qui les a formés au cours d’une vie commune de trois ans environ, qui les a ensuite rassemblés à nouveau lorsque l’épreuve de sa mort les avait dispersés, avant enfin de les envoyer en mission dans le monde entier. Et comment ne pas voir dans ce chiffre hautement symbolique de douze le rappel des douze tribus d’Israël, le signe embryonnaire du nouveau peuple de Dieu qui doit embrasser aussi l’ancien ? Et que penser du nouveau nom donné par Jésus à Pierre, sinon qu’il exprime on ne peut plus clairement le rôle que Jésus voulait lui voir tenir dans l’édifice qu’il voulait construire ? (cf. Mt 16/18-19 ; Lc 22/32 ; Jn 21/15-17).

Non, l’Eglise n’est pas un accident de l’histoire, mais bel et bien la communauté voulue et fondée par Jésus, le grand sacrement du Christ qui prolonge son oeuvre de salut (Jn 20/21-23).

III.2.5 L’Eglise, sacrement du salut !

« L’Eglise est dans le Christ comme un sacrement ou, si l’on veut, un signe et un moyen d’opérer l’union intime avec Dieu et l’unité de tout le genre humain ». Cette expression du dernier concile (Constitution Lumen Gentium n°1) fait écho à deux très fortes images des écrits pauliniens : d’une part l’Eglise est le temple de Dieu édifié sur le Christ (1 Co 3/10-17 ; 2 Co 6/16ss : Ep 2/20ss) ; d’autre part, elle est le corps du Christ (1 Co 10, 16ss ; 1 Co 12/12 ; Rm 12/5 ; Col 1/18 ; Col 2/19 ; Ep 5/23,30).

Les deux images soulignent à l’envi à la fois la solidarité entre les chrétiens - associés à la même construction ou membres d’un même corps - et la seigneurie du Christ sur son Eglise - il est soit le fondement ou la clef de voûte, soit la tête par rapport au corps.

Elles permettent à St Paul de transcrire quelque-chose de sa conversion sur le chemin de Damas et de la bouleversante expérience qu’il y fit, le Seigneur Jésus s’identifiant alors à ses disciples persécutés : « Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes » (Ac 9/4-5).

Mais bien avant que ceci ne soit thématisé par St Paul, on notera que Jésus lui-même établissait déjà un lien direct avec son Eglise : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Mt 18/20).

Et plus tard, au cours de son procès, face aux théologiens qui l’interrogeront, Jeanne d’Arc saura s’en souvenir et dire sans complexe avec ses mots tout simples : « M’est avis que Jésus et l’Eglise, c’est tout un ! ».

Parce que l’Eglise n’est pas un accident de l’histoire, mais bel et bien la communauté voulue et fondée par Jésus, y adhérer, pour celui que Jésus attire, n’est pas une option personnelle facultative et accessoire, mais la réponse qui s’impose dès lors qu’il s’agit de répondre à l’appel de Jésus lui-même : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28/19-20).

Pour les mêmes raisons, s’en redécouvrir solidaire et vouloir y prendre toute sa place, lorsqu’on est un baptisé de la première heure et qu’on avait quelque peu délaissé le rendez-vous dominical (He 10/25) et perdu de vue les repères traditionnels d’une saine vie en Eglise (Ac 2/42), n’est pas un luxe superfétatoire, mais le plus sûr moyen de rester greffé sur le Christ comme les sarments sur le cep (Jn 15/1-6).

Mais allons plus loin, ou plus profond...

Pourquoi dirais-je « ils » en parlant des chrétiens et de l’Eglise, quand Jésus m’invite à prier en disant « notre Père » ? Que gagnerais-je donc à me désolidariser de ce peuple de pécheurs ? Est-il d’ailleurs si sûr que cela que je ne commette jamais les péchés que je dénonce à juste titre chez certains chrétiens ? (cf. Mt 6/14-15 ; Mt 18/35 etc...). Qui sait si je n’ai pas moi-même été cause de scandale et obstacle à la foi pour mes proches ? Et quand bien même cela ne serait pas le cas, n’ai-je pas au contraire intérêt à me reconnaître dans le publicain de la parabole (Lc 18/9-14) plutôt que dans le pharisien satisfait de lui-même, aveugle sur ses péchés et donc incapable d’accueillir l’Evangile de Jésus comme une bonne nouvelle ? (cf. Lc 5/31-32 ; Lc 15/7 ; 1 Jn 1/8-10).

Beaucoup de nos contemporains n’ont pas encore opéré la conversion mentale à laquelle le concile Vatican II nous conviait à propos de l’Eglise : quand on leur parle d’Eglise, ils pensent au pape et aux évêques, bref à une institution hiérarchique dont ils ne font pas partie et dans les déclarations de laquelle ils ont parfois du mal à se reconnaître. Il est temps de resituer le magistère du pape et des évêques à sa juste place comme service de l’ensemble du corps ecclésial. Il est surtout temps, pour chaque catholique, d’assumer les responsabilités et les solidarités qui sont les siennes depuis le jour de son baptême.

L’Eglise n’est pas cette institution extérieure à moi ; elle est ce peuple de croyants, cette communauté des frères de Jésus dans laquelle je m’insère, ma vraie famille de la terre et du ciel. Dans la mesure où elle m’a fait naître à la foi, je puis même la considérer comme ma mère... une mère qui, portant les cicatrices de ses péchés plus que de ses années, a pris des rides et parfois n’est pas vraiment belle... mais qui n’en demeure pas moins ma mère !

[1On sait que le Concile Vatican II s’en est tenu à l’affirmation minimaliste selon laquelle l’unique Eglise du Christ qui est son corps mystique « subsiste dans l’Eglise catholique, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui », ce qui n’exclue pas qu’on puisse aussi trouver, hors de cet ensemble, « plusieurs éléments de sanctification et de vérité » qui appartiennent en propre à l’Eglise du Christ ! (Constitution Lumen Gentium, n°8).

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(re)publié: 29/02/2000