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Les bonnes places pour les fils de Zébédée

Quand mon mari Zébédée, est revenu de la pêche sans les deux garçons, il était profondément ulcéré : cela faisait plusieurs jours que nos fils allaient écouter le prophète Jésus de Nazareth, et brusquement, sans que rien ne nous laisse prévoir un tel évènement, Rabbi Jésus les a appelés par leur nom : « Jacques, Jean ! » et ils ont planté là leur père, leurs filets, le bateau, les poissons et ils ont suivi Rabbi Jésus comme Simon, un autre pêcheur de Capharnaüm.

Pourtant ils ne sont pas faciles, mes fils ! Ce sont des gaillards qui n’ont pas froid aux yeux. On les appelle fils du tonnerre et ils ne se laissent pas influencer par n’importe qui. Et bien, ils sont partis.

Nous n’en revenions pas ! On aurait pu en parler avant, s’expliquer, s’organiser ; s’ils nous avaient quittés au moment où la pêche ne rapporte presque rien, on aurait compris, accepté ; mais non, ils sont partis en pleine saison !

Espérons qu’ils n’ont pas fait une bêtise et que cette folie leur permettra d’avoir un bel avenir ; c’est ce que m’a dit Zébédée une fois que la colère l’a quitté. « Tu devrais aller trouver ce prophète et lui dire qu’en raison de son attitude proprement désinvolte, pour ne pas dire plus, nos gosses doivent pouvoir tabler sur une bonne place dès que lui, le prophète, aura fondé son Royaume. »

J’ai expliqué à Zébédée que, d’après ce que j’avais compris, ce royaume n’était pas pour demain, ni même pour après-demain. Mais Zébédée n’a rien voulu entendre et, apprenant que Jésus de Nazareth passait à nouveau chez nous à Capharnaüm, il m’a envoyée afin de faire sa commission.

J’y suis allée ; j’ai profité d’un moment où Jésus était un peu à l’écart, et mes deux fils m’entourant, j’ai présenté ma requête. Quand je leur en avais parlé, ils avaient été un peu gênés à cause des autres, mais finalement, ils avaient accepté de m’accompagner ; qui ne demande rien n’a rien, dit le proverbe, alors ils m’ont laissée faire.

Rabbi Jésus n’a pas paru étonné ; il ne s’est pas mis en colère. Il a demandé à mes fils s’ils pouvaient boire la coupe que lui-même allait boire. Ça avait l’air d’être la condition pour avoir deux bonnes places près de son trône ; mes fils n’ont pas hésité et, avec assurance, ils ont répondu qu’ils le pouvaient. Mais malgré cela, Jésus a dit qu’il ne pouvait lui-même disposer de ces deux places !

Alors je n’ai plus rien compris ; c’était raté pour mes fils et les autres apôtres étaient furieux : Jaques et Jean avaient essayé de leur passer devant !

Heureusement Marie, la mère de Jésus, n’était pas loin. Je suis allée m’expliquer avec elle : entre mamans on se comprend toujours. Elle m’a longuement écoutée et m’a demandé pourquoi j’avais fait cette intervention ; je lui ai parlé de la colère de Zébédée et elle m’a posée une question : « Et toi, tu n’étais pas en colère ? » J’ai été obligée de convenir que je l’étais aussi, un peu moins que Zébédée, mais en colère quand même. « Si je te comprends bien, m’a-t-elle dit, tu souhaites un avenir heureux pour tes fils ? » "Ça alors, ça tombe sous le sens" ai-je répliqué. « Et d’après toi, qu’est-ce qu’un avenir heureux ? »

Là, j’ai un peu cafouillé, parce que Rabbi Jésus, je le trouve bien, il n’est pas comme nos chefs qui disent et ne font pas, qui cherchent à se faire voir, qui agissent par gloriole. Rabbi Jésus n’est heureusement pas comme ça ! Et moi, j’avais voulu pour mes fils une place de notable, de riche, de puissant ; or, les riches, les notables, les puissants, je les rejette. J’étais en pleine contradiction avec moi-même. Marie m’a souri et m’a dit : « Je crois que tu devrais réfléchir un peu, mais je pense que tu es sur la bonne voie. »

Je suis rentrée chez moi, et j’ai refusé de répondre à Zébédée. Quand ce sera bien clair dans ma tête, je lui dirai. Marie a raison : quand on pense à l’avenir de nos enfants, on a tendance à demander puissance, richesse, réussite humaine, quoi, ce qui n’est pas forcément bon pour eux. Faut réfléchir et plutôt deux fois qu’une.

Zébédée n’est pas content de mon silence ; mais après tout, s’il est si pressé, il n’avait qu’à y aller lui-même !

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Françoise REYNÈS

Laïque mariste († 2011).

(re)publié: 31/08/2003