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Le paralytique et sa civière

Mon grand-père est chef de synagogue dans notre village, et à la maison, c’est lui qui décide de tout, et tout le monde lui obéit. Il n’y a que mon frère Philippe qui échappe à sa férule parce que, le pauvre, à sa naissance il a eu les jambes broyées, et depuis il grandit allongé sur une civière. Jamais il ne pourra marcher. Mon grand-père n’a pas accepté d’avoir un handicapé dans sa propre famille. Il pense que c’est ma mère qui doit avoir commis une faute. Aussi, il la traite très mal, plus mal que les servantes, mais au moins elle est libre de soigner mon frère comme elle l’entend car mon père lui, ne dit jamais rien. Quant à Philippe, grand-père l’ignore. Jamais il ne lui adresse la parole.

Nous avons tous entendu parler d’un Prophète qui guérit tous les malades. Grand-père dit qu’il s’est renseigné auprès de ses amis pharisiens ; d’après eux, ce serait un charlatan ou même pire. Grand-père a interdit à tous d’y faire allusion.

Mais hier au soir, veille du sabbat, alors que nous étions à table et que maman nous servait (elle n’a pas le droit de se mettre à table avec nous), elle m’a fait signe qu’elle voulait me parler. Après le repas, je suis allé la rejoindre dans le réduit qui lui sert de chambre à coucher à elle et à mon frère, et elle m’a demandé si j’acceptais de conduire mon frère auprès de ce Prophète. Ça ne pourra se faire que le jour du sabbat, sinon mon grand-père s’apercevrait que je ne suis pas aux champs, pour le travail.

Ça me paraît énorme ! Il faudra non seulement que je désobéisse à grand-père, mais encore que je ne respecte pas le sabbat, car le Prophète est au village à côté, à près de dix kilomètres ! Maman pleure doucement et Philippe me regarde avec espoir. Alors tant pis pour grand-père et tant pis pour le sabbat. Je cours m’entendre avec mes trois amis, ceux avec qui je sors tout le temps. Et ils sont d’accord.

Au petit matin, bien avant le lever du soleil, nous voilà partis. Au début, la civière ne paraissait pas lourde, mais au bout de quelques kilomètres, nous commençons à sentir la fatigue. Nous arrivons quand même. On se renseigne. Le Prophète est dans une maison au bout du village. Mais hélas, pas moyen d’approcher : il y a une telle cohue devant la porte qu’il est impossible de passer avec une civière. Et personne ne veut laisser sa place ; on tient à être le plus près possible du Prophète. On se regarde mes copains et moi. C’est trop bête, on n’a pas fait tout ça pour rien. Philippe nous dit d’abandonner. Pas question ! C’est David qui a l’idée de passer par les toits. C’est une idée un peu folle, mais elle nous séduit. Passant d’un toit à l’autre, on arrive sur celui de la maison où se tient le Prophète. On creuse, et la civière, avec mon frère agrippé dessus, arrive juste devant le Prophète. Nous, on regarde par le trou.

Et le Prophète dit : « Ta foi t’a sauvé, tes péchés sont pardonnés. » Mais, c’est pas ça qu’on lui demande ! Même si Philippe a tendance, ces temps-ci, à devenir vraiment mauvais, surtout avec maman.
En bas, à l’intérieur, c’est un beau charivari. Et le Prophète continue : « Qu’y-a-t-il de plus facile, de dire au paralysé, tes péchés sont pardonnés, ou bien de dire, lève-toi, prends ton grabat et marche ? Et bien, pour que vous sachiez que j’ai autorité sur terre pour pardonner les péchés, je te le dis, prends ton grabat, et marche ! »

Et Philippe, radieux, se lève et marche.

Nous, on est stupéfait. On n’arrive pas à y croire, et pourtant, Philippe est là devant nous, et il marche. Je lui ai même prêté mes sandales, parce que lui, forcément, il a les pieds trop tendres. Il porte sa civière, et nous on le suit.

Et quand on arrive à la maison, la tête de grand-père !


Françoise REYNÈS
 
(re)publié: 01/01/2018
1ère public.: 31/12/2002