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Mes démêlés avec l’Évangile

Le bridge au secours de mes velléités de révolte

Méditation sur mes talents

Seigneur, ce matin je me sens mal dans ma peau de chrétienne. Je n’ai aucune envie de venir Te parler, d’entrer en relation avec Toi.

Mais c’est vrai ça !

Tu es le plus grand, le plus fort, le plus beau, le plus TOUT, « créateur et maître de toutes choses », disait mon petit catéchisme. C’est agaçant, et le plus agaçant de tout c’est que ce n’est pas faux, même pas exagéré. C’est indiscutable, strictement exact. Point à la ligne. Et tes amis, les saints, sont tous des super as.

Alors ça m’écrase, ça me dérange et ça me révolte aussi. Où est ma liberté, ou plutôt ma dignité dans tout ça ? Tu as tous les atouts dans ton jeu, et tu es sûr de gagner. Ça en devient déprimant, et de temps en temps, je songe sérieusement à refuser de jouer. Je ne sais pas trop comment, mais je me sens prête à refuser. Comment admettre ce jeu truqué où Tu as toutes les ficelles, et où tes amis sont tellement bien qu’ils finissent par devenir inimitables.

Ou alors, ce serait comme dans le bridge actuel dont on m’a expliqué récemment les nouvelles donnes. Si j’ai bien compris, maintenant, on obtient des points, non pas en fonction des cartes distribuées (qui sont la conséquence du hasard), ou des levées réalisées, mais surtout en fonction de la manière dont on a bien ou mal tiré partie de son jeu, quel qu’il soit.

Ça devient nettement plus intéressant et plus juste aussi. Parce que, autrefois, quand on avait de la chance, quand on avait toutes les cartes maîtresses, on gagnait, même si on jouait comme un pied, et quand on n’en avait pas, de chance, on perdait même si on était un as dans la science de ce jeu.

Et ça me rappelle une de tes histoires, Seigneur, je veux dire une de tes paraboles. Tu sais, celle des talents : il y a un des personnages qui reçoit cinq talents, un autre deux et le dernier, un seul talent. Et ils sont récompensés en fonction de la façon dont ils font fructifier leurs talents, suivant leur capacité, leur goût du risque, leur courage et surtout suivant leur confiance dans la justice de leur maître. Et, à la fin, on demande plus à celui qui a reçu le plus. Normal ! Correct !

Je ne peux naturellement qu’être d’accord avec cette conclusion. A moi de faire fructifier mes talents même si, naturellement, à côté de Toi, Seigneur, ou à côté de tes saints, je n’en ai pas beaucoup, ce n’est pas ça qui compte. Tu regardes seulement si j’ai bien utilisé les talents, ou le talent, ou le quart de talent, que Tu m’as donné. C’est tout ! Bref, une fois de plus, Tu as raison, Seigneur, et je suis obligée de constater que Tu es le plus juste, le plus intelligent, le plus...

J’arrête la liste.

Ça n’en finirait pas.

Et si je disais le plus aimant ? Parce que l’Amour ça te résume en un seul mot. L’amour incroyable, fantastique, que tu as vis à vis de chacun de nous, comme un père vis à vis de petits enfants un peu fous, pas très bien conscients de leurs limites et enclins, de temps en temps, à croire qu’ils sont capables d’aller jouer dans la cour des grands !

Je crois bien que Tu m’as encore confondue, Seigneur, et je reconnais que je n’en suis pas mécontente, parce que ça m’ennuie quand je suis en rogne contre Toi. « Je vois que Tu m’as eue » a dit, je crois, Georges HOURDIN, mais je ne peux pas m’empêcher, comme lui, de me débattre encore.

 
Françoise REYNÈS

Laïque mariste ; célibataire.
Ancien magistrat. († 2011)

(re)publié: 30/11/2001