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Être associés au salut

Cette conférence a été donnée par le père Bruno Feillet, professeur de théologie morale (et webmaster du site www.discernement.com), pour la session de rentrée du mouvement « Vivre Ensemble l’Evangile Aujourd’hui » pour le diocèse de Cambrai, le 9 octobre 2004 à Hérin. Le mouvement VEA est en marche vers son congrès de novembre 2005, dont le thème sera « Debout, dans la lumière, accueillons le salut de Dieu », et son thème d’année 2004-2005 a servi de titre à cette conférence.


Voilà une expression qui ne peut laisser indifférents les chrétiens.
En effet, il est assez facile de la déployer en se demandant :
- Le salut est-il vraiment une évidence ? Y a-t-il quelque chose ou quelqu’un ou encore des personnes ou encore ce monde et l’univers tout entier à sauver ?
- Si la réponse est oui, de quoi chacun a-t-il besoin d’être sauvé ?
- Bien sûr, la forme passive du titre renvoie à la question : qui sauve ? Et faut-il mettre la question au singulier ou au pluriel ? C’est-à-dire, suis-je moi-même personnellement associé à un salut universel par une participation active, délibérée et responsable Ou bien les êtres humains sont-ils associés globalement à ce salut ? Autrement dit, faut-il distinguer le salut de chacun au risque de briser toute solidarité humaine ou peut-on plaider pour un salut collectif, au risque de déresponsabiliser chacun sur le sort de sa vie ?
- La façon dont le salut s’opère est aussi tout-à-fait déterminante. Le terme d’association suggère bien une participation de l’homme à son salut. Mais elle suppose aussi qu’il y a quelqu’un avec qui s’associer pour obtenir ce salut. Enfin, qui prend l’initiative de l’association ?
- De plus, que signifie « être sauvé » ? C’est-à-dire si je quitte par l’opération d’un salut un point de départ tragique, c’est pour aboutir à quoi ?
- Enfin, être associé au salut est quelque chose de tout à fait étonnant. Car si j’ai besoin d’être sauvé, c’est que probablement que je n’arrive pas à me sauver moi-même. Si c’est un autre qui me sauve, en quoi puis-je être associé ? S’il a besoin de moi pour que je sois sauvé, alors est-il vraiment Le sauveur ?

Bref ! Vous l’avez compris, ces simples questions, un peu universitaires, je l’avoue, nous montrent que nous n’aurons pas assez du temps de cette conférence pour l’affronter dans tous ses contours et que vous n’aurez pas non plus suffisamment de temps lors de votre congrès pour en faire le tour.

Essayons néanmoins de dégrossir le sujet sans pour autant décoller du terrain quotidien de nos vies. Je vous propose de faire cela à partir d’un parcours biblique, qui nous mènera jusqu’à ce qu’être associé au salut veut dire dans l’Eglise d’aujourd’hui.

Un peu de vocabulaire

Sauvetage ou salut ? Si le sauveteur est celui qui n’hésite pas à agir ponctuellement pour sauver son prochain d’un péril mortel (noyade, accident, maladie), le sauveur, lui a une action universelle. Le salut touche à la vie et à la vie par delà la mort.
Lorsque l’on dit de quelqu’un qu’il a été retrouvé « sain et sauf » on veut dire qu’il est d’une part en bonne santé et d’autre part qu’il ne risque plus rien, qu’il est sauvé.
Bref ! Il y a en quelque sorte un brouillage du sens que nous mettons dans le terme de salut en raison du verbe qui est commun au résultat d’une action bien différente. En sauvant, je puis être un sauveteur ou un sauveur, toucher au corps et aux biens matériels et immédiats ou revivifier la vie d’une âme qui se morfondait dans la tristesse. Ce brouillage est d’autant plus subtil que nous pouvons perdre tout espoir en un sauvetage sans pour autant perdre l’espérance d’un salut. L’inverse est aussi vrai.
Au cours de cette conférence, nous allons nous intéresser exclusivement à la catégorie du salut, celle qui renvoie à l’éternité et à la dimension spirituelle de nos vies.

Qu’est-ce que le salut ?

Regardons ce qu’est le salut pour différentes religions et quelques courants de pensée. En raison de la brièveté de mon intervention, je me permets de caricaturer presque outrageusement les positions que je vais présenter. L’hindouisme, le bouddhisme, je judaïsme et tant d’autres systèmes philosophiques et religieux sont infiniment plus complexes et divers que mes propos le laisseront paraître. Disons que c’est par commodité de pensée et pour mieux faire ressortir les pointes que j’use de ce procédé pédagogique. Que chacun observe néanmoins si ici ou là, voire en lui-même, il n’a pas rencontré telle ou telle position.
Pour les Hindouistes, la vie corporelle est considérée comme ce dont il faut s’échapper. L’âme, pour employer un vocabulaire bien occidental, est comme en prison dans un corps. J’échapperai à cette « incarnation » en me réincarnant dans une vie au statut meilleur par une vie « bonne ». C’est par la qualité morale de ma vie, par le bien que je fais que je quitte le jeu des réincarnations successives pour accéder au nirvana dans lequel je me diluerai sans garder vraiment ma personnalité. D’une certaine manière, dans l’hindouisme, je suis le seul concerné par mon salut, je me sauve moi-même par une vie morale sans faille.
Pour les Bouddhistes aussi (je rappelle que dans le bouddhisme, il y a plus de différences qu’entre les chrétiens et les musulmans) on se sauve soi-même, par la maîtrise de soi et de ses sentiments par le jeûne, la méditation et l’ascèse. En effet, Bouddha aurait découvert que c’est en se détachant de tout ce qui fait souffrir que petit à petit notre dimension spirituelle atteint une forme de plénitude et quitte son corps pour rejoindre le grand tout.
Parmi les nombreux courants juifs actuels, il en est au moins un qui attend toujours un messie, un sauveur, qui instaurera un royaume temporel, bien concret. C’est donc que le salut comporte pour celui-là une dimension très concrète, très charnelle.
Il existe aussi de nombreux courants philosophico-religieux pour lesquels on atteint le salut par la connaissance. On les a regroupés sous le terme de gnoses. On peut repérer au cours des siècles divers mouvements gnostiques, jusqu’au XX° siècle. Ainsi les gnoses valentiniennes dès le premier siècle après Jésus-Christ, les cathares au XII° et XIII° siècle, les divers courants scientistes au XIX° siècle, ou encore la gnose de Princeton aux Etats-Unis. Le salut est alors accessible aux « savants » et aux « initiés ». L’homme maîtrise le mal grâce aux sciences (psychanalyse, économie, biologie) et accède ainsi au meilleur des mondes possibles. Dans ce cas là, c’est encore l’homme qui se sauve lui-même.

Le salut chez les chrétiens

La question du salut chez les chrétiens fait l’objet de nombreux ouvrages et d’études savantes. Toutes font référence aux Ecritures. Nous le ferons aussi bien sûr, en essayant de nous arrêter aux points les plus marquants de l’histoire du peuple de Dieu et qui l’ont conduit à reconnaître en Jésus son Messie et son Sauveur.

De quoi a-t-on besoin d’être sauvé ? De la peur de la mort et du péché.

Dès le début de l’histoire sainte, dès le troisième chapitre de la Genèse, les croyants ont montré que l’homme était affronté à un mal particulier que l’on a nommé assez vite le péché.
Satan, le Malin, le serpent du récit de la Genèse réussit à faire croire à Adam et Eve que l’interdit que Dieu leur fait de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal est un interdit qui les empêche d’être pleinement humains. Autrement dit que Dieu les opprime et que s’ils désobéissaient, ils seraient comme des dieux, ou encore tout puissants. La tentation du Satan (celui qui fait tomber) n’est rien d’autre que celle de la possibilité de s’affranchir de nos limites, c’est-à-dire de considérer nos limites physiques et intellectuelles comme une malédiction divine. Or, en voulant manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ils font le mal, leurs yeux s’ouvrent et ils s’aperçoivent qu’ils sont nus et faibles et que le serpent les a trompés.
Cette désobéissance, ce péché, n’a rien de sexuel bien sûr. Mais il va toucher l’ensemble de la vie humaine : le couple pour qui la sexualité n’est plus sereine ; le rapport de l’homme au travail et de la femme à l’accouchement vont s’accompagner de souffrances ; la peur envers Dieu. Un Dieu qui est devenu si loin qu’ils s’en cachent, et dont ils n’ont même pas imaginé qu’ils pouvaient les pardonner.

Des malédictions

Outre le trouble des relations entre les hommes et les femmes, entre les hommes et la création entre les hommes et Dieu, le péché va conduire à un certain nombre de malédictions : l’exclusion du paradis, le meurtre d’Abel, une vie sociale violente qui ne s’est toujours pas remise de la soif d’être comme des dieux. Ainsi ils tâcheront de bâtir une tour, la tour de Babel pour rejoindre le ciel par leur seule force. La diversité des langues sera leur punition. Cela peut paraître curieux, mais en fait, Dieu demande à être accueilli et non conquis.

Dieu ne se résoud pas au péché de l’homme. Le retour aux bénédictions.

Pourtant, jamais Dieu ne se résout à la séparation de ce lien qu’il avait créé avec un partenaire libre. Ainsi, après le meurtre d’Abel, Dieu met sur Caïn un signe pour qu’il soit protégé. Dieu tente d’inverser le cycle de la violence.
Avec Noé, se concrétise le projet de faire du neuf avec le meilleur de ceux qui sont là, mais tout le monde n’est pas sauvé.
A Moïse Dieu, qui est exaspéré par les murmures et les révoltes de ce peuple infidèle, dit « de toi je ferai une grande nation » (Ex 32, 10), mais Moïse est solidaire de son peuple et fait changer Dieu d’avis. Quelle humilité, Moïse !
Avec les prophètes on observe de nombreux rappels à l’homme pour qu’il revienne vers Dieu : « Déchirez votre cœur, et non vos vêtements, revenez à Yahvé, votre Dieu, car il est tendresse et pitié, lent à la colère, riche en grâce, et il a regret du mal. » (Joël 2, 13).
Il y a l’exil. Mais rien n’y fait. L’homme ne revient pas vers Dieu, il se tourne vers les Baals, malgré la constante fidélité de Dieu, qui ne se renie pas, qui ne renie pas son alliance avec Abraham (Gn 15). Dieu cherche l’homme avec une constance qui ne laisse pas d’étonner les croyants : « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » (Is 43, 4).
Toujours, l’Ecriture constate la grande disproportion dans la relation entre Dieu, toujours fidèle et les hommes si souvent infidèles.
C’est cette constance qui va préparer le cœur du peuple de Dieu à l’accueil du sauveur que depuis toujours Dieu se prépare à envoyer.

Comment et par qui sommes-nous sauvés ?

Parce que Dieu tient à son projet de partenariat avec l’homme, il va envoyer son fils vivre le chemin de l’humanité. On pourrait presque imaginer un dialogue entre le Père et le Fils : « Mon Fils, tu vas leur montrer que ce n’est pas une malédiction que d’être un homme, une créature limitée. Tu vas vivre avec eux, au milieu d’eux, comme eux sans pour autant tomber dans le péché. Montre-leur que le péché n’est pas une fatalité, qu’il n’est pas humain. Ce qui est humain ne peut qu’être digne de Dieu. Tu seras un homme, mon fils. ». Par Jésus, Dieu s’enfouit dans notre humanité.
Jésus, vrai Dieu et vrai homme, vient nous montrer que c’est possible d’être un homme sans se révolter contre Dieu, sans pécher. Et c’est une incarnation sans tricher. C’est-à-dire qu’il ne va pas sortir le « joker » de sa divinité pour éviter les situations difficiles. Il est vraiment Dieu, mais sa divinité s’enfouit de manière confiante dans son humanité. Et c’est du sein de son humanité croyante et fidèle qu’il va mener sa vie de bout en bout.
Jésus s’est fait homme pour montrer qu’il est possible d’être un homme sans tomber dans le péché. Jésus vient sauver l’homme de la peur de manquer, de la peur de mourir, de la peur de ses limites, bref ! de n’être qu’un homme. Car bien souvent, si nous allons au péché c’est que nous avons peur de mourir.

Les combats de Jésus et les armes de Jésus :

C’est une erreur assez commune de croire que si Jésus a pu faire ce qu’il a fait dans les évangiles (les miracles, la résistance au péché, ...) c’est parce qu’il était Fils de Dieu. Non qu’il ne l’était pas, mais c’est du sein même de sa foi que Jésus a accompli son œuvre.
Pour le comprendre, essayons de raisonner comme si Jésus faisait appel à sa divinité pour se sortir des situations difficiles. Si tel était le cas, alors ce serait la preuve qu’il est impossible d’être un homme sans tomber dans le péché. Par le fait même, en quoi le salut que nous apporterait Jésus par cette « méthode » pourrait nous aider en quoi que ce soit puisque nous ne sommes pas Dieu, nous les hommes ? Cela n’aurait aucun intérêt pour notre vie quotidienne. En revanche, si c’est bien du sein même de notre humanité que Jésus remporte la victoire sur la peur de la mort et le péché, alors cela nous intéresse au plus haut point.
Comment Jésus a-t-il donc fait ? Souvenons-nous, dans le Sermon sur la Montagne (Mt 5-7), autour du Notre Père, nous trouvons les trois attitudes qui nous valent la reconnaissance du Père pourvu que nous les vivions dans le secret : le jeûne, la prière et l’aumône(Mt 6 1-18). Ce sont là les seules armes du Christ : il n’en a pas d’autres. Regardons les fameux passages des tentations au désert en Mt 4, 1-10 et sur la croix en Mt 27, 38-46.
Si Jésus n’avait pas jeûné, aurait-il su résister à la tentation de changer les pierres en pain ? Le jeûne, ou du moins la tempérance, cette vertu de la mesure à l’égard des biens de ce monde, lui ont appris qu’il n’y avait pas que le corps à satisfaire dans la vie de l’homme mais qu’il y a aussi une profondeur spirituelle en tout être humain. Il ne convient pas d’opposer l’un à l’autre.
Si Jésus n’avait pas fait l’aumône, aurait-il pu résister à la tentation de capter tous les pouvoirs et toutes les richesses à son service ? L’aumône régulière lui a appris qu’il n’y a pas que lui sur terre et combien tout homme est le frère des autres. Les biens de ce monde n’ont de sens que s’ils sont au service des autres.
Si Jésus n’avait pas prié, aurait-il pu résister à la tentation de se servir de Dieu pour épater la galerie en sautant du temple sans se faire mal ? La prière lui a appris que la relation à Dieu était une relation filiale et non de servitude.
Si dans le Notre Père, Jésus nous demande de ne pas être « soumis à la tentation », c’est qu’il sait combien il est difficile de mener le combat extrême face au tentateur. Mais nous savons qu’il a gagné ce combat en utilisant des armes toutes simples, des armes qui sont à la portée de tous les hommes : le jeûne, l’aumône et la prière.

Nous découvrons qui est Dieu, qui est l’homme

Si Jésus nous sauve de la peur de la mort et du péché par le seul chemin de l’humanité, cela nous révèle à quel point Dieu aime l’homme et à quel point l’homme est un partenaire exceptionnel. Si ce n’est pas indigne pour le Fils de Dieu de se faire homme, c’est que l’homme est une créature à part dans la création. Non seulement nous découvrons à quel point Dieu aime l’homme pour le sauver par les seuls chemins de l’humanité mais nous découvrons aussi et simultanément à quel point l’homme est capable de Dieu ou de sainteté. Ce que le cœur de l’homme n’avait pas imaginé, le Fils de Dieu est venu nous le révéler.
Le combat au désert contre Satan, le fils de Dieu le renouvellera à l’heure de sa passion à Gethsémani et sur la croix. Et là encore, à aucun moment il ne cède à la tentation de tomber dans le péché ou de sortir son « joker ». Apparemment, il semble que le Christ perd la bataille puisqu’il meurt sur la croix. Mais en réalité, c’est Satan qui perd l’ultime bataille parce que s’il avait pu trouver d’autres moyens de pression pour faire de Jésus son complice dans le mal, pour manifester à Dieu qu’il est impossible d’être un homme sans tomber dans le péché, il l’aurait fait. Malgré l’odieux chantage à la mort ignominieuse de la croix Jésus préfère encore la mort au péché. C’est ainsi que nous pouvons dire qu’en Jésus la mort est morte.
Voilà de quoi nous sommes sauvés : de cette conviction déplorable que le péché est inévitable.

Désormais il nous est permis d’espérer.

Trop souvent nous entendons dans les homélies ou ailleurs que la vie évangélique n’est qu’un idéal inaccessible qui nous aide à avancer. Mais les idéaux inaccessibles engendrent le désespoir et le désespoir la mort. Le Christ est venu nous révéler qu’en fait, l’Evangile est vraiment pour l’homme parce qu’il est plus qu’un idéal, il est le projet de vie pour chaque homme. La vie évangélique est à la portée de tous.
Regardons encore les armes de Jésus : le jeûne, l’aumône et la prière. Il n’est pas nécessaire d’être riche, ou d’être très intelligent, ou encore d’avoir de hautes études en théologie pour les pratiquer. Ces armes, ce sont celles des pauvres et des humbles, celles des petits à qui le Père veut tout révéler. C’est pourquoi, désormais, il nous est possible d’espérer. Non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour tout homme.
Il est possible que nous ayons du mal à mettre en œuvre ce simple programme de la vie chrétienne. La force des habitudes, l’influence du péché, les peurs, nos difficultés à comprendre le chemin de l’Evangile dans un monde de violence et de puissance... font que nous traînons souvent en chemin. Mais, en tout homme il reste la conscience qui est comme un radar qui tourne et qui nous aide à chercher le bien. Peut-être que l’on retombera dans le péché, mais le plus grave, serait d’éteindre le radar de notre conscience où la volonté de Dieu se fait connaître. Par sa grâce Dieu nous éclaire et incline notre volonté à faire le bien. Ne désespérons pas de nous lorsque Dieu espère en nous au point de nous envoyer son Fils.

Un grand lieu de la pratique évangélique est le lieu du pardon et de la réconciliation. C’est là sans doute où nous nous approchons le plus de la vie du Christ. Si vous remarquez bien, dans le Notre Père, le pardon est le seul acte éthique qui soit imposé. De plus, c’est le seul passage de la prière que Jésus commente « Oui, si vous remettez aux hommes leurs manquements votre Père céleste vous remettra aussi ; mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. » (cf Mt 6 14-15) Si Jésus insiste sur le pardon, c’est pour deux raisons : d’une part le pardon est le lieu éthique le plus difficile qui soit à vivre ; d’autre part, il est la condition radicale de notre salut personnel.

Être associés au salut

Une tension dans les Écritures pauliniennes

Maintenant que tout cela est en place, nous pouvons répondre à la question posée comme sujet de cette conférence : Être associés au salut.
Redisons-nous sans cesse que le salut que Dieu nous propose est un salut gratuit : « Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu ; il ne vient pas des œuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier. » Ep 2, 8-9.

Pourtant il faut la participation de l’homme : pour que l’homme soit vraiment sauvé il faut que Dieu et l’homme s’y mettent ensemble. Car c’est ainsi, Dieu a voulu que l’homme participe à son salut en lui demandant qu’il accepte d’être sauvé par un autre. Ce n’est pas si facile que cela de reconnaître que l’on ne peut se sauver soi-même. Cf. Cl 1, 24. Il manque à la grâce d’être accueillie. Dieu nous aide à l’accueillir, mais il nous faut y consentir. Cela suppose de rentrer dans une vraie relation de confiance avec le Christ, au fond une relation croyante authentique. Plus je dépends du Christ qui me libère, plus je suis libre et plus je demeure sauvé.

Cette « collaboration » entre Dieu et l’homme pour le salut de l’homme peut se vérifier tout au long de l’Evangile. Combien de foi Jésus dit : « ta foi t’a sauvé » (cf Marc 10, 51-52 ; Lc 7 48-49 ; Lc 8 47-48 ; Lc17, 17-19) et non pas « aujourd’hui, je te sauve ». En fait, Dieu ne sauve pas l’homme malgré lui. Il ne veut pas le salut de l’homme sans sa participation, si petite soit-elle. Mais l’homme ne peut se sauver sans Dieu. Notez les verbes vouloir et pouvoir.
Certes, c’est bien la foi qui sauve et non les œuvres. Mais une juste compréhension de la foi nous montre que c’est cette foi même qui pousse le croyant à poser des actes envers Dieu et envers ses frères.

Être associés au salut du monde

De même que le Christ a sauvé le monde par sa foi active, de même nous collaborerons au salut de notre monde par notre foi active. En effet, nous sommes le corps du Christ, le Christ continué pour ainsi dire. La mission des chrétiens est d’annoncer la Bonne Nouvelle du Salut non seulement par une parole juste mais plus encore par les œuvres de la foi. Cf. Jc 2, 14-20.
Paul VI dans son encyclique sur l’annonce de l’Evangile nous a rappelé que le premier chemin de l’évangélisation était le témoignage de vie, la foi vécue !
Ainsi, par notre unité, par notre charité et notre solidarité nous témoignons qu’un autre monde est possible. C’est la mission première des chrétiens que de faire cela : annoncer le Royaume de Dieu et faire des guérisons. (cf Luc 9 2-6 ; Mt 28 16-20).
Mais n’attendons pas non plus d’être parfaits pour prendre la parole. J’aime beaucoup les paroles que l’évêque prononce au moment de la remise de l’Evangile au nouveau diacre : « Recevez la Parole de Dieu, croyez ce que vous lirez, annoncez ce que vous croyez, vivez ce que vous avez annoncé ». Curieusement la vie arrive en dernier. Mais c’est bien la fréquentation persévérante de la Parole de Dieu qui nous transforme. Comme pour Zachée, Dieu n’attend pas que nous soyons des saints pour s’inviter chez nous mais il sait que si nous l’accueillons, si nous l’annonçons, alors sa présence au cœur de nos vies finira par nous transformer.

Conclusion

Pour conclure, abordons deux questions sur le salut : Sommes-nous sauvés une fois pour toute ? Et que signifie la trop fameuse expression « Hors de l’Eglise, point de salut ».

Nous sommes sauvés une fois pour toutes au sens où Jésus a vaincu la mort une fois pour toutes. Désormais les portes du ciel sont ouvertes, la miséricorde est proposée à tous. Il nous reste seulement à l’accueillir. C’est là l’œuvre de toute notre vie.
Cependant, ne confondons pas le salut qui est acquis par la victoire de Jésus sur la mort, et la résurrection qui est la manifestation de cette victoire par le Père. La passion, la mort et la résurrection du Christ sont indissociables. Mais trop souvent on oublie que la victoire du Christ se joue essentiellement sur la croix. La résurrection, quant à elle, c’est le 20/20 que le Père donne à son Fils sur la vie qu’il a donnée, c’est la parole du Père sur la vie du Fils.
Jésus a été ressuscité, il ne se ressuscite pas lui-même. La résurrection n’est pas l’œuvre de Jésus, mais bien celle de son Père en qui Jésus s’est totalement abandonné au moment de mourir. Cette résurrection montre combien le sacrifice du Christ n’a pas été vain. C’est dans la résurrection qu’il trouve son accomplissement.
Nous aussi, c’est bien à travers les actes où nous donnons la vie, de notre vie que nous découvrons combien cela nous fait vivre, nous ressuscite. Nous le faisons grâce au Christ et à l’Esprit-Saint et de cela nous pouvons être témoins. C’est bien ainsi que nous sommes associés au salut.

L’expression « Hors de l’Église point de salut ? » attribuée à Cyprien, au troisième siècle a souvent été interprétée à contre-sens. Elle signifiait : « si, toi qui es chrétien, tu quittes l’Eglise, le corps du Christ, alors tu seras exclu du salut parce que tu te seras éloigné de ton sauveur. » L’expression ne concerne donc que les chrétiens qui veulent retourner au paganisme.
En revanche, elle ne signifie nullement que les païens sont exclus du salut car la miséricorde de Dieu est pour tout homme. Je crois profondément que les païens se préparent à accueillir le salut par la pratique de la miséricorde en famille et dans le monde. Chacun sait, cependant, que l’Esprit du Christ nous aide à vivre le pardon au quotidien.
Mais pour que le monde païen sache qu’il y a un Salut, le Christ compte sur nous. C’est aux chrétiens vivant en Eglise de l’annoncer : la façon dont nous vivons le salut donne au monde une chance de l’accueillir.

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(re)publié: 01/11/2005