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Mes démêlés avec l’Évangile

Le pardon, qu’en dis-tu, Seigneur ?

Seigneur, Tu nous as dit : « Vous, soyez parfaits, comme votre Père des cieux est parfait. »
Mais voyons, Seigneur, Tu sais que ce n’est pas réalisable sur terre, pour la plupart d’entre nous. C’est une piste, un chemin, un idéal vers lequel il faut aller. Ça ne peut pas être pris à la lettre. Peut-être y a t-il eu, et il y aura encore quelques-uns uns de tes amis qui y parviendront mais pour le commun des mortels dont je fais partie, ça reste un but qu’on atteindra sans doute, mais pas sans un passage de purification, auquel je m’attends ; je ne dis pas que je le désire, ça serait beaucoup dire surtout s’il est douloureux, mais je le trouve normal et même souhaitable.

Seulement, je dois te dire que ça m’embête un peu que Tu t’exprimes de manière aussi excessive, parce que j’en arrive à penser qu’on peut relativiser certains de tes conseils. Je m’y sens d’autant plus autorisée que Toi-même, Tu n’as pas mis en pratique ce que Tu avais préconisé : « Quand on te frappe sur la joue gauche, tends la joue droite. » Tu as reçu un vigoureux soufflet de la part d’un gardien du Temple, qui faisait de la lèche auprès du grand prêtre, et fort justement Tu lui as demandé de réfléchir à la motivation de son geste. Tu ne lui as pas tendu l’autre joue. Et c’est heureux ! Cet homme venait de commettre une violence inadmissible, il était inutile et même pernicieux de l’encourager à en commettre une seconde.

Oui, mais alors quand est-ce que je peux relativiser ce que Tu nous as dit, et jusqu’à quel point puis-je relativiser ?

J’ai idée que pour tes contemporains, orientaux comme Toi, il était plus facile de s’y retrouver que pour nous occidentaux portés vers le cartésianisme, et surtout pour moi, Tu t’en doutes ! Mais je sais que la religion, c’est à dire la relation avec Toi, ne doit pas être un casse-tête insurmontable, incompréhensible et je pense qu’avec ce qu’on m’a appris, je dois pouvoir m’en tirer.

Un premier point s’impose : il n’est pas défendu, il est même recommandé d’avoir un minimum de bon sens, d’intelligence, comme dans l’épisode de la gifle.

Deuxième point : il faut s’informer auprès des personnes en qui on a confiance, en raison de leur compétence. Il existe, nous dit-on en théologie, trois sources de décisions : la Parole de Dieu, le Magistère et la Tradition, c’est à dire en gros l’opinion du Peuple de Dieu qui s’élabore peu à peu et qui évolue. Et je crois bien avoir entendu dire que le Magistère, en matière d’autorité, arrive en dernier, car il lui est impérativement ordonné de s’informer, de recueillir tous les avis, et de se concerter avant de prendre une décision. Or il arrive qu’entre théologiens il y ait des opinions contraires. On l’a bien vu au moment du concile Vatican II, où des clercs, qui avaient été sanctionnés par le Magistère pour avoir exprimé certaines opinions, se sont retrouvés experts auprès de ce concile. Complet retournement de situation ! Le Magistère, malgré toutes les précautions qu’il prend, peut se tromper, comme tout un chacun.

Heureusement, il y a un troisième point qui consiste à Te prier, pour Te demander de m’éclairer et en suite de me décider car c’est à ma conscience que revient le dernier mot. Tu nous veux libres et responsables. Je crois même que saint Augustin a illustré cela en disant que « conscience erronée oblige ».

Et à ce propos, j’en profite pour Te dire que Ton dit sur : « l’homme ne doit pas désunir ce que Dieu a uni » est malaisé à interpréter.

Est-ce une règle absolue qui constitue une faute inexpiable et doit entraîner une sanction en cas de transgression ou est-ce un idéal souhaitable vers lequel on doit tendre ?

Il me semble bien - mais je peux me tromper - que Tu optes pour la deuxième solution puisque Tu reconnais que Moïse, en raison de la faiblesse humaine, avait modéré cette exigence. Or Tu le sais, Seigneur, nous sommes toujours faibles et nous le serons toujours. Et il existe à l’heure actuelle plusieurs courants d’opinion défendus parmi les théologiens et je plains les laïcs qui se trouvent dans cette situation, qui entraîne tant de souffrance et d’incompréhension. Pas facile d’y voir clair ! Et je comprends tout à fait ceux qui, en conscience, estiment que Tu as pardonné leur faiblesse et qu’ils peuvent se confesser et communier, et ceux qui préfèrent s’en abstenir.

Tu le sais, Seigneur, cette question me turlupine depuis plus de 70 ans. J’ai l’impression que certains de tes clercs veulent me donner une image de Toi qui ne Te ressemble pas.
Et figure-Toi, Seigneur, qu’aujourd’hui, dans les lectures du jour je tombe sur Mt 15, 29-37. Tu es entouré d’infirmes de toutes sortes et Tu les guéris tous. Tu les enseignes et au bout de trois jours, Tu t’inquiètes du jeûne forcé de tous ces écrasés de la vie. Tu les nourris alors de pain et de poisson à volonté.

Autrement dit, il suffit qu’ils soient venus vers Toi avec confiance, et Tu les guéris et Tu les nourris.

Voilà la figure que j’aime en Toi, Seigneur.

Est-ce ta réponse ?


Françoise REYNÈS
 
(re)publié: 01/02/2008