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L’Action Catholique en milieu ouvrier

Y a-t-il une spiritualité de la Mission ouvrière ?

Au moment où nous fêtons le 40e anniversaire de la Mission ouvrière, voilà une question qui mérite enquête et réflexion : il y a bien un « esprit Mission ouvrière », un « esprit de famille » de la Mission ouvrière, qui est ressenti par ceux qui en font partie comme par ceux (chrétiens ou non) qui ont l’occasion de vivre des temps « en Mission ouvrière ». Mais y a-t-il une « spiritualité » de la Mission ouvrière ?

I. Spiritualité : Une mode ?

Le seul fait de poser la question d’une « spiritualité de la Mission ouvrière » est significatif de l’époque que nous vivons. Jean-Paul Guetny, le directeur de L’Actualité religieuse, note cette évolution :

« Spiritualité : quand j’étais étudiant, ce qui ne remonte tout de même pas à Mathusalem, le mot faisait vieillot, démodé. Il connaît aujourd’hui un regain de faveur tout à fait imprévisible ». Et il donne cette définition de la spiritualité : « La spiritualité, ce sont des hommes et des femmes de toutes racines, de toutes professions, de tous parcours, qui se mettent en marche pour aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, là où l’humain tutoie le divin. » (Actualité religieuse, hors-série no. 7 : Quelle spiritualité pour l’an 2000 ? - mars 1996). Nous avons là une première conception de la spiritualité qui la considère comme tout ce qui concerne la recherche de Dieu et les relations de l’homme avec le « divin ». On est proche de l’identification avec le religieux.

Pourtant, on note une autre évolution que résument bien, dans leur introduction, les auteurs de L’histoire de la spiritualité chrétienne qui vient de paraître aux Editions de l’Atelier : « Les religions, qu’elles qu’elles soient, avec leurs rites et leurs dogmes, sont devenues suspectes [...] Mais nos contemporains ne peuvent éliminer la question du sens de l’Histoire et de la Vie. Et on se tourne, un peu déçu, un peu méfiant, des religions vers les spiritualités. » (Jean-Pierre Meynard et Philippe de Lignerolles, p.7).

Les religions n’ont plus le monopole de la question du sens. Quand un président agnostique nous dit : « Je crois aux forces de l’esprit », il laisse bien entendre que la spiritualité déborde le religieux. On retrouve la même idée dans l’essai de Luc Ferry qui rencontre un succès inattendu : L’homme-Dieu ou le sens de la vie (éd. Grasset) : « Il se pourrait bien que l’humanisme, loin d’abolir la spiritualité, fut-ce au profit de l’éthique, nous donne au contraire accès, pour la première fois dans l’histoire, à une spiritualité authentique, débarrassée de ses horipeaux théologiques, enracinée dans l’homme et non dans une représentation dogmatique de la divinité » (p. 44)

Bien loin donc d’être coupée de la vie, qu’elle soit matérielle, charnelle ou temporelle, qu’elle soit familiale, professionnelle, culturelle ou militante, bien loin d’être une vie « à part » qui serait la « vie spirituelle », la spiritualité est d’abord toute cette recherche pour donner un sens à toute la vie : « L’Esprit est à l’origine même de l’interrogation existentielle et religieuse de l’homme. » (Jean-Paul II, Redemptoris Missio, no. 28).

Pour les chrétiens que nous sommes, cette recherche passe par la relation à Dieu au coeur de l’existence humaine. La spiritualité, ce sera donc tout ce qui construit l’être humain comme croyant, de telle sorte que la relation à Dieu devienne une relation vitale : une relation qui fait vivre, qui donne sens à la vie, qui sauve la vie en en faisant une vie reçue du Père et une vie donnée aux frères, en Jésus-Christ par son Esprit.

Il reste que le terme « spiritualité » a un sens traditionnel, un sens plus étroit qui est familier aux chrétiens et qui désigne une vie animée par l’Esprit du Christ « à la manière de... » ou « selon l’esprit de... ». Tous les chrétiens sont appelés à vivre selon l’Esprit du Christ, mais l’Esprit souffle où il veut et les chemins sont nombreux et variés. Il y a donc diversité de spiritualités chrétiennes. A ce titre, il est légitime de s’interroger sur l’existence d’une « spiritualité de la Mission ouvrière », une spiritualité parmi d’autres, un chemin de vie qui permet une vie selon l’Esprit du Christ, étant bien entendu qu’il y en a d’autres, mais qui correspondent peut-être moins à ce que sont et à ce que vivent les gens du monde ouvrier aujourd’hui.

II. L’héritage des grandes traditions spirituelles

Il me semble que la Mission ouvrière se trouve l’héritière des grandes familles spirituelles de l’histoire du christianisme. Sans chercher à être exhaustif, je voudrais montrer ce qu’elle doit à plusieurs d’entre elles.

1. La tradition ignatienne et la révision de vie

S’il y a quelque chose d’original dans la Mission ouvrière, c’est bien la révision de vie : tous les partenaires de la Mission ouvrière la pratiquent, même si c’est « à leur manière », et cela donne des lignes de force communes à tous les acteurs de la mission en monde ouvrier : une prise au sérieux de la vie et plus précisément des conditions de vie ; la conviction que l’Esprit de Dieu est à l’oeuvre dans la vie des hommes et que c’est dans cette vie que Dieu vient à notre rencontre et nous appelle à nous mettre à la suite du Christ ; l’importance de l’action pour changer cette vie et pour libérer les hommes de tout esclavage afin qu’ils puissent vivre debout...

Notons d’abord que la Mission ouvrière n’a pas le monopole de la révision de vie : c’est le bien commun de toute l’Action catholique qui a formé tout un laïcat, mais aussi des générations de prêtres et de consacré(e)s, dans tous les milieux de la société. Nous y reviendrons...

Je n’ai ni les moyens ni les compétences d’historien pour juger de l’influence des pères jésuites dans la fondation des mouvements apostoliques du 20e siècle, mais il me semble que la pratique de la révision de vie doit beaucoup à la spiritualité ignatienne. Pour le montrer, je me référerai à une brochure du Père Jean-Claude Dhotel, jésuite, qui s’intitule, d’une manière significative : « Voir tout en Dieu, chercher Dieu en tout » (coll. Vie spirituelle). Qu’est-ce que la révision de vie, sinon cet effort pour revoir toute la vie « en Dieu », c’est-à-dire « à la manière de Dieu », ou encore « avec les yeux de la foi », et pour chercher Dieu dans toute la vie ?

Selon notre auteur (qui n’évoque jamais la Mission ouvrière), la spiritualité ignatienne convient particulièrement bien aux laïcs car elle est « un chemin pour aller à Dieu en poursuivant passionnément leurs tâches humaines ». C’est une spiritualité de l’action qui permet d’agir dans le monde en même temps qu’on y perçoit l’action de Dieu. Comme spiritualité de l’action, c’est une spiritualité de l’engagement au quotidien qui permet de « devenir un saint » quand on est « pleinement engagé dans le monde, non pas à côté des tâches quotidiennes, ni même en sanctifiant ces tâches par la prière, ou la vertu, ou les bonnes oeuvres, mais dans l’épaisseur même de ces tâches temporelles » (p. 7-8).

Cette spiritualité s’enracine dans l’expérience de Dieu faite par Ignace de Loyola, une expérience qui a consisté en une série d’illuminations qui décrivent un même mouvement : « la descente progressive de l’Amour trinitaire dans le mystère de l’Incarnation ». Ignace a écrit le récit de la dernière de ces illuminations : il s’est assis, le visage tourné vers la rivière qui coule à Manrèse, et c’est donc en regardant en bas qu’il a perçu les révélations venues d’en haut. Le père Dhotel va très loin lorsqu’il tire les conclusions de cette révélation : « Celui qui a fait l’expérience de cette descente de l’amour, non par savoir appris dans le catéchisme, mais dans la prière et la méditation, peut alors fermer le livre des Ecritures et ouvrir le livre du monde : il lira la même chose » (p. 12). Faire révision de vie, n’est-ce pas « ouvrir le livre du monde » pour y accueillir l’amour de Dieu descendu dans nos vies ?

De même, les quatre « décisions » (nous dirions les agirs) qui ont orienté toute la vie d’Ignace à la suite du Christ, ont toutes un correspondant, un écho, dans l’expérience des chrétiens en Mission ouvrière :

- « L’enfoncement dans le champ de la culture », pour pouvoir communiquer son expérience dans le langage des travailleurs, effort auquel on ajouterait aujourd’hui l’effort (avec bien d’autres croyants) pour dire la foi dans la culture moderne ;
- « Des compagnons pour servir dans l’Eglise », c’est l’expérience qu’il n’y a pas de vie apostolique en solitaire et que nous avons tous besoin d’une « communauté de croyants », qu’elle s’appelle un « club » ACE, une équipe ou une fraternité ;
- « La prise en charge de tout l’homme », qui s’est traduite dans son histoire par le choix de s’investir dans l’éducation des jeunes : bien sûr, il y a bien des différences entre un collège de jésuites et un mouvement comme la JOC ou l’ACE, mais c’est le même choix d’aider tout l’homme à grandir, en liant la croissance humaine et la croissance spirituelle ;
- « La collaboration avec la société civile » dans le combat pour la justice, c’est ce qui correspond chez nous à l’engagement dans les organisations ouvrières, avec le souci de la transformation des structures, et pas seulement des personnes, pour lutter contre la misère des milieux populaires : pour Ignace, de « bonnes lois » sont souvent plus efficaces que d’ardentes prédications et il privilégiera l’action auprès des responsables politiques et syndicaux. On lui reprochera son élitisme, comme on a pu reprocher à l’ACO de ne s’intéresser qu’aux militants.

2. La tradition dominicaine et la priorité à la mission

Dans « Mission ouvrière », il y a « mission » : s’il y a une spiritualité de la Mission ouvrière, c’est évidemment une spiritualité missionnaire. Mais là encore, elle est héritière de nombreuses traditions parmi lesquelles je distinguerais la tradition dominicaine. La Vita apostolica, selon Dominique, c’est d’abord un « être-avec » : un être avec le Seigneur et un être-ensemble avec les frères. Il s’agit toujours de vivre avant de parler. La parole (ce que l’ACO appelle « l’annonce ») est très importante pour un « ordre prêcheur » (op), mais la parole vient toujours après. Il s’agit d’abord de vivre avant de parler. Il me semble que cela rejoint une expérience fondamentale de la mission telle qu’elle est vécue en monde ouvrier : partager la vie, être avec, agir ensemble, cela semble à tous les apôtres en monde ouvrier un préalable au témoignage de la parole pour que, précisément, cette parole soit crédible.

Pour Dominique, les dominicains et les dominicaines, la vie fraternelle est une annonce sans parole : elle annonce que vivre en frères, c’est possible. C’est bien l’expérience apostolique des prêtres, religieuses, laïcs qui ont témoigné de leur foi à travers leur vie militante et/ou leur vie communautaire en pleine vie ouvrière, sans toujours avoir la possibilité de dire une parole. Je pense à l’expression des PO : « Prêtres ouvriers, des vies qui parlent et font parler ».

Chez les dominicains, tout est ordonné à la mission : les études, la prière, la vie fraternelle, les trois voeux, la consécration religieuse elle-même. Par exemple, la pauvreté n’est pas d’abord une exigence de sainteté personnelle, mais elle est liberté pour la mission. C’est pareil pour la contemplation : « contemplari et contempla aliis tradere »=« contempler et livrer aux autres des réalités contemplées ». Les études sont en vue de la mission, comme la formation aujourd’hui : on envoie des frères dans les universités pour qu’ils apprennent à argumenter. La mission est tellement essentielle qu’elle a priorité sur tout : c’est le système, typiquement dominicain, de la « dispense » qui consiste à dispenser un frère de quelque chose de constitutif à la vie religieuse, comme la vie fraternelle, l’étude, l’office, en vue de la mission.

Ce souci de la mission rend particulièrement attentif à la vie du monde et des hommes. C’est le Père Chenu, op, qui disait qu’il fallait avoir la Bible dans une main et le journal de l’autre, car la Parole de Dieu se trouve dans les Ecritures, mais aussi dans la parole des hommes. Le missionnaire doit contempler à la fois la Parole de Dieu - pour la traduire dans les mots d’aujourd’hui et la vie des hommes - pour y trouver les merveilles de Dieu. Luttant contre les Cathares, Dominique savait admirer leur pauvreté. La quête de vérité des dominicains va jusqu’à chercher « ce avec quoi nous pouvons être d’accord dans ce sur quoi nous sommes en désaccord » pour « sauver ce qui est vrai dans ce que les autres pensent » (Fr. Timoty Radcliffe, op). Cela me semble une belle définition de la mission vécue comme dialogue en réciprocité.

Avant Dominique, ’les seuls religieux étaient les moines. Il n’y avait pas de « religieux apostoliques ». Il a dû adopter la règle de St Augustin pour être reconnu. On n’imaginait pas que des religieux puissent sortir de leur couvent pour prêcher, pour aller dans le monde, pour vivre « l’aller-vers ». Une religieuse dominicaine (à qui je dois l’essentiel de ces réflexions sur la vie apostolique selon Dominique) me disait : « Quand j’ai découvert la JOC, j’ai redécouvert des aspects de la spiritualité dominicaine que je ne vivais pas assez ». Il n’est pas étonnant que les « mouvements apostoliques » doivent beaucoup à l’initiateur de la « vita apostolica ».

3. La tradition franciscaine et la solidarité avec les exclus

Dans son livre, « François d’Assise et de Jésus » (Desclée, coll. Jésus et Jésus Christ, no. 22), Marie-Abdon Santaner écrit : « François a choisi de vivre solidaire des exclus » (p.145) - et ce choix, il l’a fait à cause de Jésus Christ. C’est un choix que tous les membres de la Mission ouvrière ont fait, chacun à leur manière. C’est le cas des responsables d’ACE qui veulent proposer le mouvement « aux enfants les plus défavorisés ». C’est le cas des jocistes qui se donnent une priorité aux précaires ou aux apprentis - et nous connaissons tous des jeunes d’origine ouvrière qui font des études supérieures et qui, dans le cadre de la JOC, assument cette solidarité avec les jeunes qui vivent la précarité et l’exclusion. C’est le cas des militants ouvriers en ACO à travers leurs engagements dans les luttes syndicales et politique, mais aussi dans leur mouvement d’Eglise, lorsqu’ils acceptent d’ouvrir leurs équipes aux travailleurs les plus marqués par l’exclusion. C’est aussi le cas des prêtres ouvriers et des religieuses au travail qui ont chois de vivre solidaires des travailleurs, sur les chantiers et dans les usines, lesquels travailleurs sont et se ressentent des exclus du pouvoir. C’est le cas des prêtres et des communautés de religieuses qui vivent dans les quartiers populaires qu’on dit « sensibles » (quelle expression !). Tous, ils le font à cause de l’Evangile, pour aimer à la manière de Jésus.

C’est le cas de cette communauté des soeurs de Saint François d’Assise qui s’exprime dans le « Courrier des religieuses en Mission ouvrière » (no. 23, mars 1995), avec leurs engagements à la CSCV, au Secours populaire, avec le comité de quartier, avec l’ACE et la JOC, sur une cité à la périphérie de Châlons-sur-Marne. L’une d’elle écrit : « Mon souci est de permettre que ces gens qui sont à la »périphérie« soit pris en considération. Beaucoup sont exclus de la société ; qu’ils ne soient pas exclus de notre Eglise ! » Elles citent l’exhortation de Saint François : « Evangéliser un homme vois-tu, c’est lui dire : toi aussi, tu es aimé de Dieu dans le Seigneur Jésus. Et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser mais se comporter avec cet homme de telle manière qu’il se sente et découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé ». Cela m’a fait penser à ces jeunes écrasés par l’échec scolaire ou par les petits boulots à la chaîne, qui disent - après six mois de JOC : « C’est la première fois qu’on m’écoute ». Alors, c’est toute la JOC qui évangélise à la manière de François.

4. La tradition mystique et l’expérience du silence de Dieu

Je renvoie ici à l’excellent livre de Christian Alexandre : « Etre mystique, à l’école de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix » (Foi Vivante, 330), que je ne saurais résumer ici, mais qui est plein de l’expérience « mystique » des croyants en monde ouvrier. Car l’expérience mystique est ouverte à tous les chrétiens, elle n’est pas réservée à une élite.

Evoquant nos moments d’enthousiasme et nos temps de recherche, nos périodes calmes et nos moments de « trous noirs », Christian Alexandre montre combien « la mystique » rejoint notre expérience de croyants : « Notre foi en dents de scie monte vers les sommets dans les moments chauds, puis redescend à l’épreuve de la quotidienneté, avant d’être ranimée par une expérience reconstituante. » (p. 23) Naturellement, cela est vrai de toute expérience croyante. Mais ce qui me paraît rejoindre le plus l’expérience des croyants en Mission ouvrière, c’est ce qu’il écrit sur l’expérience du silence de Dieu, expérience forte en Mission ouvrière, qui s’exprime à travers ce célèbre refrain : « Dieu silence tu nous as parlé » et qui correspond aux « nuits de la foi » des mystiques.

Dans un très beau texte, Léon Gahier, PO, développe cette expérience spirituelle : « Paradoxalement habités par une »présence« , nous la vivons souvent comme une absence. Cette absence tranquille de Dieu dans la vie ordinaire de nos camarades, de nos voisins. C’est le tranquille silence de Dieu, dans les paroles, les comportements, les références exprimées. C’est la mort tranquille de Dieu, on n’en parle pas, on s’en passe très bien [...]. Dans ce désert, il nous arrive de sentir une »brise légère« d’une présence timide. Il y a des faims, il y a des soifs, il y a des cris ! Il y a des actions qui nous font signes, comme des soupçons, comme des aurores pâles et discrètes du mystère... » (Courrier PO, juillet 1996, p. 20).

A l’école des mystiques, nous découvrons que « les moments sombres sont, à côté des temps forts, une expérience de Dieu fondamentale » (p. 26). Ce qui nous apparaît d’abord négatif, parce que c’est la perte de l’enthousiasme, la fin des certitudes, l’épreuve du doute, voilà que Thérèse et Jean nous apprennent que c’est le chemin normal, que nous sommes sur la bonne voie : « Ils disent : Tu es en train de quitter ta foi enfantine, Dieu t’invite à faire un pas de plus vers Lui, tu n’avais pas perçu la distance qui te sépare de Dieu, tu t’étais fabriqué des idoles ». (p. 26). Cette expérience de la distance qui sépare l’homme du Tout-Autre, est une souffrance, mais ces « nuits », ces moments de vide, d’angoisse, de désespoir, où nous nous demandons si Dieu ne nous a pas abandonnés, sont des passages obligés qui nous rapprochent de Dieu, qui purifient notre rapport à Lui : « Lorsque je me sens abandonné, quand il me semble que j’ai touché le fond, il est temps de me dire que je suis près de Dieu ». (p. 47). En effet, si je suis dans la nuit, c’est que je suis aveuglé, comme lorsque je regarde le soleil, par la présence éblouissante de Dieu. Pour Jean de la Croix, plus notre âme se rapproche de Dieu, plus elle est dans l’obscurité ! (p. 158). En fait, c’est notre condition humaine que d’être dans la nuit de la foi. Mais cette expérience se fait sur fond d’élan amoureux vers Dieu : Jean de la Croix décrit la relation à Dieu à la manière de l’amour humain... qui lui aussi, traverse des nuits qui appellent à mieux respecter l’autre : « Seuls les amoureux passionnés dont l’amour a survécu deviennent de vieux amants habités par la tendresse » (p. 201). Mais attention, il ne s’agit pas de sentimentalisme : « Pour Thérèse, la preuve que l’on aime Dieu est l’engagement actif, le reste est sentimentalité inutile ». (p. 172) Et cela aussi rejoint bien l’expérience des croyants en Mission ouvrière ! Vivre notre relation à Dieu avec toute notre humanité, c’est la vivre, bien sûr, avec toute notre affectivité, mais aussi avec tous nos dynamismes d’action, nos révoltes face à l’injustice, nos colères et nos désirs. La tradition carmélitaine, c’est aussi, six siècles plus tard, Thérèse de Lisieux. Elle meurt, inconnue à 24 ans après neuf années au Carmel. Un an après sa mort, son autobiographie, « Histoire d’une âme » fut un événement. On y découvre qu’elle expérimenta elle aussi « la nuit du néant » et l’absence de Dieu, mais « la petite voie » qu’elle propose, voie de l’enfance spirituelle, eut vite un grand rayonnement. Tout ce qui se dit en Mission ouvrière sur « les petites choses » de la vie quotidienne, « les petites actions », la place des « petits » et donc des enfants, doit beaucoup à la petite Thérèse qui est devenue patronne des missions. « On a eu l’impression que Thérèse, avec sa »petite voie« , ouvrait la vie spirituelle, et même la vie de sainteté, à tous les chrétiens. [...] La sainteté est devenue accessible même dans la vie ordinaire, elle a cessé de s’identifier aux seuls états mystiques. L’état d’enfance, c’est-à-dire une attitude très simple de dépendance face à Dieu jusque dans les toutes petites choses, est en réalité le lieu de l’amour fou de Dieu pour chacun. » (R. Darricau et B. Peyrous : Histoire de la spiritualité, coll. Que sais-je, PUF, p. 119).

5. François de Sales et la spiritualité des laïcs

Au 16e siècle, une figure domine, celle de François de Sales, évêque de Genève et fondateur avec Jeanne de Chantal, de la Visitation. Son « Traité de l’amour de Dieu » s’adresse aux religieuses, mais son « Introduction à la vie dévote » s’adresse d’abord à des laïcs : la « vie dévote », dans le langage de l’époque, c’est la vie spirituelle, qui est faite pour tous. Pour lui, « les militaires, les laboureurs, les mères de famille et les hommes de cour eux-mêmes étaient appelés à la vie d’intimité avec Dieu » (Histoire de la spiritualité, coll. Que sais-je, PUF, p. 91). Il est le père de « l’humanisme chrétien » : à l’encontre des courants protestants qui portent un regard négatif sur l’homme, perverti par le péché, François de Salle porte un regard optimiste sur l’homme, image d’un Dieu qui est Amour et qui veut se communiquer à nous par le Christ. C’est ce courant qui influencera la spiritualité de l’Action catholique, avec son regard positif sur le monde, et qui aboutira à la Constitution Gaudium et Spes de Vatican Il.

6. L’école française et la spiritualité de l’accompagnement

C’est naturellement par le biais des prêtres que « l’école française de spiritualité » a pu influencer la Mission ouvrière. Il s’agit d’une famille spirituelle du 17e siècle, dont les représentants principaux sont Pierre de Bérulle, Jean-Jacques Olier et Jean Eudes. Comme ce sont tous des formateurs du clergé, on peut dire que tous les prêtres français en ont été marqués par leur séminaire... et plus particulièrement par leurs « directeurs spirituels ».

Les prêtres furent les premiers « accompagnateurs » des mouvements. L’école française est surtout célèbre pour son expérience en matière d’accompagnement spirituel, terme qui semble mieux convenir que celui, longtemps en vigueur dans les séminaires, de « direction spirituelle ».

Pour les gens de l’école française, le véritable directeur spirituel, c’est l’Esprit Saint ! Le rôle de l’accompagnateur spirituel, c’est d’aider la personne à repérer la manière dont l’Esprit agit en elle et de l’aider à répondre aux appels de l’Esprit en écartant les obstacles à cette action. Si l’on élargit, de l’accompagnement personnel à l’accompagnement d’une équipe, on retrouve aisément les grands traits du service de la révision de vie vécu par les prêtres accompagnateurs des mouvements en Mission ouvrière : accueillir la vie pour y chercher l’action de Dieu, afin d’y collaborer en répondant aux appels de l’Esprit. A la base, il y a cet acte de foi : « L’Esprit nous devance ».

Là encore, si les chants sont une expression privilégié d’une spiritualité populaire, il faut citer ici au moins deux chants qui ont « structuré » la foi de nombre de croyants en Mission ouvrière : « Dieu vivant, ton Esprit nous devance sur les routes humaines » et « Dans la longue marche avec ceux qui luttent pour défendre les opprimés, nous avons osé reconnaître l’Esprit de Dieu, nous avons appris à connaître l’action de Dieu ».

Dans la ligne de l’école française, il faut citer Vincent de Paul, fondateur des Lazaristes ou « prêtres de la mission » qui se consacrèrent à la formation du clergé. Avec lui, la spiritualité est inséparable de la mission et du service des pauvres.

7. Les grands spirituels contemporains

A la frontière du 19e et du 20e siècle, Thérèse de Lisieux n’est pas la seule à renouveler la spiritualité du peuple chrétien. Au moment même où la sécularisation franchit une étape importante en France avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de grands maîtres spirituels apparaissent qui marqueront eux aussi la Mission ouvrière.

Je pense à Charles de Foucauld et à sa spiritualité de Nazareth : lui-même héritier de la grande tradition trappiste, de François d’Assise dans son désir de conformité au Christ, de l’école française pour sa dévotion à l’Eucharistie et au Sacré-Coeur, il aura marqué la Mission ouvrière non seulement par sa vie, mais aussi par ses disciples (les Petits frères de Jésus, les Petites soeurs de Jésus, les Petits frères et les petites soeurs de l’Evangile, la fraternité Jesus Caricas). Son souci de vivre au milieu des non-chrétiens marquera la théologie et la spiritualité de la mission.

Le livre du Père Voillaume, « Au coeur des masses », a laissé une profonde empreinte chez tous ceux qui cherchaient les chemins d’une évangélisation par la présence humble, fraternelle et contemplative « au coeur des masses ». De Charles de Foucauld, on aura retenu tout ce qu’on a appelé « l’enfouissement » qui caractérise la vie de Jésus à Nazareth : « vie avec » dans le silence et l’anonymat, mais aussi choix de la « dernière place » (« C’est là qu’il nous faut être », comme disait les PO) pour être le « le frère universel ». Les religieuses en Mission ouvrière, au travail et dans les quartiers, comme les prêtres-ouvriers ont beaucoup puisé dans cette spiritualité. Voici ce qu’écrit un PO qui relit sa vie à la lumière de celle de Jésus : « Pour Lui, il faut trente ans de Nazareth pour que les paroles qu’il a dites après aient un sens pour nous. Nazareth doit bien pouvoir durer tout le temps. Ce n’est pas sûr que les paroles de ceux qui parlent tout le temps prendront beaucoup de sens » (Courrier PO, avril 96, p. 12).

Mais je pense aussi à Antoine Chevrier, le fondateur du Prado, dont la spiritualité du disciple anime la vie de nombreux apôtres du monde ouvrier, avec ses deux exigences de l’étude quotidienne de l’Evangile et de l’amour privilégié des plus pauvres. Ecoutons le même PO : « Depuis toujours, j’ai eu la certitude que les gens de mon village, que ma pauvre famille, que les petites gens étaient les préférés de Dieu. J’ai dû recevoir cela en tétant. Plus tard, et progressivement, le mystère chrétien qui m’a le plus fasciné, parce qu’il semble contenir tous les autres, c’est celui de l’incarnation, c’est Noël. Comme le Père Chevrier, j’ai eu ma petite nuit de Noël en 1953, au séminaire » (idem).

On pourrait également citer Louis-Joseph Lebret, et sa « spiritualité de l’engagement », selon le titre du livre d’un de ses disciples. On y trouve cette belle prière du fondateur d’Economie et humanisme : « Oh mon Dieu, envoyez- nous des fous, ceux qui s’engagent à fond, ceux qui s’oublient, ceux qui aiment autrement qu’en paroles, ceux qui se donnent pour de vrai et jusqu’au bout. Il nous faut des fous, des déraisonnables, des passionnés, des gens qui soient capables du saut dans l’insécurité, dans l’inconnu toujours béant de la pauvreté, qui acceptent les uns de se perdre dans la masse anonyme sans aucun désir de s’en faire un marchepied, les autres de n’utiliserleurs supériorités qu’à ton service [...] Il nous faut des fous du présent, épris d’un style de vie simple, libérateurs efficients du prolétariat, amants de la paix, purs de compromissions, décidés à ne jamais trahir, méprisant leur propre vie, décidés à l’abnégation en plénitude, capables d’accepter n’importe quelle tâche, de partir n’importe où, par discipline, à la fois libres et obéissants, spontanés et tenaces, doux et forts ». (L-J Lebret : Civilisation, Les Editions ouvrières, p. 187).

Enfin, il ne faudrait pas oublier une femme, une laïque, Madeleine Delbrel qui élabora, dans la ville ouvrière d’Ivry, une spiritualité pour gens ordinaires qui s’exprime dans son livre « Nous autres gens des rues » et qui s’est vécue dans le dialogue avec l’incroyance, et principalement le marxisme. Des marxistes, elle dira : « C’est de l’Evangile qui est vécu par eux, et de si éclatante façon qu’on devient inapte à discerner ce qui, vécu par eux aussi, nie l’Evangile » et de l’athéisme elle dira qu’il est une circonstance favorable à notre propre conversion« (Cité par Bernard Pitaux, »Madeleine Delbrel et le marxisme« , »Le Supplément" no. 198, Cerf, p. 18-19 et 22).

On aurait pu aussi bien citer Jean Bosco, fondateur des Salésiens, le Père Anizan, fondateur des Fils de la charité, Jean-Baptiste de la Salle, fondateur des frères des écoles chrétiennes, et bien sûr le Père Georges Guérin, fondateur de la JOC en France (avec son livre « L’appel du Christ ressuscité »). De nombreux accompagnateurs de l’ACE et de la JOC-JOCF furent leurs fils spirituels et trouvèrent dans leur spiritualité la nourriture pour leur service de la jeunesse ouvrière.

Et il faudrait aussi citer deux auteurs qui ont beaucoup marqués certains mi- litants autodidactes : Pierre Teilhard de Chardin (cf. Frédo Krumnow : « Croire ou le feu de la vie », Editions ouvrières) et Emmanuel Mounier (cf. Daniel Angleraud : « La passion rebelle », Editions de l’Atelier). Tous ces courants spirituels ont un certain nombre de points communs qui pourraient caractériser une « spiritualité de la Mission ouvrière » :

- ce sont quasiment toutes des spiritualités de l’Incarnation, centrées sur le visage du Christ, visage humain de Dieu,
- ce sont presque toutes des spiritualités qui privilégient les plus pauvres, comme les préférés de Dieu,
- ce sont toutes des spiritualités qui articulent l’amour de Dieu et l’amour des autres, la prière et l’action.

Ces trois éléments constituent l’héritage que la Mission ouvrière reçoit des grandes traditions spirituelles. Pourtant, on ne peut définir une « spiritualité de la Mission ouvrière » par ces trois éléments, même s’ils sont très importants pour tous les partenaires de la Mission ouvrière, précisément parce qu’on retrouve ces trois éléments dans la plupart des courants spirituels que nous avons évoqués. Il faut donc pour- suivre notre enquête pour chercher ce qu’il y a « en plus » de ces trois éléments dans ce que la Mission ouvrière fait vivre à ses membres.

III. Une figure originale du christianisme

La première partie de cette enquête montre la Mission ouvrière comme l’héritière de grandes traditions spirituelles. De fait, les religieux et religieuses qui vivent leur « suite de Jésus » dans la vie religieuse et dans une congrégation ou un institut, ont trouvé dans la Mission ouvrière un lieu ecclésial et apostolique où ils pouvaient non seulement vivre la spiritualité de leur famille religieuse, mais aussi la renouveler, l’actualiser et la faire partager au peuple chrétien.

En effet, la Mission ouvrière n’est pas seulement héritière : elle a beaucoup reçu, mais elle a aussi apporté. Elle a été ensemencée par toutes ces traditions spirituelles, mais elle les a aussi enrichies. Il y a une originalité de la Mission ouvrière qui vient s’articuler à ces trois éléments reçus des grandes traditions spirituelles. De quoi est faite cette originalité ? Il me semble qu’elle a deux sources :

- la spiritualité de l’Action catholique
- la culture militante du monde ouvrier.

1. La spiritualité de l’Action catholique

J’ai moins d’hésitation à parler d’une « spiritualité de l’Action catholique » que d’une « spiritualité de la Mission ouvrière ». La préparation du Synode 1987 sur « Vocation et mission des laïcs dans l’Eglise et dans le monde » a amené les mouvements d’Action catholique spécialisée à se rencontrer, à élaborer un document commun, puis à organiser un colloque à l’Institut catholique de Paris, les 28-29 mars 1988. Ces mouvements étaient : l’ACE, le CMR et le MRJC, l’ACI, la JIC et la JICF, l’ACO, la JOC- JOCF et le NID. Ils ont élaboré une « plate-forme » en six points qui me parait parfaitement définir leur « spiritualité » commune et qui se trouve dans le compte rendu du colloque (pages 7 à 9).

1. Un parti pris d’espérance dans la manière de regarder la réalité humaine

Ce parti pris « s’enracine dans l’incarnation de Jésus-Christ et dans la certitude que son Esprit est présent aujourd’hui dans le coeur des hommes et qu’Il nous devance ». Il conduit les mouvements à « valoriser le positif de ce que vivent les hommes et les femmes de notre temps » sans soupçonner un agir humain qui ne serait pas guidé par la foi. Le regard sur le monde et sur les hommes se veut bienveillant : on cherche d’abord le « déjà là » du Royaume, même si le « pas encore » appelle à l’action et à la conversion et même si les aspects plus négatifs de l’existence humaine sont davantage pris en compte aujourd’hui. A titre d’exemple, ce témoignage de Daniel Angleraud : « La rencontre du Christ, la volonté de le suivre, l’obligation de conversion qui en découle, nous donnent un regard toujours neuf, toujours accueillant, toujours moderne sur la vie et sur le monde, et toujours optimiste malgré le tragique de l’existence. » (D. Angleraud, « La passion rebelle », Editions de l’Atelier p, 145).

2. Une manière de concevoir, de vivre et de partager la foi au coeur de la vie quotidienne

La foi est d’abord une manière de vivre au quotidien à la suite du Christ. Par rapport aux trois pôles de l’existence chrétienne et ecclésiale - vivre, croire, célébrer - c’est le « vivre » qui est premier, qui est la porte d’entrée, même si on ne peut négliger ni l’intelligence de la foi, ni la prière et les sacrements. On privilégie l’expérience vécue avec d’autres ; la « relecture » de cette expérience, à la lumière de la Parole de Dieu ou du témoignage des croyants, permet d’expliciter et de partager la foi chrétienne comme « donnant sens » à cette expérience. Avec le risque d’induire la foi du vécu (« à partir de la vie ») et de baptiser indûment celle-ci, on affirme à la fois et dialectiquement, la nécessité pour la foi de se traduire et de s’exprimer dans des pratiques et l’autonomie de ces pratiques humaines (en particulier l’engagement) par rapport à la foi.

3. Une insistance sur certains aspects du vécu humain : l’action et l’être ensemble

Pour tous les mouvements, « les liens tissés dans l’action sont le grand vecteur de l’évangélisation ». Bien sûr, on prend en compte « toute la vie », mais le Royaume de Dieu est perçu comme une expérience de libération (action ensemble) et de rassemblement (être ensemble), ce qui amène à privilégier tout ce qui contribue à la transformation du monde et aux rapports entre les hommes. Chaque personne est située dans son « milieu », c’est-à-dire en lien avec d’autres, comme en témoigne la pratique des « cartes de relations ». Mais une autre pratique, celle du « carnet de militant » permet de situer le militant entre ses copains et le Christ ; je note la vie des copains, je les confie au Christ et le Christ me renvoie vers mes copains. Ainsi, cette prière d’un jociste : « Seigneur, ça me donne la frousse d’aller vers les copains copines, parce que ça va me »réveiller« et je vais voir des choses à changer, en moi et autour de moi. Jésus, si tu m’envoies, c’est que tu crois que je suis capable, et puis, ton Esprit, il est avec moi » (Revue diocésaine du Val de Marne « CAP 94 », no. 159, p. 13).

4. Une conception et une pratique de l’Eglise comme « mouvement »

Se considérant comme « mouvements d’Eglise », par-delà d’éventuelles tensions avec l’Eglise comme institution, il vivent l’Eglise comme « processus », comme « en train de se réaliser », comme toujours à naître sous l’impulsion de l’Esprit-Saint au coeur du monde : « Notre objectif demeure le même : que naisse à Dieu un peuple dans le tissu même de nos relations multiples ». Cette dimension du « mouvement » de l’Eglise se traduit en fait par un double mouvement : un mouvement missionnaire, qui est le « aller vers » les copains et un mouvement eschatologique, qui est le mouvement vers le Royaume (on parle parfois ici de mouvement « exodal » : la marche vers la terre promise du Royaume de Dieu). Pour autant, « les mouvements n’ont ni la prétention, ni la mission d’assurer toutes les dimensions d’une vie en Eglise ». Ils cherchent à trouver et à faire reconnaître leur place de mouvements dans un en- semble ecclésial qui n’est pas que mouvement. Se mettre « en mouvement », rester « en mouvement », c’est refuser de s’installer, c’est marcher à la suite de Jésus vers le Père, avec les compagnons d’humanité que Dieu nous a donnés.

5. Une conception et une pratique de la mission comme « dialogue »

Les membres de ces mouvements vivent la mission sous la forme d’un dialogue et sous le signe d’une réciprocité. Après avoir longtemps valorisé le seul témoignage vécu, les mouvements prennent acte de la sécularisation, savent aujourd’hui que la foi doit s’exprimer pour être partagée, « proposée », mais cette foi n’est pas sans lien avec les raisons de vivre que se donnent les hommes. D’où l’idée d’inscrire l’annonce de l’Evangile à l’intérieur de partages sur nos raisons de vivre. Il y a, derrière cette pratique, l’intuition d’une recherche commune de la vérité où chacun a à donner et à recevoir, à l’encontre de la prétention à posséder seul cette vérité. Les autres, même incroyants, ne serait- ce que par leurs questions, peuvent nous aider à approfondir et à purifier notre foi, comme nous pouvons les aider à préciser en quoi ils croient. Il y a là une expérience de la mission qui tient compte de la société pluraliste et laïque dans laquelle ces chrétiens se trouvent, et qui n’est pas sans rapport avec l’expérience du dialogue oecuménique et du dialogue inter-religieux. Si Dieu est la vérité, nul ne peut prétendre le posséder : la vérité ne peut être que devant nous.

6. La conviction que tous sont « acteurs » de l’apostolat

Les mouvements de jeunes et d’enfants manifestent que tout croyant, quel que soit son âge, peut et doit être apôtre de son milieu : « Les mouvements soutiennent et aident la prise de conscience de la responsabilité missionnaire de tous afin que chacun devienne acteur quel que soit son âge ». Là encore, il se vit une réciprocité : enfants, jeunes et adultes ont à recevoir les uns des autres. Même si les enfants et les jeunes ont besoin d’adultes pour les « accompagner », la règle de « l’entre eux, par eux, pour eux » manifeste la responsabilité première et solidaire des intéressés. De la même manière, nous faisons l’expérience d’un Dieu qui nous accompagne discrètement et qui nous laisse la responsabilité de conduire notre histoire et d’organiser la mission qu’il nous confie, avec l’aide de son Esprit. Cette spiritualité de l’Action catholique ne peut être identifiée àla spiritualité de la Mission ouvrière :

- d’une part, la Mission ouvrière n’a pas le monopole de l’Action catholique : cette spiritualité est celle de toute l’Action catholique, elle déborde la Mission ouvrière ;
- d’autre part, la Mission ouvrière, ce n’est pas que les mouvements : c’est aussi des prêtres et de religieux-religieuses, imprégnés d’autres traditions spirituelles, et à ce titre, on peut dire que la Mission ouvrière déborde l’Action catholique.

S’il y a une spiritualité de la Mission ouvrière, elle est justement faite de la rencontre et de la fécondation réciproque entre cette spiritualité du laïcat et les grandes traditions spirituelles qui animent la vie des prêtres, religieux et religieuses en Mission ouvrière. Cette rencontre et cette fécondation réciproque ne se sont pas faites n’importe où, ni dans les nuages ; elles se sont réalisées en terre ouvrière. L’originalité de la Mission ouvrière ne vient pas seulement de la spiritualité de l’Action catholique, elle vient aussi du monde ouvrier.

2. La culture militante du monde ouvrier

Dans son n° 471 janvier-février 1997, « Croyants en monde ouvrier », les Cahiers de l’Atelier publie un article de Xavier Dubreil où l’auteur cherche à discerner le travail de la foi en Mission ouvrière, à la suite du « rapport Dagens ». Il montre bien comment la Mission ouvrière a « épousé et contribué à promouvoir » ce qu’il appelle une « culture militante », plus qu’une culture populaire, c’est-à-dire « le type de relations que crée la conscience de vivre (de subir) une situation identique et l’action commune pour essayer de s’en sortir » (p. 58). Il décrit ensuite le « type d’homme » que la Mission ouvrière fabrique, c’est-à-dire l’homme qui est « engendré » par l’Eglise lorsque la foi chrétienne épouse la vie ouvrière : « le militant ouvrier chrétien » (p. 59).

Sans vouloir être exhaustif, je reprendrai seulement trois termes qui ont leur consistance propre dans la spiritualité chrétienne comme dans la vie ouvrière, mais qui prennent une autre couleur quand la foi rencontre la culture militante du monde ouvrier. J’essayerai, pour chacun d’eux, de discerner non seulement le travail de la foi sur ces « valeurs » ouvrières, mais aussi ce que la culture militante du monde ouvrier a apporté à ces « valeurs » chrétiennes, les déplacements qu’elle leur a fait opérer. J’ai retenu trois termes :

1. La lutte

Pour la spiritualité chrétienne, la lutte évoque immédiatement le combat spirituel mené par tout chrétien contre le mal, le péché, les forces du mal, un combat livré avec les armes de l’amour et dont l’enjeu est la sainteté.

En monde ouvrier, le militant, c’est celui qui lutte (ce n’est pas pour rien que mi litant et militaire ont la même racine !), mais cette lutte est à la fois sociale et collective. Elle vise la transformation des conditions de vie, la défense (ou la conquête) des droits, voire même la transformation de la société.

Le militant ouvrier chrétien articule ces deux réalités : il sait par expérience que la lutte sociale et collective demande des dépassements à chacun, et que cette lutte se heurte au chacun pour soi. Il affirme fortement que « lutter, c’est aimer », donnant ainsi une autre portée à l’action ouvrière. Avec le risque, bien sûr, de limiter le péché à l’inaction, à la passivité, à la résignation, alors que le péché peut aussi se glisser dans l’action collective elle-même. En tout cas, le militant ouvrier chrétien aura contribué à élargir la lutte contre le mal au terrain social et à la désindividualiser. Grâce à la Mission ouvrière, la lutte sociale et collective est le lieu où chacun est appelé à la conversion pour répondre aux appels de Dieu. Ainsi cette prière de Daniel Angleraud : « Seigneur, fais surtout que je n’abandonne pas la lutte, que je fasse mon devoir de chrétien et de militant ouvrier : être toujours du côté du plus faible, du plus déshérité, et combattre, lutter, lutter pour faire respecter sa dignité de fils de Dieu » (op. cit. p.12).

Par nature, comme le note Xavier Dubreil, le militant sait qu’il n’obtient rien sans lutte. Il a l’impression que tout dépend de son action. Quand on dit que la vie est, pour le chrétien, à la fois un don à accueillir et une tâche à accomplir, le « militant » est naturellement plus à l’aise avec la « tâche à accomplir », plutôt qu’avec le « don à accueillir » ! Mais en monde ouvrier, on sait bien qu’on ne peut pas s’en sortir tout seul, on fait l’expérience qu’on a besoin des autres, on reçoit beaucoup de son organisation. Cela amène le militant ouvrier chrétien à rendre grâce à Dieu pour ce qu’il a reçu des autres... et parfois même, à rendre grâce au Père pour sa propre action. Le militant ouvrier chrétien, pourvu qu’il prie sa vie, se sent appelé à recevoir sa propre action comme un don de Dieu, à l’image du pain qui est à la fois « le fruit du travail des hommes » et « le pain que tu nous donnes ». Ainsi cette prière d’Aurélie : « Merci, Seigneur, de m’avoir permis d’être là et de partager ces conditions de travail afin qu’ensemble nous les améliorions ». (Aurélie, « Journal d’une OS », Editions ouvrières, p. 100).

Il faudrait reprendre toutes les prières écrites sur les « carnets de militants » des jocistes et anciens jocistes, celles qui ont été publiées par les Editions ouvrières dans la collection « Le feu de la vie », dans des « biographies » de militants ou dans les ouvrages collectifs (« Cris et prières de travailleurs »). A titre d’exemple, voici la très belle prière d’une militante ouvrière : « Mon moment de prière favori, c’était le matin, en allant travailler pour quatre heures. Je lui parlais à mon Dieu, avec mon langage, mais pas celui appris dans les livres : Seigneur, je t’offre mes mains, mon corps, pour qu’à travers moi, ce soit toi qui agisses. Que ton Esprit Saint m’aide à intervenir, à ne jamais rester indifférente à une injustice, et à aimer mes frères de la classe ouvrière, de tout mon coeur et de toute mon âme » (Aurélie, op. cit. p. 92). Tel est le travail de la foi sur la lutte ouvrière et le travail de la culture ouvrière sur le combat spirituel.

2. La fidélité

Voilà un terme important de la spiritualité chrétienne, car il a la même racine que foi (en latin : « fides »). Il est tellement important qu’il désigne les disciples de Jésus : on les appelle « les fidèles ». Il désigne justement ceux qui ont mis leur foi dans un autre, ceux qui se sont « engagés » à le suivre et qui, ainsi, ont fait un choix de vie. Mais ceux-là savent que leur fidélité n’est rien sans la fidélité de Dieu. La fidélité renvoie à la catégorie d’Alliance et à celle d’engagement. Sans doute est-ce pour cela que, du côté chrétien, le terme s’est surtout appliqué à la vie conjugale quand il s’agit de ses implications concrètes, avec naturellement une extension aux autres choix de vie : la vie religieuse et la vie des prêtres.

En monde ouvrier, le mot a moins de force, mais il est souvent utilisé lors des obsèques de militants, quand il s’agit de recueillir le meilleur d’une vie pour le poursuivre. Ainsi, un copain PO écrit : « Nous avons repéré ce que nos copains - souvent d’ailleurs à l’occasion de la mort de l’un d’entre nous - exprimaient de ce qu’ils percevaient de nos vies : une proximité des petits, une fidélité à la vie ouvrière, une espérance qui donne un regard de bonté sur la vie, un respect des interrogations de tous, une foi qui n’est pas tapageuse, mais qui donne sens à la vie ». (Courrier PO, janvier 1995, p 6).

En Mission ouvrière, surtout en ACO, on parle de « double fidélité » à l’Eglise et à la classe ouvrière, ou encore de « double fidélité au Dieu de Jésus-Christ et aux travailleurs de la classe ouvrière », comme Jésus lui-même a été fidèle à la mission de son Père et à l’amour de ses frères, parce que les deux ne faisaient qu’un. On parle de fidélité aux copains, de fidélité à la vie, de fidélité à son organisation (tout en reconnaissant ses limites), de fidélité à son engagement, comme on parle de fidélité à l’Eglise (tout en reconnaissant ses limites), de fidélité au Christ, de fidélité à son baptême.

Là encore, ce qui se dit de la vie conjugale (fidélité, engagement, choix de vie) va s’appliquer à la vie militante. Comment ne pas s’émerveiller de la fidélité de ces vieux militant (e)s qui ont déjà tant donné et qui savent trouver les chemins d’une vie militante à l’âge de la retraite par fidélité à un choix de vie ? Ces militants ont fait alliance avec la classe ouvrière comme avec le Christ et avec leur conjoint. La fidélité, c’est « tenir dans la durée » : en monde ouvrier, des militants non croyants ont perçu combien leur foi aidait des chrétiens à « tenir dans la durée ». Et ces croyants reconnaissent alors leur foi comme un don de Dieu qui leur permet de tenir.

3. La solidarité

Voilà un terme qui est aujourd’hui très répandu dans la vie de l’Eglise, mais qui ne fait pas partie de son patrimoine traditionnel : elle l’a reçu du monde et en particulier du monde ouvrier. Dans l’Eglise, on parlait de charité, de communauté ou de communion, de fraternité. Mais quand il s’agissait des plus pauvres, la solidarité consistait à « agir pour » eux, pour ne pas dire « se pencher sur ».

La solidarité constitue la base de la culture militante du monde ouvrier : elle fonde la conscience ouvrière comme solidarité dans la lutte pour changer ces conditions.

Dans l’article cité, Xavier Dubreil écrit : « On ne peut nier que la Mission ouvrière ait contribué à mettre en oeuvre cette »solidarité« dont l’Eglise entière découvre de plus en plus à quel point elle colle à la foi » (p. 58), et encore : « Grâce à la Mission ouvrière, la foi fait système avec des valeurs (de justice, d’égalité, de solidarité) dont elle s’était antérieurement dissociée » (p. 60).

Ecoutons ce qu’expriment les « Soeur en usines, entreprises, santé et travail social » : « Nous rappelons avec force que la vie religieuse est du côté des exploités, parce que c’est le choix du Christ lui-même. Notre expérience militante nous fait préciser que nous ne faisons rien pour les pauvres. Simplement, nous vivons certaines conditions de vie qui sont les leurs, et avec eux nous participons au combat pour relever la tête. C’est notre manière d’exprimer combien chaque femme, chaque homme, compte pour Dieu » (cité dans Courrier PO, janvier 1995, p. 22). Nous touchons là quelque chose d’essentiel apporté par la culture militante du monde ouvrier à la spiritualité chrétienne qui a toujours privilégié les plus pauvres, mais qui ne les a pas toujours perçus et voulus comme des sujets de leur libération.

Cette solidarité, à l’image de la solidarité ouvrière, les militants ouvriers chrétiens la vivent comme une solidarité internationale, sans frontières. Cette dimension internationale prend de plus en plus de place dans leur vie, suite aux luttes qui sont menées autour de l’émigration, du racisme, des sans-papiers. L’accueil de l’étranger fait vraiment partie de leur spiritualité : c’est encore un lieu où se rejoignent les exigences de l’Evangile et celles de leur culture militante. Ainsi, cette prière à Marie « Mère des déracinés » : « Oh, Mère Marie, ton voyage en Egypte m’a toujours tracassée. Jamais pourtant tu ne nous as parlé. Comment as-tu passé la frontière ? Quelles questions vous a-t-on posées ? Un couple avec un âne et un petit bébé, qui vient de si loin, c’était pas suspect ? Oh, Mère Marie, je ne suis pas seule. Aide-nous un peu et en souvenir de l’Egypte, panse la blessure des déracinés ! » (« J’ai fait un rêve », Cris et prières des travailleurs, Ed. ouvrières, p. 149-150).

S’il y a une « spiritualité de la Mission ouvrière », elle est le fruit de la fécondation réciproque de ces trois apports : l’héritage des grandes traditions spirituelles, la spiritualité de l’Action catholique et la culture militante du monde ouvrier. Pour ma part, je résiste à parler d’une spiritualité de la Mission ouvrière, tellement je constate que de nombreuses spiritualités peuvent s’y déployer. Par contre, je parlerais volontiers d’une figure originale du christianisme contemporain. C’est le terme qu’utilise le père Geffre dans « Le christianisme au risque de l’interprétation », quand il réfléchit à « l’aculturation » de la foi chrétienne : cette aculturation provoque un double mouvement, elle fait bouger une culture, mais elle fait naître une nouvelle figure du christianisme.

L’action catholique

ACE : Action catholique des enfants
ACI : Action catholique des milieux indépendants
ACO : Action catholique ouvrière
CMR : Chrétiens dans le monde rural
JIC : Jeunesse indépendante chrétienne
JICF : Jeunesse indépendante chrétienne féminine
JOC-JOCF : Jeunesse ouvrière chrétienne
MRJC : Mouvement rural de jeunesse chrétienne
NID : Mouvement pour aider les victimes de la prostitution et autres déshérités et pour la lutte contre les causes des fléaux sociaux.

 
Jean-Pierre ROCHE

Prêtre du diocèse de Créteil, Mission ouvière

roche.jp free.fr
(re)publié: 28/02/1997
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