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Mes démêlés avec l’Évangile

L’homme à la main sèche

Quand j’avais entendu Rabbi Jésus raconter la parabole du Pharisien et du Publicain, j’avais été assez réconforté parce que depuis l’accident où j’ai eu la main droite broyée (elle est devenue inutilisable, toute sèche), mon infirmité physique m’avait permis de mesurer aussi mon infirmité spirituelle. J’étais réduit à demander constamment de l’aide à autrui. Et même les enfants de ma soeur, vers quatre ou cinq ans étaient plus dégourdis que moi. Allez lacer vos sandales quand vous n’avez qu’une main ! Allez couper une tranche de pain, ou votre morceau de viande ! Certes, ma main gauche est devenue assez experte pour quantité de gestes de la vie courante, mais je suis quand même souvent à la merci des autres. Et cela m’a permis de combattre peu à peu ma suffisance naturelle. Au début non ; mon infirmité me donnait des colères terribles : j’envoyais tout promener quand je me rendais compte que je pouvais plus effectuer tel ou tel geste simple. Mais ma soeur, chez qui je vis car je ne peux plus exercer mon métier de maître charpentier, ma soeur dis-je, est très douce ; son mari est généreux car je suis à leur charge, et leurs enfants sont charmants. Surtout l’aînée Julia, qui est pleine d’attention pour moi ; bien souvent, avant même que je demande, elle fait le geste qui me tire d’embarras. Et je ris intérieurement quand je vois cette petite bonne femme de huit ans à peine, qui ne m’arrive même pas au nombril, et qui prends des airs protecteurs vis à vis de moi. Et elle est maligne et pleine de délicatesse. Elle sait que je refuse d’admettre mon infirmité, et que je la cache tant que je peux. Alors, avant que je ne sois en difficulté, elle se précipite et dit : « Oh, attendez oncle Joseph, vous allez voir, regardez bien. Vous savez que j’adore faire telle ou telle chose, et je m’en tire très bien. Vous serez content de moi. » A croire que je lui fais plaisir quand je la laisse me dépanner. Elle est en or cet enfant !

Et à son contact, j’essaye de m’améliorer car je me rends compte combien j’étais et combien je suis encore pécheur : méprisant, orgueilleux vis à vis de ceux qui étaient moins forts que moi, violences au besoin pour m’assurer les places où je pouvais me faire valoir, indifférence totale vis à vis des infirmes, des malades, des défavorisés, joie mauvaise au sujet des femmes quand elles me regardaient avec insistance. Bref, je cumulais ; alors aujourd’hui, comme le publicain de la parabole, je sais que je suis pécheur, et que j’ai besoin de la miséricorde de Dieu.

Mais, du temps de ma pleine forme, je ne m’en rendais pas compte. Je ne me posais même pas la question. J’étais un gars bien dans sa peau, sans histoire, un point c’est tout, j’étais en règle. Mais, je bute toujours sur la révolte que me cause ma déchéance : avoir été le plus beau gars du village, le plus fort et devenir cette épave ! J’ai beaucoup de mal à l’accepter. Alors, autant que je le peux, je me cache.

Et aujourd’hui, je suis à la synagogue, au fond de la salle, ma main droite sous ma tunique. Par chance, c’est Rabbi Jésus qui commente le texte qu’on vient de lire. Je bois ses paroles, et ferme les yeux, pour mieux goûter ce qu’il dit ; je sais qu’il y en a qui sont contre lui, mais je ne les comprends pas. Cet homme a les paroles de la vie éternelle. Je sens Dieu tout proche quand il parle.

Comment m’a-t-il remarqué ? Je n’en sais rien. Mais il m’a appelé et l’assistance me poussant, je suis arrivé devant lui, au beau milieu de la synagogue. Pour quelqu’un qui cherche à passer inaperçu, c’était raté. Et comble de disgrâce, le maître m’a dit de montrer ma main sèche. Je l’ai sortie de dessous ma tunique : tous les yeux étaient braqués sur moi, sur cette dérision de main. Pourquoi m’obliger à faire étalage de mon infirmité ? Je suais à grosses gouttes et n’écoutais plus ce que disait Rabbi Jésus. Et puis brusquement, j’ai senti un courant qui passait dans cette main morte ; j’ai eu des picotements terribles : ma main est redevenue vivante. J’ai pu agiter les doigts, ils m’obéissaient : je n’en croyais pas mes yeux. Il y avait un grand brouhaha dans la salle, et j’ai osé regarder Rabbi Jésus. Lui, il regardait avec tristesse ceux qui s’étaient placés, comme tous les jours aux premières places, au premier rang. C’est vrai que ces notables n’avaient pas l’air content : ils étaient même en colère. Pourquoi mon Dieu, pourquoi ?

Je les entendais qui parlaient de violation du sabbat. Mais, en quoi le sabbat avait-il été violé ? Rabbi Jésus avait simplement prononcé une parole, il ne m’avait pas touché. Il est quand même permis de parler le jour du Sabbat ! Je ne savais que faire et restais planté là comme un imbécile. C’est mon beau frère qui est venu me chercher et nous sommes rentrés à la maison.

Toute la famille s’est extasiée, et Julia, rayonnante, m’a dit gentiment : « Alors, maintenant, oncle Joseph, c’est vous qui allez m’aider quand je serai trop petite pour faire telle ou telle chose, hein ? » Sûr, je vais me rattraper, reprendre mon travail, je vais me marier. Je vais redevenir le bel homme que j’étais avant. Les autres n’auront qu’à bien se tenir. Il n’y en a pas beaucoup qui pourront rivaliser avec moi.

Je ronronne de plaisir... et puis, tout à coup, je me dis : Oh, bonhomme, pas si vite. Tu es en train d’oublier la parabole du publicain et du pharisien, ce me semble. Tu as peut-être retrouvé ta force, mais n’oublie pas ce que ce manque de force t’a appris : ton indigence aux yeux du Tout Puissant. Faudrait pas tout envoyer promener. Cette malheureuse expérience t’a beaucoup appris... Rends grâce au Seigneur pour ta guérison, certes, mais rends grâce surtout pour ce manque de force manuelle qui t’a permis de te rendre compte de ta faiblesse spirituelle, et de tes manques vis à vis du Tout Puissant et de ton prochain. Faudrait pas gâcher ce miracle quand même !

 
Françoise REYNÈS

Laïque mariste ; célibataire.
Ancien magistrat. († 2011)

(re)publié: 01/01/2004