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La voisine de Nazareth

Figurez-vous que j’ai tenu Dieu dans mes bras !

Quand j’y pense, j’en suis toute retournée ; et il m’a fallu du temps pour l’admettre. Mais quoi, pour moi, c’était le fils de Marie et de Joseph, un beau bébé je vous assure, et plus tard un bon petit garçon, mais un enfant quand même, sans plus. Et quand sa mère me demandait de le garder, comme j’étais sa voisine la plus proche, et un peu sa parente, ça ne faisait pas de problème. J’y allais. C’était un plaisir de lui rendre service. Elle est si gentille, Marie, et de plus elle-même avait gardé les miens quand ils étaient petits. C’était normal qu’elle fasse appel à moi. Entre nous, il en a toujours été comme ça.

Mais plus tard, quand on l’a reconnu comme prophète, ça m’a fait tout drôle de penser que je l’avais connu tout petit ; j’en étais même assez fière, même quand une partie des gens de Nazareth se sont retournés contre lui. Moi, je l’aimais bien.

Ce n’est qu’après plusieurs années après sa mort que j’ai admis, très difficilement, qu’il était non seulement le fils de Marie, mais aussi le Fils de Dieu. Et là, je n’étais plus fière du tout ; parce qu’il faut que je vous dise : je me souviens qu’une fois, je lui ai flanqué une claque, pas énorme, mais une bonne claque quand même. J’ai cru qu’il avait renversé le lait de ma chèvre, qui était posé sur le bord de la table ; mon sang n’a fait qu’un tour, et j’ai allongé une gifle. En fait c’était le chat, le coupable. Jésus me l’a expliqué gentiment, mais il avait les larmes aux yeux ; et moi, sur le moment, j’ai été embêtée, mais pas trop.

Ce n’était qu’un gosse après tout et je pensais que s’il n’avait pas fait cette bêtise-là, il avait dû en faire d’autres, pour lesquelles il n’avait pas été puni : ça rétablissait la balance.

La balance, la balance c’est vite dit. Je me rendais compte que j’avais giflé Dieu. C’était insupportable, cette idée, je m’en réveillais la nuit en criant : si j’avais su, oh si j’avais su ! Mais aussi on n’a pas idée de se faire petit, faible, désarmé quand on est Dieu ! Et quand on pense à tous les coups, les crachats, le fouet, les épines, la croix qu’il a supportés. Et moi, j’avais ma part dans ces mauvais traitements. Nous avons tous notre part, dans ces humiliations, ces indifférences, ces violences même que nous infligeons à ceux qui nous entourent puisqu’il a dit : « Ce que vous faites au plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous le faites. » Nous sommes tous plus ou moins bourreaux.

Si j’avais su, si j’avais su, ai-je dit. Mais on ne veut pas savoir que c’est à Lui qu’on fait mal quand on maltraite un petit.

D’un autre côté, Seigneur, pense aussi que je t’ai câliné, consolé, que nous avons joué ensemble et que tu étais heureux quand tu venais me voir. Et de même, je sais que lorsque j’embrasse un petit, c’est toi-même que j’embrasse.

Alors tu vois, Seigneur, c’est un peu effrayant, mais c’est aussi bien consolant de penser que Tu t’es rendu si proche de nous.

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Françoise REYNÈS

Laïque mariste († 2011).

(re)publié: 30/11/2002