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Entrer dans la mort... Entrer dans la vie...

Tu vois, Isa, je crois que j’ai peur... peur de la mort. Pas de « mourir » puisque, quand cela arrivera, ce sera déjà fini. Un Anglais a écrit, il y a très longtemps, ceci : « Pourquoi vous tracasser au sujet de la mort ? Avant la mort, ce n’est pas la mort. Après la mort, ce n’est plus la mort. » Tout cela est très beau mais tu vois, je tiens à mon « moi ».

Je le disais à Robert Rey, il y a quelque trente ans : "Ce qui me fait peur, c’est de « cesser d’exister. » N’être, pendant quelques années, quelques jours, quelques heures qu’un souvenir dans la mémoire de mes amis... n’être plus qu’une pensée fugitive dans la pensée de ceux que j’ai aimés... et puis, un jour, disparaître, être effacée... même de leur mémoire. C’est cela qui m’insupporte. Appelle cela de l’orgueil, si tu veux, c’est cesser d’exister qui me fait peur. Un prêtre de mes amis me disait : « Mais alors, Arlette, vous n’aimez pas votre Dieu ! » Je lui ai dit : « J’aime Dieu. Mais mourir... oui, le plus tard possible. A 300 ans, encore, j’aurais dit d’accord mais maintenant, non... je ne peux pas. »

Et pourtant ! Je connais un très beau poème de Père Sertilanges o.p. qui dit ceci : « La Vie n’est pas détruite mais transformée par la mort. La famille ne se détruit pas, elle se transforme. Une part d’elle va dans l’invisible. On croit que la mort est une absence quand elle est une présence secrète. On croit qu’elle crée une infinie distance alors qu’elle supprime toute distance, en ramenant à l’esprit ce qui se localisait dans la chair. »

Et il poursuit un peu plus loin : « Plus il y a d’êtres qui ont quitté le foyer, plus les survivants ont d’attaches célestes. Le ciel n’est plus alors uniquement peuplé d’anges, de saints connus ou inconnus et du Dieu mystérieux... Il devient famille, c’est la maison de famille, la maison en son étage supérieur. »

« La maison en son étage supérieur ! », eh bien, tu vois, Isa, j’aimerais bien rester au rez-de-chaussée. Mais tu dois te demander pourquoi est-ce que je te parle de la mort. Tout simplement parce que, il y a quelques jours, une de mes amies est morte au Canada.

Mon amie Hélène est morte. Son mari, Albert, me l’a appris il y a quelques jours. Lui et elle formaient un couple comme il y en a des milliers à travers le monde. Ils menaient une vie heureuse, simple, calme, sans problème. Ils pensaient atteindre l’âge mûr, jouir d’une vieillesse heureuse, l’un s’appuyant sur l’autre... Et en un clin d’œil, tout cela a basculé.

Il y a trois mois environ, Hélène a commencé à souffrir. Albert me tenait au courant, au fil des jours, du progrès de sa maladie : « Nous nous en remettons totalement au Père qui nous donnera certainement ce qui est le meilleur pour nous. Nous prions, elle et moi, dans la confiance. » A la clinique, les médecins ne voyaient rien d’alarmant. Albert et Hélène continuaient à espérer : « Nous espérons que le diagnostic sera celui d’une maladie facile à guérir et que de belles années nous attendent. »

La maladie, la mort... ils n’y croyaient pas vraiment.. Ils ne croyaient pas que c’était pour tout de suite. Et pourtant le diagnostic tombe. Hélène avait un cancer très avancé. Les médecins préviennent Albert. Hélène n’en a que pour très peu de temps. Alors, Albert part pour la clinique où, comme tous les jours, Hélène l’attend. Quand il entre dans sa chambre., elle le regarde et voit sa peine. Elle pose quelques questions. La tenant tout contre lui, Albert lui avoue la vérité. Têtes réunies, ils pleurent l’un contre l’autre. Ils s’étaient promis de vivre cette étape ensemble dans l’amour. Ils la vivent comme un moment unique de grande tendresse. Et ils le sentent.

Ils parlent ensemble de sa mort. Elle s’estime chanceuse de pouvoir se préparer à la mort et de recevoir tant d’amour de ses proches, de ses amis, de ses connaissances. Elle sait qu’au bout, il y a la Paix, il y a Dieu... DIEU !!... Albert et Hélène y croient.. Leur amour en Dieu et de Dieu est indestructible. Albert me cite : « De mort, il n’y en aura plus. Je fais toutes choses nouvelles. » dit l’Apocalypse, mais Albert me confie : « C’est autre chose d’imaginer la mort et autre chose de savoir qu’elle est là. »

Et Albert de poursuivre : « Nous voulons vivre ce dernier bout de chemin sur terre avec grand amour. Je perdrai ma compagne de vie. Je la perdrai dans ce monde-ci pour la retrouver dans l’au-delà. »

Mon Dieu, qui sont-ils pour parler ainsi ? Peut-on être inhumain à ce point ! Je crois en la survie. J’espère que j’y crois réellement. Je crois en un monde meilleur où je l’espère, j’irai un jour, oui, à cela j’y crois fermement. Mais mourir, ne plus exister, n’être qu’un souvenir qui s’efface, cela m’affole. Je sais que c’est le côté païen de la mort ; que la mort, ce n’est pas la mort du corps mais la vie de l’âme... oui, tout cela je le sais, je le crois, mais je tiens à mon « moi ».

Une carmélite, Sœur Marie du Saint-Esprit, carmélite de Nogent-sur-Marne, morte en 1967 de leucémie, écrivait : « Si j’ai peur... et pourquoi pas ? Rappelez-moi simplement qu’un Amour, un Amour m’attend. » Si Sœur Marie qui sera peut-être canonisée un de ces jours tant grande est sa sainteté, disait qu’elle pourrait avoir peur de la mort, alors qu’en sera-t-il de moi !

« Ce qui se passera de l’autre côté, quand tout pour moi aura basculé dans l’éternité, je ne le sais pas... Je crois. Je crois seulement qu’un grand Amour m’attend. Maintenant que mon heure est proche... ce que je crois, c’est que c’est vers cet Amour que je marche en m’en allant. »

Et, sur le point de mourir, Sœur Marie a cette phrase qui résonne profondément en moi : « C’est dans la vie que je descends doucement. » Sœur Marie va mourir. Elle va « entrer dans la mort » et elle parle de vie... « de la vie » dans laquelle elle descend doucement. Le Père François Varillon, lui, avant d’entrer dans le coma, disait : « Je m’abandonne comme un enfant. »

Qui sont-ils tous ces gens pour parler ainsi ? Des fous, des rêveurs, des illusionnés, des mystiques. Des surhommes ! Oui, un peu de tout cela probablement mais ce qu’il y a en eux, c’est une grande, une immense foi. Foi en Dieu... Foi en une autre vie...

Est-ce que j’y crois, moi, à cette autre vie ? Est-ce que, à l’heure de mourir, je n’aurai pas peur ? Est-ce que j’aurai la foi. Foi en cet Amour qui m’attend ? Je l’espère.

Mon Dieu, quand mon heure arrivera, - car elle arrivera - , fais-moi l’attendre dans la joie, dans l’espérance de te rencontrer, de te voir, non pas seulement Toi. mais tous ceux que j’ai aimés à travers les âges. Donne-moi d’attendre cette heure dans la confiance et dans la paix.

Je voudrais, comme Albert et Hélène, voir la mort arriver en face, me préparer à la rencontrer. Je veux croire que je me dirai alors « que je vais vers la vie, qu’un Amour me tend les bras. » J’aimerais tant être brave devant la mort. Me dire que, peut-être, dans quelques heures, dans quelques minutes, ou dans... quelques siècles, je verrai Dieu. Avoir le temps d’accueillir un prêtre, recevoir en moi ce Dieu près de qui je serai un jour. J’aimerai... J’aimerai...

Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que j’aimerai. Ce que je sais, c’est que je crois en Dieu de toute mon âme et que j’espère que, sur l’autre rive, « quand tout pour moi aura basculé dans l’éternité, un grand Amour me tendra les bras ».

Oui, Isa, à l’heure suprême, un Grand Amour nous attend... Cela j’y crois...

En attendant, bonne nuit, Isa. Que Dieu te garde !

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M.J. Arlette ORIAN

Ancienne directrice d’une école de secrétariat à l’île Maurice

(re)publié: 01/07/2021
1ère public.: 30/11/1998