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La souffrance rend-elle parfait ?

Seigneur, ce matin, c’est une phrase de saint Paul dans sa lettre aux Hébreux qui me fait buter. Cette phrase, la voici : « Bien qu’Il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa Passion et ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent, la cause du salut éternel. »

Mais qu’est-ce que ça veut dire ? D’abord comment peux-tu être conduit à la perfection puisqu’en tant que Dieu tu es parfait de toute éternité depuis toujours jusqu’à toujours, toujours. Tu ne peux pas devenir plus que parfait, c’est antinomique ; c’est un terme qui existe seulement dans les conjugaisons.

Et ensuite, pourquoi cette apologie de la souffrance ? La souffrance serait-elle, non seulement utile, mais nécessaire pour devenir parfait comme Tu es parfait ? Il me semble que c’est un peu raide, non ? pour ne pas dire inadmissible.

La souffrance, je l’ai en horreur, que ce soit la douleur physique ou la douleur morale et même spirituelle. Et il me semble normal, salutaire, obligatoire même de lutter de toutes ses forces pour l’abolir, dans la mesure du possible, pour soi-même et encore plus pour les autres.

Alors, peut-elle être une expérience enrichissante ?

Dans certains cas je suis obligée de répondre par l’affirmative. Personnellement la douleur physique subie quand j’avais treize ans m’a permis de mieux me connaître, en prenant conscience que je serais capable de commettre n’importe quelle félonie, n’importe quelle trahison pour mettre fin à la torture. Elle m’a permis aussi de mieux compatir avec ceux qui, à leur tour la subissent.

La douleur morale que l’on connaît lors des deuils familiaux, des rejets, des tensions, ou des conflits vécus dans notre entourage ou lors des catastrophes mondiales, peut aussi nous faire mieux apprécier d’une part le bonheur que l’on vit quand on en est exempté, et d’autre part la chaleur de l’amitié de ceux qui vous soutiennent pendant l’épreuve. Quant à la frustration spirituelle que l’on ressent, Seigneur, quand on cherche à mieux Te connaître, elle nous pousse à chercher, à chercher encore ce qui est bon et souhaitable. Dans tous ces cas, il peut y avoir un mieux, c’est certain.

Mais songe aussi, Seigneur, à toutes les révoltes, aux violences, aux injustices, à la méchanceté que la souffrance engendre. Les prisons sont pleines de gens qui ont vécu des souffrances de toutes sortes, carences matérielles, éducatives, affectives... que sais-je ? Et le moins qu’on puisse dire c’est que cela ne les a pas arrangés. Et rares, très très rares sont ceux que la prison améliore, qui grâce à ce choc prennent conscience de la nocivité de leurs actes. Dans l’ensemble ils en sortent pires qu’ils n’y sont entrés.

Alors comment comprendre la phrase de saint Paul ?

Il y a eu une époque, pas si lointaine que ça puisque je l’ai connue dans mon enfance, où les religieux, les religieuses notamment, s’astreignaient à des mortifications spectaculaires pour la plus grande édification de leur entourage et où les bons chrétiens refusaient toute forme de soulagement quand la maladie s’abattait sur eux. On en est heureusement revenu, me semble-t-il, et les soins palliatifs sont non seulement reconnus mais encouragés.

Dans la Bible, je trouve nombre de passages où Tu dis et redis que Tu nous aimes et que, partant, Tu veux notre bonheur. Tu nous mets devant un choix en respectant notre liberté : « Faites ce que je vous recommande et vous serez heureux, sinon, dans le cas contraire, vous courez à votre perte. » On a intérêt à T’obéir, ça paraît clair ; mais ce n’est pas si clair que ça, car les conseils que Tu donnes exigent de faire un effort et vont à l’encontre de ce vers quoi on est naturellement porté. Ce qui est inconfortable. Exemple : il m’est plus facile de penser à mon intérêt plutôt qu’à celui des autres. C’est évident.

Alors je me demande qu’est-ce que la croix, qu’est-ce que le crucifiement a pu t’apporter à Toi, Seigneur ? Je cherche : une compassion infinie envers ceux qui souffrent ? Sans doute. Une confiance absolue dans la foi de ta mère qui, le cœur percé d’un glaive, t’a suivi sur ce chemin, ô combien éprouvant ? C’est certain. La réalisation de ton désir fou de nous convaincre de la véracité de ton message, allant jusqu’à accepter la mort pour l’authentifier. Je le pense.

J’en passe sans doute, mais il me semble que ça a été beaucoup plus bénéfique pour nous que pour Toi. Comment comprendre saint Paul ? Puis-je l’écarter comme incompréhensible, voire scandaleux ? Sûrement pas. Je ne peux pas prendre les passages de la Bible qui me plaisent où je me sens à l’aise et jeter les autres aux orties. C’est évident.

Alors, vaille que vaille, au terme de cette réflexion, je vois que Tu as pris le risque de venir sur terre pour nous aider à comprendre ton amour pour nous et ainsi Tu as été confronté à la méchanceté des hommes ; et une fois devenu homme, comme tout un chacun, ce n’était pas facile ni évident d’envisager la Passion. Ta prière au Jardin des Oliviers le prouve. Tu t’es soumis aux conséquences de ce choix et as subi le martyre. Pour le moment, c’est de cette façon que je commence à admettre la méditation de saint Paul.

Et je sais que pas mal de tes amis T’ont suivi sur cette piste, mais je vis à une époque, dans un pays où il y a de fortes probabilités pour que je ne subisse pas le même sort. Et je T’avoue, Seigneur, que ça me fait plutôt plaisir et me rassure. Mais j’accepte, je dirais même je souhaite, mourir peu à peu à mon moi encombrant pour m’ouvrir à l’amour des autres. Tu le vois, Seigneur, je ne suis pas encore prête à chanter : « Vive Jésus, vive sa croix », je Te l’ai déjà dit ; mais j’avance quand même un peu, Tu ne crois pas, Seigneur ?

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Françoise REYNÈS

Laïque mariste († 2011).

(re)publié: 01/02/2009