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Le prix du sang

Je suis, sans me vanter, un très bon juriste : tout le monde le reconnait, et en plus, j’ai l’esprit assez subtil.

Si ma famille avait un peu plus de notoriété, j’aurais à coup sûr, fait une brillante carrière.

Mais peut-être qu’aujourd’hui, la chance m’a souri ; j’ai enfin l’occasion de me distinguer, de montrer ce que je sais faire. Le grand prêtre a demandé à tout le Sanhédrin, qui voulait bien travailler le problème du réemploi des trente pièces d’argent versée à Judas Iscariote pour trahir son maître, et que cet imbécile a jetées dans le temple avant de se pendre. Je me suis tout de suite porté volontaire. Et le grand prêtre m’a confié cette mission en me disant de soumettre mon travail à Nicodème, ce qui est normal puisqu’il est mon Président de Chambre.

Mais ce dernier point m’ennuie un peu parce que le Président Nicodème n’est pas en faveur en ce moment. Il a été un des rares à voter contre le mort du perturbateur, Jésus de Nazareth, sous prétexte que cet homme était juste.

Notez, c’est sans doute vrai, et il faut reconnaître que les témoignages retenus contre lui n’étaient pas pertinents. Mais là n’était pas la question. Beaucoup dans le peuple le tenait pour un prophète, et il avait causé une chienlit innommable dans tout le pays. Les autorités d’occupation pouvaient s’en émouvoir et restreindre encore le peu de liberté qui nous reste. Comme l’a dit très justement le grand prêtre, il vaut mieux qu’un seul homme périsse pour sauver tout le peuple.

C’est le bon sens, une question de simple mathématique dirais-je.

Et jusqu’ici tout avait très bien marché : le perturbateur avait été arrêté, nous l’avions condamné, il avait été livré à Pilate qui avait fait quelques difficultés pour le crucifier, mais, comme il s’agissait d’une affaire de religion juive, dont le gouverneur se moque éperdument, il avait fini par faire ce que nous lui demandions.

Il faut le reconnaître, ces romains peuvent être brutaux avec le petit peuple, mais avec nous, les notables, ils sont corrects. Nous évitons de nous heurter de front.

C’est la sagesse.

Donc, je suis chargé de régler cette épineuse question du réemploi de ces trente pièces d’argent qui représentent le prix du sang. Pourquoi ce Judas a eu des remords de conscience, pourquoi s’est-il pendu ?

Ca le regarde ! Mais il a tout compliqué : parce cette question du réemploi est très délicate. Il s’agit de ne pas faire d’erreur ; il est impératif que cette affaire soit réglée définitivement et qu’on n’en parle plus jamais. C’est ce que m’a dit le grand prêtre qui m’a fait confiance et m’a laissé entendre que si je trouvais une issue astucieuse, mon avancement serait dans la poche... Alors je suis décidé à lui proposer une solution inattaquable.

Examinons toutes les hypothèses :
 Reverser cette somme dans le trésor du temple ? Impossible, la Thora s’y oppose ; je connais les textes à fond, je viens de les revoir en détail : c’est impensable.
 La donner aux pauvres ! Impossible également : un homme libre, même dans le besoin, ne peut recevoir le prix d’achat d’un esclave et trente pièces d’argent représentent le prix d’un esclave.

C’est alors qu’une idée de génie m’a traversé : acheter un champ et le destiner à la sépulture des étrangers qui nous causent beaucoup de soucis quand ils décèdent chez nous. Tant pis si ce champ est maudit, ce ne sont que des étrangers non concernés par les promesses faites à Israël. Alors voilà, j’ai soumis mon travail à Nicodème, tout en envoyant une copie au grand prêtre pour plus de précaution. Mon président a lu, me l’a rendu avec un soupir en disant : « Mon jeune ami, nous avons condamné un innocent, vous le savez, et si c’était vraiment un prophète ou même le Messie. A mon avis, vous vous préoccupez de la paille que nous avons dans l’oeil, et vous ne voyez pas la poutre ! »

Mais où va-t-il chercher tout ça ? Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? C’est vrai, je le sais, on a condamné un juste ; mais, j’ai expliqué pourquoi, on avait été contraint de le faire, et puis ce n’était qu’un nazaréen. Oui, mais un nazaréen c’est quand même un homme.

Pourquoi a-t-il parlé d’un prophète ? Notez que ce ne serait pas la première fois qu’un prophète serait mis à mal par notre nation. Mais si c’était le Messie ! Ce n’est pas possible que nous ayons commis cette erreur. Ce serait monstrueux. Mais Nicodème est un homme sérieux, qui jusqu’ici s’est révélé juste, un peu timoré peut-être ; mais de bon conseil.

S’il a dit vrai, je commence à regretter de m’être fourré dans cette histoire.

Faut que je retourne voir Nicodème. Il faut qu’il m’explique quels ont été ses rapports avec ce Jésus. Je sens qu’il le connaît plus qu’il n’en a dit : il est sûrement de ses amis, peut être même disciple.

Mais s’il arrive à me convaincre, et si je deviens disciple, alors adieu carrière... C’est sûr.

Tant pis j’y vais.

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Françoise REYNÈS

Laïque mariste († 2011).

(re)publié: 29/03/2003