Les bonnes manières
Sérieusement, Seigneur, en lisant l’Evangile, je pensais trouver autre chose que des indications de politesse à observer pour se tenir bien dans le monde. C’est un peu léger, tu ne crois pas ? Et cela me rappelle irrésistiblement les leçons de savoir-vivre que l’on donnait dans une petite école privée de l’Aveyron où ma famille se trouvait provisoirement installée, leçons qui, immanquablement, me causaient un fou rire d’autant plus intense qu’il ne pouvait se manifester librement.
Chaque semaine on avait droit à la lecture, commentée, d’un chapitre d’un livre où l’on enseignait les bonnes manières. Ça allait des formules à employer pour parler à Madame, à la troisième personne, au cas où je serais bonne à tout faire, à la façon de disposer les places à table si j’avais à la fois un évêque et un député... Comme vous le voyez, ce livre se voulait très complet et s’adressait à toutes les couches de la société. Car c’était bien avant Jacques Gaillot, et à part lui, je ne pense pas qu’il serait envisageable pour une employée de maison d’inviter un évêque à sa table... Il y avait aussi des passages encore plus cocasses, pour ne pas dire grotesques, par exemple celui où le jeune homme commençait à offrir des roses blanches à la jeune fille qu’il avait remarquée, blanches pour manifester la pureté de ses intentions, puis il s’enhardissait à offrir des roses roses pour indiquer le tendre émoi de son cœur, et on en arrivait aux roses rouges pour déclarer sa flamme...
Tout cela est bien dépassé, mais même à l’époque de ma jeunesse c’était hilarant... Un vrai poème je vous dis.
Mais, revenons à ce texte de Luc () : il s’agit de gens qui se bousculent dans un banquet pour avoir les bonnes places, en haut de la table.
Passe pour le début du texte où tu conseilles, Seigneur, aux invités de se placer aux dernières places, en bas de la table ; ça pourrait être un conseil de modestie, mais, la suite ne va pas du tout dans ce sens. Tu as l’air de conseiller de se mettre à la dernière place, pour que le maître de maison te remarque, et t’invite à occuper une place d’honneur, au besoin en délogeant quelqu’un qui se serait placé trop haut !
Mais c’est de l’hypocrisie, Seigneur ! Comment peux-tu dire cela ? Quel drôle de message tu lances là !
Franchement c’est à se demander si tu n’es pas bien aise de nous désarçonner de temps en temps. À moins que (et ça ne serait pas pour me déplaire) tu te moques gentiment de tes congénères, en remarquant la façon bébête dont ils s’y prennent pour être parmi les notables. Tu as dû les observer, c’est sûr, et tu as eu un petit sourire amusé, alors tu leur as donné ce petit conseil pour qu’ils arrivent plus facilement à leurs fins.
C’est sans doute cela, et humainement parlant, tu n’as pas tort ; parfois la modestie peut rapporter plus que la suffisance, et ça n’est pas à chaque fois du machiavélisme.
Mais je ne pense pas que l’on doive plus longtemps s’arrêter à cet aspect du texte. J’ai lu quelque part qu’on avait avantage à le rapprocher de celui de saint Paul qui fait remarquer que Jésus, qui était d’essence divine, n’a pas hésité, même s’il lui en a coûté, à venir prendre sur terre une place très modeste, et même la dernière place, au rang des malfaiteurs pendus sur une croix. Et ainsi, il a été élevé à la plus haute place.
Alors quand je reste à la dernière place, quand je m’efforce de rester à la dernière place, ce n’est pas pour être astucieuse, c’est parce que c’est ma place, la seule à laquelle, en toute justice, j’ai droit, et comme cela, j’essaie un peu de t’imiter, n’est-ce pas Seigneur ? Et je peux espérer que, lorsque tu viendras me chercher, tu m’élèveras jusqu’à Toi.
Qu’il en soit ainsi, s’il te plaît, Seigneur.

Laïque mariste († 2011).
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