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La onzième heure

Seigneur, en réfléchissant à ma vie, je me rends compte que pendant des années et des années, je n’ai pas eu le sentiment de Te connaître, je veux dire sur le plan amical et intime. J’avais entendu parler de Toi, plutôt en bien et même en très bien, Tu t’en doutes. Mais cette connaissance restait intellectuelle et Tu n’étais pas pour moi quelqu’un de vivant, de proche. On m’aurait posé la question : « Pour vous, qu’est-ce que le Christ ? » J’aurais naturellement répondu : « C’est le Fils de Dieu, la deuxième personne de la Trinité, venu sur terre de l’an zéro à l’an 33 environ, mort sur une croix, et ressuscité le troisième jour. Il reviendra on ne sait pas trop quand, ni comment. »
En gros j’aurais pu dire cela, en gros et même en détail. Mais c’étaient des formules apprises. Je pensais bien qu’elles étaient vraies, mais ça ne me faisait pas grand chose, en dehors de la certitude que la vie avait un sens et qu’on était fait pour le bonheur. Ce n’était pas rien, j’en conviens, mais ce n’était quand même pas satisfaisant.

Et quand j’essayais de prier seule parce que c’était recommandé par des personnes qui avaient l’air de s’y connaître et d’en tirer bénéfice, je me heurtais à un mur épais, sombre, genre mur de Berlin, ou mur des Lamentations. Toi et moi, on n’avait rien à se dire.
Ça me chagrinait fort, ça m’inquiétait même, et je lisais des tas de gros bouquins sur le Christ, sur la religion, je faisais même des retraites où je m’embêtais à en crier. (Avoue que j’y ai mis de la bonne volonté.) Mais j’en restais toujours au même point.

Et puis un beau jour, le voile a paru se lever au moins de temps en temps : ça s’est fait, ça se fait progressivement, et reconnais-le, Seigneur, sans que je fasse grand chose. C’est Toi qui, enfin, as accepté de Te révéler un peu. Et ne me dis pas que Toi tu étais toujours présent, et que c’est moi qui étais aux abonnés absents. Ça m’agace, et franchement, Seigneur, je pense que c’est faux, au moins en partie.

Pourquoi, Seigneur, pourquoi as-tu maintenu si longtemps ce voile qui me faisait souffrir ?

Pendant quelque temps, je n’ai pas eu de réponse. Mais je savais qu’elle viendrait, soit, dans ce que j’appelle un temps de prière (sans savoir, si c’est vraiment ça la prière), soit par l’intermédiaire d’amis, lors d’un échange, ou alors en lisant un texte des Saintes Ecritures. Depuis quelques mois déjà, je sais que pour Te faire entendre, Tu as de multiples moyens, quelquefois très originaux.

Et la réponse est venue en lisant l’épisode du maître de la vigne qui embauche des ouvriers à différentes heures de la journée : c’est lui qui décide. Les ouvriers eux attendent. Je faisais partie de ceux qui attendaient, parce que personne ne les avait embauchés !
Je n’étais sans doute pas à bonne place.
Va savoir !

Maintenant, je sais que je suis dans Ta vigne, Seigneur, et peu importe si c’est seulement au soir de ma vie, à la onzième heure. J’aurai quand même une pièce d’argent, tu l’as promis.

Mais je suis insatiable, Seigneur. Ton Père qui est aussi le mien, et ton esprit me restent assez étrangers. Seigneur, j’aimerais bien que le voile se lève aussi pour eux.
Je sais, Tu l’as dit : « Qui me voit, voit aussi le Père. »
Mais ça reste quand même très mystérieux.

Oui, mais au fond, c’est sans doute normal que Dieu reste mystérieux. Comment avec une intelligence humaine, forcément limitée, pourrait-on connaître l’infiniment Grand, l’Eternel, le Tout Autre ?

Bof ! Quand j’entrerai dans la maison du Père, alors je Te verrai ou je Vous verrai (je ne sais même pas s’il faut dire Tu ou Vous, Tu te rends compte, disons : je verrai face à face.

Alors, un peu de patience, ça se rapproche tous les jours.

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Françoise REYNÈS

Laïque mariste († 2011).

(re)publié: 01/09/2005