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Mes démêlés avec l’Évangile

Je suis venu pour les malades

Tu es venu, pas pour les biens portants, mais pour les malades, as-tu dit Seigneur, et tu t’es présenté comme un médecin. C’est dans Mathieu 9, verset 13.

Donc, il faut se demander si on est malade ; il n’y a que les malades qui ont besoin du médecin, c’est évident. Mais, Seigneur, je ne me sens pas bien malade, ou plus exactement, en comparant avec nombre de gens, je me trouve moins, voire beaucoup moins malade qu’eux.

C’est vrai, il y en a qui ont de la chance, pourrait-on dire, ils sont cruels, méchants, menteurs, violents, voleurs, violeurs, que sais-je ? Mais je ne suis pas comme ça. Mon milieu, mon éducation font que j’ai évité, sans me donner de peine, toutes ces graves maladies. Et j’ai du mal à comprendre ce que Thérèse de Lisieux disait, pour se mettre au rang des pêcheurs : elle disait qu’elle avait été pardonnée par avance, avant même de commettre tous ces péchés... Pour moi, c’est pas très clair !

Je ne peux pas m’empêcher de penser que je suis plutôt parmi les gens bien portants.
Pauvre de moi ! Au regard de ce que tu viens de dire Seigneur, je ne peux tout de même pas faire des gros péchés, j’entends par là, des péchés officiels qui se voient, se remarquent, pour être soignée.

Mais, il est vrai que, contrairement aux petits enfants qui n’ont aucune vergogne, et étalent en toute simplicité leur désobéissance, leur gourmandise, leur paresse, leur égoïsme, voir leur méchanceté avec les frères et les soeurs, ou avec les copains, moi, je suis passée maître pour voiler mes imperfections. Ainsi, instinctivement, je soigne mon image de marque. Je pense souvent, pour ne pas dire constamment, à l’effet que je produis et je m’arrange pour que l’effet soit bon.

Ce n’est pas l’amour du prochain qui me guide, c’est vrai. Mais c’est quand même la sagesse, tu ne peux pas dire le contraire, Seigneur. en règle générale, j’évite d’ailleurs de rencontrer les personnes qui me sont désagréables ; comme ça pas de problèmecar je n’aime pas être critiquée.

Quant aux gens de ma famille, que je ne peux pas éviter, je reconnais que je manque souvent de patience, et les égratignures, voire les blessures sont inévitables. C’est dans la nature humaine. Peut-être qu’à Nazareth, vous n’étiez jamais énervés mais une famille de trois personnes seulement, dont deux saints, grande pointure, et un fils de Dieu, n’est pas une famille tout venant, et on ne peut pas comparer, c’est sûr.

Alors jusqu’ici, rien de bien grave pour moi, n’est-ce pas, Seigneur ?

En cherchant bien, je remarque que j’en prends à mon aise avec le code de la route, ce qui ne m’empêche pas de trouver que tous les autres sont des chauffards. Je ne fais peut-être pas très attention à l’environnement ; je peux critiquer les autres quand ils sont absents, curé, pape et évêque compris ; je perds du temps à la télé, ou avec des revues inconsistantes, mais je prétends manquer de temps pour la prière. Je peux aussi manquer de discrétion, ça m’arrive ; je refuse de m’intéresser à la paroisse ou à une association caritative ; je refuse également une formation, à mon âge ce serait ridicule... Mais, est-ce que ce sont des péchés ?

Je refuse également toute forme d’ascétisme, la vie se charge de procurer suffisamment de désagréments sans qu’on aille s’en inventer d’autres, ça tombe sous le sens !
Non, je mène une vie raisonnable, sans excès, mais sans privation, sauf peut-être pour la nourriture, c’est bon pour la ligne.

Alors, est-ce qu’il y a vraiment à redire, Seigneur, sur cette façon de vivre ? Tout le monde en fait autant et on ne peut s’empêcher de commettre ces quelques peccadilles. C’est comme ça !

Et tout d’un coup, je me rappelle un gosse (faut dire que j’étais juge pour enfants), qui m’expliquait qu’il est normal pour un jeune d’avoir envie de conduire une voiture, et qu’en conséquence, quand on est sans travail et que votre famille ne peut pas vous en payer une, il est normal de voler une voiture pour faire une balade, quitte à la cabosser peu ou prou pendant la balade. « Tous mes copains pensent pareil, disait-il, on ne peut pas s’en empêcher. Si les propriétaires de voiture ne peuvent pas comprendre, c’est qu’ils sont nantis, un point c’est tout ». La société non plus ne comprenait pas et il finissait par aller en Maison d’Arrêt.

Et je me rends compte que je raisonne de la même façon que lui, Seigneur. C’est sans doute ça que voulait dire Thérèse de Lisieux. Je ne suis pas née avec un billet d’entrée en prison dans mon berceau, comme beaucoup de petits délinquants, mais c’est la seule différence avec eux. Et pas plus qu’eux, je n’envisage de changer ma manière de faire. Ca me parait impossible, je tiens trop à mes petites habitudes, à mon confort.

Alors, je suis sans doute un peu malade, Seigneur ; seulement l’ennui, comme mon petit délinquant, c’est que je n’ai pas envie de changer.

Qu’est-ce que tu en penses, Seigneur. Qu’est-ce que tu en dis ?

Que c’est mon refus de changer, de modifier mon comportement, qui est ma vraie maladie, et que pour cette maladie-là, tu ne peux rien pour la guérir ?

Oh là là, Seigneur, que tu es exigeant !... Mais ça donne à réfléchir. Et heureusement, après ce bilan peu réjouissant, je tombe aujourd’hui sur une oraison où je peux me couler complètement. Entre parenthèse, il y a des moments où on est presque obligé de croire à la grâce !

La voici cette oraison :
« A la prière de ton peuple qui se tourne vers Toi, Seigneur, donne à chacun la claire vision de ce qu’il doit faire et la force de l’accomplir ».

La claire vision, je crois que je commence à l’avoir, mais la force de le faire, c’est ça qui me manque. Donne moi la force, Seigneur. Tu sais combien j’en ai besoin. Je te promets que je vais essayer de m’y mettre, pas tout à la fois, naturellement, mais petits pas par petits pas.

Alors, comme ça, tu me prends en charge, dis Seigneur ?

 
Françoise REYNÈS

Laïque mariste ; célibataire.
Ancien magistrat. († 2011)

(re)publié: 01/12/2007