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Théorie et pratique de l’interreligieux

Un point de vue catholique à propos du dialogue interreligieux

Même si des siècles de chrétienté ont pu faire croire - en Occident au moins - que le christianisme avait le monopole de la relation à Dieu et constituait la seule religion possible voire légitime, notre fin de millénaire, sur une planète devenue un petit village où il n’est plus possible d’ignorer ses voisins, ne peut plus éluder la question de la coexistence de diverses religions, dont plusieurs ont la prétention de servir l’unique (et même ?) Dieu.

D’aucuns feront observer que la question n’est pas vraiment nouvelle. Dans ses voyages, St Paul était déjà amené à rendre compte de la foi chrétienne sur les pourtours d’un bassin méditerranéen où se côtoyaient les religions traditionnelles de la Grèce et de Rome, les mythes et cultes initiatiques, les religions à mystères ainsi que diverses gnoses ! Et quelques siècles plus tard, St AUGUSTIN prenait la peine de rédiger un petit traité intitulé « de vera religione ». ...

Il n’empêche que notre question prend un regain d’importance avec le contexte inédit de cette fin de vingtième siècle, et pas seulement en raison du phénomène de « mondialisation » évoqué plus haut.

D’une part, en effet, notre mentalité de techniciens soucieux d’efficacité et nos réflexes d’éternels consommateurs font que nous ne nous posons plus guère la question de la vérité d’une religion, mais seulement celle de son utilité, et l’individualisme ambiant ne fait que renforcer une privatisation de la religion due surtout, en France du moins, à une histoire politique assez récente : « Chacun est libre de croire ce qu’il veut » ... « On a chacun sa croyance ! »

D’autre part, beaucoup, devenus sans doute très circonspects après la faillite de nombre d’idéologies totalitaires qui prétendaient faire le bonheur des hommes malgré eux, ont peur d’aliéner leur liberté en faisant le choix d’une religion particulière avec ses dogmes, ses institutions, sa morale... autant d’éléments perçus de façon négative comme facteurs d’enfermement plus que de liberté.

Autant dire qu’on ne pourra pas aborder la question du dialogue interreligieux sans avoir préalablement examiné - même brièvement - deux questions assez radicales : Pourquoi s’enfermer dans une religion particulière ? Pourquoi ne pas se fabriquer soi-même sa croyance en « piochant » à droite et à gauche ce qui nous paraît le meilleur ? Cela fera l’objet de la première partie de ce petit dossier.

Par ailleurs, si le brassage de plus en plus grand des populations et la croissante fréquentation mutuelle des croyants de diverses religions provoquent chaque croyant à rendre compte devant les autres de son chemin particulier, ils le conduisent aussi immanquablement à revoir la place qu’il accorde aux autres traditions religieuses. Aussi sera-t-il intéressant, après avoir, dans une deuxième partie, tenté de rendre compte de mon appartenance chrétienne, d’aborder, dans une troisième et dernière partie, une autre question : « Quel regard le chrétien est-il invité à porter sur les autres religions ? »

Conscient de soulever ici d’énormes questions et n’ayant pas la ridicule prétention d’y répondre de manière pleinement satisfaisante en quelques pages, j’ai pris la précaution de dater ces éléments de réflexion qui, à l’évidence, appellent d’autres développements et précisions. Puisse ce texte provisoire donner du moins envie d’aller plus loin !

I- Deux questions préalables

1°) « Pourquoi s’enfermer dans une religion particulière ? »

Reconnaissons tout d’abord que, de fait, les grandes religions constituées avec leurs dogmes, leurs institutions, leurs morales, ont parfois davantage ressemblé à des carcans pour la pensée qu’à des stimulants pour la recherche (voir le fameux « obscurantisme » des religions, dont le scientisme du siècle dernier a fini par faire un véritable dogme !). Il faut bien avouer que l’histoire montre de façon convaincante que les religions, même les plus pures, sont constituées d’hommes qui ne le sont pas totalement et qui ne résistent pas toujours à la griserie du pouvoir ! Sitôt qu’elles ont été flattées et privilégiées par un pouvoir politique, les religions, devenues religions d’état, sont vite devenues synonymes d’oppression pour les minorités et tous ceux qui ne voulaient pas se laisser dicter leur conduite... On comprend donc que puisse exister une certaine appréhension à l’égard de tout ce qui pourrait ressembler à un nouveau totalitarisme de la pensée.

Mais on ne peut congédier les grandes religions du monde simplement parce qu’elles ont été, à différents moments de leur histoire, compromises avec divers pouvoirs politiques. Le soupçon d’aujourd’hui est d’ailleurs autre. Il porte sur la nécessité même d’un choix, ressenti comme une limitation de ma liberté. Ne vaudrait-il pas mieux en rester à une vague croyance en Dieu, sorte d’« espéranto spirituel » ou de plus grand commun dénominateur des multiples religions, plutôt que de me compromettre avec le particularisme de telle religion bien précise ? Cela ne me suffit-il pas d’être « croyant » ? Faut-il encore que je « pratique » une religion particulière ?

Poser ainsi la question, c’est croire que la liberté s’identifie avec l’absence de contraintes, avec la pure indétermination...

Mais quelle serait cette liberté incapable de s’actualiser dans des choix particuliers ? La liberté est-elle davantage du côté de l’indifférencié, du fusionnel, que de celui de l’option particulière qui structure le sujet en acceptant de distinguer, privilégier et rejeter ? Au dire des sciences humaines, rien n’est moins sûr ! Prétendre un peu vite aimer tout le monde, c’est souvent n’aimer personne en vérité ! De même, vouloir accéder à l’universel et à l’absolu de Dieu, en dédaignant les médiations et critères de vérification qu’offrent les religions particulières, n’est-ce pas courir un grand risque d’être dans l’illusion la plus parfaite ? Il est vrai que choisir c’est, par définition, exclure plusieurs possibilités pour n’en retenir qu’une... mais n’est-ce pas là la loi de toute croissance humaine ? Est-il vraiment libre celui qui n’a jamais choisi ?

L’exemple du langage peut éclairer ce propos : il n’y a en effet de communication possible entre les hommes que là où l’on accepte l’apprentissage d’une langue particulière. Il est impossible de parler plusieurs langues à la fois ; il faut bien choisir une langue particulière avec son lexique et sa syntaxe propres. Dirai-je que ce choix est une limitation de ma liberté puisque, ayant choisi telle langue, je ne peux pas en même temps utiliser la syntaxe d’une autre langue ? Certes non ! Ne faut-il pas plutôt voir dans ce choix la condition même de l’exercice de ma liberté ?

2°) « Pourquoi ne pas se fabriquer soi-même sa croyance ? »

C’est la tentation de l’éclectisme, voire du syncrétisme, qui consiste pour chacun à puiser dans les diverses traditions religieuses de l’humanité les éléments qui lui conviennent. On y sera même encouragé par la conviction qu’on aura de faire oeuvre d’oecuménisme au sens large en contribuant à faire tomber les oppositions entre religions !...

Chacun y sera surtout poussé par un réflexe de consommateur dans ce qui peut apparaître comme le grand supermarché des religions : au rayon « religions orientales », il empruntera la croyance en la réincarnation (qu’il confondra avec ce qu’on lui avait dit de la résurrection dans le catéchisme de son enfance !) et peut-être un abrégé de yoga vulgarisé (qu’il associera sans problème avec la prière de la tradition judéo-chrétienne) ; de l’Islam, il prendra probablement l’expression de l’unicité et de la transcendance divines ; et, pour faire bonne mesure, en passant devant le rayon des sectes, il glissera dans son panier quelques curieuses approches bibliques proposées par les Témoins de Jéhovah ou de fiévreuses prédictions millénaristes censées reposer sur des considérations astrales...

Cette attitude présente un triple inconvénient.

D’une part elle témoigne d’une ignorance étonnante à l’égard de ces religions ou systèmes de pensée qui ont chacun leur cohérence interne et dont les éléments ne sont pas interchangeables comme des pièces de Légo ! à ce propos, le Dalaï-Lama n’hésite pas à dire que se prétendre « bouddhiste-chrétien », c’est vouloir « greffer une tête de yak sur le corps d’un mouton » !

Ensuite il n’est pas sûr du tout que ces mélanges multiformes nés des fantaisies de chacun fassent progresser le dialogue entre les religions, un dialogue qui suppose au contraire des partenaires bien conscients de leurs identités respectives !

Enfin, et surtout, elle offre une réponse dérisoire au besoin religieux de l’humanité en prétendant placer la démarche croyante sur le registre de la possession, voire de la consommation. On ne choisit pas une religion - ni même les éléments épars puisés à diverses sources - au terme d’une étude comparative sur le rapport qualité/prix !

S’il est bien question de la vérité dans la démarche religieuse (vérité sur Dieu, vérité sur l’homme, sur le sens de la vie et de la mort, etc.), cette vérité ne se laisse pas tranquillement posséder. L’expérience religieuse est souvent inverse : on a été saisi par Dieu, plus qu’on ne l’a lui-même saisi ! (voir ce qu’écrit St Paul en Ph 3:12). Et, s’il faut parler de « choix », c’est - au moins pour le christianisme - Dieu qui choisit ses témoins plus que l’inverse : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, dit Jésus à ses disciples,mais moi qui vous ai choisis... » (Jn 15:16).

II- Le christianisme parmi les religions du monde

1°) Une opinion largement répandue : « toutes les religions se valent ! »

Fortement impressionné par le conditionnement socio-historique du « choix » de sa religion, chacun en vient à se demander si, au fond, les religions ne seraient pas les revêtements culturels tout à fait contingents de quelques vérités humaines (et peut-être divines) interchangeables. Dans cette optique, il deviendrait parfaitement accessoire d’être chrétien plutôt que musulman, juif ou hindouiste... Tout au plus cela faciliterait l’intégration sociale dans un pays déterminé... Serait-ce d’ailleurs cette croyance et cette « commodité » du christianisme - et du catholicisme en particulier - qui inciteraient toujours plus de 65% des Français interrogés dans les sondages à se déclarer « catholiques » ?

Mais cette perspective fait bien peu de cas des réelles différences existant entre les diverses traditions religieuses (même monothéistes) à la fois quant à leurs doctrines, leurs conceptions de Dieu et de l’homme, leur sens de l’histoire, leurs rapports à leurs fondateurs et à leurs livres sacrés, et même quant à leurs éthiques respectives !

En outre, il conviendrait auparavant de s’entendre sur ce qui donne de la valeur à une religion : est-ce son ancienneté et son aptitude à traverser les siècles, les cultures et les différents régimes politiques ?... le nombre de croyants qui y adhèrent ?... le bonheur individuel qu’elle assure à ses adeptes (et plus précisément la responsabilité et la liberté qu’elle développe chez eux) ? ... son aptitude à transformer le monde et à le rendre plus habitable par les hommes ? ... la rationalité de son message et sa capacité de dialogue avec le monde contemporain ? ... son origine et l’identité de son fondateur ?

Quoiqu’on en dise et avec tout le respect que l’on doive à la belle vertu de tolérance promue par nos sociétés pluralistes, il me semble que l’examen de ces divers paramètres, parmi d’autres possibles, justifie un traitement différent des diverses traditions et expressions religieuses qui cohabitent sur notre planète. Précisons que le critère à privilégier ne peut être seulement celui de la « bonté » des religions pour leurs adeptes respectifs et l’humanité en général. En effet, très délicat à manier parce que éminemment subjectif, il est surtout très insuffisant en ce qu’il laisse de côté la question fondamentale de la vérité : il ne me suffit pas que ma religion soit bonne... il faut encore qu’elle soit vraie, c’est-à-dire que je ne me fasse pas illusion, faute de quoi les bonnes vieilles critiques de Freud, Marx et Nietzsche seraient toujours pertinentes ! (cf. la religion comme « illusion », « opium du peuple » ou invention d’une créature maladive...).

2) Jésus-Christ, révélation plénière de Dieu

Je crois pour ma part - et là se situe bien l’acte de foi radical - qu’en ce Jésus de Nazareth, que l’église qualifie de Christ, Dieu lui-même s’est révélé de manière décisive et insurpassable.

A vrai dire, cette foi n’est pas plus le résultat logique et contraignant d’une enquête historique concernant Jésus qu’elle n’était l’aboutissement obligé d’une étude comparée des religions. Si elle provoque et stimule notre intelligence, la révélation de Dieu en Jésus ne la contraint pas. La foi restera toujours un don de Dieu et, du côté de l’homme, une démarche libre.

Plusieurs indices, seulement esquissés ici, plaident néanmoins en faveur d’une certaine rationalité à l’intérieur de cet acte de foi.

Il faudrait d’abord examiner ce qui est au centre de la foi chrétienne, à savoir le lien très fort établi par les chrétiens entre la mort de Jésus sur la croix (vraisemblablement le 7 avril de l’an 30) et sa Résurrection au matin de Pâques. Si les hypothèses de la supercherie et de l’hallucination collective ne peuvent être sérieusement retenues, comment rendre compte de ce fait d’histoire : des hommes, au départ peu cultivés dans l’ensemble et dont l’espérance venait d’être brisée par le supplice de leur chef de file (cf.Lc 24:17-21), se mettent soudain, au péril de leur vie, à parcourir le monde en proclamant la Résurrection de Jésus ! Une nouvelle si peu « inventable » qu’elle fait figure de « folie » pour les païens et de « scandale » pour les juifs ! (cf.1 Co 1:23 ; Ac 17:32) et que les disciples eux-mêmes ont du mal l’accueillir (Mc 16:11-13 ; Lc 24:11 ; Mt 28:17) !

En méditant sur la croix de Jésus et cette expérience déroutante de Pâques, l’église naissante va quant à elle y découvrir une cohérence, celle-là même qui se dégage des écritures d’Israël (ce que les chrétiens nomment « l’Ancien Testament ») : Jésus est mort et Ressuscité « selon les écritures ». Il est le Christ qui accomplit l’espérance qui habitait le peuple juif, cette espérance que ravivaient les prophètes.

En ressuscitant Jésus d’entre les morts, Dieu accrédite d’ailleurs tout ce que sa vie, ses paroles et ses actes avaient déjà commencé de révéler de lui.

Il faudrait ici développer tout ce qui, dans le comportement de Jésus - avant même sa Passion et sa Résurrection - et dans son attitude vis-à-vis de Dieu, manifeste comme conscience, non seulement de faire ou réaliser l’oeuvre de Dieu, mais encore de la faire ou réaliser au nom d’une intimité avec Dieu tout à fait unique, qu’aucun prophète ou sage inspiré n’avait osé revendiquer avant lui.

3) Choisir le christianisme ou répondre à un choix du Christ ?

On l’a vu, il y a quelque vanité à croire que l’on choisit une religion après les patientes études comparatives d’un consommateur éclairé ou seulement au terme d’une enquête philosophique et historique rigoureuse.

La liberté humaine n’est jamais absolue ; elle est toujours située dans une histoire, une culture, une psychologie, etc. Et les choix qu’elle peut poser ne sont pas seulement commandés par l’intellect - un intellect mythiquement réputé souverain -. Il s’y mêle aussi des influences d’ordre sociologique et culturel (il est évident que l’une des raisons pour lesquelles je suis chrétien est effectivement que je suis né en Europe et plus précisément en France où le christianisme est la religion majoritaire), des implications dues apparemment au hasard (dans ce contexte déjà très favorable, il se trouve que j’ai rencontré des témoins crédibles de la foi en Jésus-Christ), et - s’il est vrai que la foi est de l’ordre de l’amour - une bonne dose de séduction. Jérémie n’évoque-t-il pas ainsi sa vocation : « Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire... Tu as été le plus fort ! » (Jr 20:7).

Tous ces éléments contribuent à rendre compte du fait que je suis aujourd’hui chrétien. Mais on peut aussi y voir, dans la foi, les signes d’un Dieu qui appelle en sollicitant toutes les dimensions de l’être humain.

Pour ma part, j’ai d’ailleurs davantage conscience d’avoir été choisi par le Christ que de l’avoir moi-même choisi !

III- « Quel regard le chrétien est-il invité à porter sur les autres religions ? »

Il est aisé de le constater, le regard porté par la théologie chrétienne sur les religions non-chrétiennes a varié au cours des siècles, tantôt ouvert, le plus souvent fermé. A titre d’illustration de la fermeture, qu’on songe ici aux interprétations simplistes et abruptes de la formule : « Hors de l’église, pas de salut » (un principe qui, au départ, ne visait pas les croyants des autres religions, mais les chrétiens tentés par le schisme et l’hérésie). En revanche, la position d’un Justin, d’un Clément d’Alexandrie ou d’un Irénée (pères de l’église des 2ème et 3ème siècles), voire d’un Augustin, témoignent d’une toute autre ouverture. N’est-ce pas par exemple Saint Justin qui déclarait que ce que l’Ancien Testament avait été pour les Juifs à titre de préparation au Christ, Platon l’avait été pour les Grecs ?

Pour comprendre ces oscillations, il faut noter la difficulté théologique penser ensemble ces deux principes centraux de la foi chrétienne selon lesquels, d’une part Dieu offre en Jésus un salut universel, et d’autre part « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom que celui de Jésus pour être sauvé » (Ac 4:12).

C’est ce qu’affirme, à chaque page et sur tous les tons, le Nouveau Testament. Outre l’affirmation de 1 Tm 2:4, on peut relire en ce sens : Mt 25:31-46 ; Jn 3:17 ; Jn 12:3 ; Ac 10:36, 44-48 ; Ac 17:24-31 ; Col 1:15-20 ; Ep 1:3-13 ...etc.

Le Royaume dont parle Jésus et qu’il inaugure en sa propre personne est une réalité qui déborde largement, dans le temps et dans l’espace, l’église chrétienne. St Jean n’écrit-il pas : « Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu » ? (1 Jn 4/7). Des hommes et des femmes appartenant à d’autres religions ou faisant même profession d’athéisme peuvent faire la rencontre de Dieu : « ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ! »

Cela ne veut pas dire qu’ils sont « chrétiens sans le savoir » ! Ce serait une très désagréable et inutile opération de récupération : est chrétien celui qui est baptisé et qui confesse que Jésus est le Christ. Les « chrétiens qui s’ignorent » ne sont donc pas chrétiens. Mais les portes du Royaume leur sont ouvertes, comme à tout homme.

Lors du concile Vatican II, l’église opéra une profonde conversion - que ne lui pardonnent toujours pas les disciples de Mgr. Lefèvre ! - en reconnaissant que la Vérité du Christ Sauveur débordait de beaucoup l’église catholique romaine. S’agissant des religions non-chrétiennes, la déclaration « Nostra aetate » affirme même : « L’église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de voir, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de cette vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est »la voie, la vérité et la vie« , dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. »

Allant plus loin encore, certains théologiens reconnaissent que le Royaume inauguré en Jésus, non seulement ne se réduit pas à la seule église catholique romaine, mais encore déborde la personne même de Jésus : parce que située dans notre histoire précaire, la révélation de Dieu en Jésus, ne peut être que contingente, fragile et limitée. Le théologien Edward Schillebeecxk note ainsi que « la particularité et l’identité du christianisme - cette association constitutive de la venue définitive ou eschatologique du règne de Dieu et de la personne historique de Jésus de Nazareth - est à la fois sa contingence historique inévitable et donc aussi une limite, une finitude. »

2) « Il n’y a pas d’autre nom que celui de Jésus pour être sauvé »

Cette affirmation de St Pierre devant le Sanhédrin (Ac 4:12) rejoint celle de St Paul : « le Christ Jésus est le seul médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2:5) ou de l’auteur de la lettre aux Hébreux (He 1:1-2). Quant à St Jean, il met sur les lèvres de Jésus une parole inouïe : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne va au Père sans passer par moi. » (Jn 14:6... voir aussi les images de la porte, de la vigne ou du bon berger opposé aux bergers mercenaires en Jn 10:7-9 et 15, 5). L’auteur du livre de l’Apocalypse nous le présente pour sa part comme « l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin » (Ap 21:6).

Il y a là de la part du christianisme une prétention décisive concernant Jésus-Christ, prétention que l’on ne retrouve à ce degré dans aucune autre religion à propos de son fondateur. Si Jésus est en effet, non seulement un sage ou un prophète inspiré par Dieu, mais Dieu lui-même venant en notre histoire une fois pour toutes, sa médiation devient alors incontournable pour tous les hommes, à toutes les époques, sous toutes les latitudes et dans toutes les cultures.

Notons ici que cette affirmation aussi forte qu’audacieuse vise seulement Jésus le Christ, et non le christianisme ou encore l’église. On peut donc, sans avoir recours à la désagréable théorie du « christianisme anonyme », tenir à la fois que des croyants d’une autre religion peuvent être sauvés dans leur propre religion, et que seul le Christ donne ce salut. Il suffit de reconnaître, comme nous y invite la parabole du jugement dernier dans le chapitre 25 de St Matthieu, le Christ lui-même derrière le visage de tout homme. J.P. Lintanf cite à ce propos le cardinal Ratzinger : « Le » sacrement du frère « apparaît comme la seule voie suffisante du salut ; l’homme rencontré apparaît comme cet ’incognito de Dieu’ en lequel se décide le salut de chacun. Qu’un homme connaisse le nom du Seigneur, ce n’est pas là ce qui le sauve, mais qu’il rencontre humainement le Dieu caché dans l’homme, voilà ce qui est requis de lui. » (cité dans le cahier 7/20 des Carnets du Val, page 7).

C’était bien la voie ouverte par le concile, qui évoquait le mystère pascal auquel tout homme, chrétien ou non, pouvait être mystérieusement associé : « En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au mystère pascal. » (Gaudium et Spes, 22, 5)

Sans doute E. Schillebeeckx a-t-il raison de dénoncer une carence de la pneumatologie dans la théologie catholique : « La violence historique effective du christianisme et de sa christologie a sa raison profonde dans notre oubli continuel de la pneumatologie, du logos, du »pneuma« qui souffle où il veut. »

3) Conséquences pour le dialogue avec les autres religions

a) Si Jésus-Christ est bien la révélation plénière de Dieu, il ne peut être mis en concurrence avec le fondateur d’aucune autre religion.

Que Dieu puisse sauver des hommes et des femmes en dehors du christianisme n’enlève rien à la vocation de l’église qui est d’être sacrement (à la fois signe et moyen) du salut, canal privilégié de la grâce de Dieu, communauté par définition missionnaire puisque chargée de faire part d’une bonne nouvelle destinée à tous les hommes : « Allez, enseignez toutes les nations, de tous les peuples faites des disciples, leur apprenant tout ce que je vous ai appris... Et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (finale de l’évangile de St Matthieu).

b) Cette plénitude de la révélation en Jésus peut néanmoins être considérée comme qualitative plus que quantitative.

Cette remarque vaut tout particulièrement pour le regard chrétien porté sur le judaïsme et sur le sens à donner « l’accomplissement des Ecritures » souvent mentionné dans le Nouveau Testament (Mt 1:22 ; 2:15, 17:23 ; 4:14 ; 8:17 ; 13:14-35, etc.). En confondant « accomplissement » et « achèvement », les disciples du Christ sont souvent allés jusqu’à penser que le judaïsme après Jésus avait perdu toute signification historique et religieuse. C’est clore indûment une interrogation sur le destin du peuple juif jadis ouverte par la méditation de St Paul (Rm 11:33-34). Quant à l’Ancien Testament, ce n’est pas seulement, pour un chrétien, le récit d’une histoire qui a précédé Jésus, comme Israël a précédé l’Eglise. Il s’agit d’y reconnaître l’actualité de la Parole de Dieu.

Mais, selon le P. Dupuis, à qui nous empruntons cette formulation, elle peut déborder largement le cadre spécifique des relations judéochrétiennes : « La plénitude qualitative - on dirait mieux d’intensité - de la révélation en Jésus-Christ n’empêche pas, même après l’événement historique, que Dieu puisse continuer à se révéler à travers les prophètes et les sages d’autres traditions religieuses, comme c’est le cas du prophète Mohammed. Dieu s’est révélé, et continue de se révéler dans l’histoire. Cependant, aucune révélation, ni avant ni après le Christ, ne peut ni dépasser ni égaler ce que Dieu a déclaré lui-même en Jésus-Christ, son Fils incarné. »

Le concile admet que l’unique Dieu puisse laisser entendre ses appels à travers d’autres traditions religieuses. La constitution Gaudium et Spes souhaite ainsi qu’un « dialogue confiant puisse nous conduire tous ensemble à accepter franchement les appels de l’Esprit et à le suivre avec ardeur. » (G.S. , 92, 4). C’est dans cet esprit que le pape Jean-Paul II provoqua l’étonnante rencontre d’Assise en octobre 1986 où, pour la première fois, se retrouvèrent des chefs spirituels de toutes les grandes religions du monde.

Tout a été dit en Jésus-Christ, mais la réception de cette révélation n’est pas achevée. L’Esprit promis par Jésus n’a pas fini de conduire les disciples vers la vérité tout entière (cf. Jn 14:26). Ainsi que l’écrit Michel Souchon, « le dialogue interreligieux ferait sans doute un grand progrès si toutes les religions qui vivent d’une révélation acceptaient de reconnaître qu’elles n’ont pas encore tout reçu de ce qui leur a été révélé. Selon un vieux maître hassidique, nous ne savons lire que les lettres noires de la Thora, pas les blancs entre les lettres ». « Dans les temps à venir, disait Rabbi Lévi Yitzhak, Dieu fera la révélation du mystère blanc de la Thora »...

c) Vers une « évangélisation mutuelle » ?

Que le chrétien ait reçu en Jésus-Christ la plénitude de la révélation ne le dispense pas d’écouter lorsqu’il entre en dialogue avec les autres religions ; car il n’a pas le monopole de la vérité. Il doit plutôt se laisser posséder par elle. En fait, son interlocuteur dans le dialogue, même sans avoir entendu la révélation que Dieu a faite de lui-même en Jésus-Christ, peut être plus profondément soumis à « cette Vérité » qu’il cherche encore, et à l’Esprit du Christ qui en diffuse en lui les rayons. Si l’on admet donc que, sous l’influence de l’Esprit de Jésus-Christ, les partenaires du dialogue interreligieux sont appelés ensemble, et l’un par l’autre, à une conversion plus profonde à Dieu, ne pourrait-on pas dire avec J. Dupuis (ouvrage cité, pages 297 et 311) qu’il s’agit là d’une évangélisation mutuelle ? Dans cette perspective, on cessera de considérer la multitude des religions comme un mal que l’on devrait effacer à tout prix et l’on souscrira à ce qu’écrivait le Cardinal Coffy, à l’occasion de l’anniversaire de la publication des deux déclarations conciliaires Nostra aetate et Dignitatis humanae :

« Le dialogue interreligieux n’est pas qu’à deux termes. Il est à trois termes, et le troisième terme c’est Dieu que nous confessons tous, quoique de manière différente, comme créateur, comme Seigneur, et comme notre béatitude, notre fin ultime. Parler de Dieu comme troisième terme du dialogue, ce n’est pas le situer comme un partenaire parmi les autres au même rangque les interlocuteurs. Il est en effet le Tout Autre, le Trois fois Saint, le Transcendant. C’est précisément sa transcendance qui permet le dialogue interreligieux. Si Dieu pouvait se dire dans des paroles et des concepts humains, il ne serait plus Dieu, et il n’y aurait plus cette recherche dans un libre dialogue. Parler de Dieu comme troisième terme du dialogue, c’est Le reconnaître comme Celui de qui nous parlons, parce que Lui, le premier, nous a parlé. C’est le reconnaître aussi comme Celui à qui nous parlons avec des mots, des expressions, des images différents. C’est le reconnaître comme Celui que nous cherchons par des chemins différents, parce que Lui-même est à notre recherche. Le dialogue interreligieux peut être une aide dans cette ouverture à Dieu, qui vient à nous, cette recherche de Dieu qui est à notre recherche. »

Extrait du n° 6 de la revue Chemins de Dialogue pp.183-199,
publication de l’Institut de Science et Théologie des Religions de Marseille (33, rue Paul Coxe, 13015 Marseille)

« Le christianisme parmi les religions du monde »...

On l’aura constaté : il s’agissait de reproduire ici la formulation d’une interrogation courante. Mais un tel titre donné à l’un des paragraphes supposait aussi un choix théologique. Explicitons-le maintenant, quitte à en montrer, pour conclure, la relativité.

Situer d’emblée le christianisme parmi les religions du monde, c’était ne revendiquer pour lui, à priori, aucun statut privilégié et accepter que, au moins dans un premier temps, il puisse être rangé dans le lot des grandes religions de l’humanité, au même titre que le judaïsme, l’islam ou l’hindouisme.

Le risque était double : soit d’occulter le propre de la foi en Christ pour être sûr de ne vexer personne et renforcer chacun dans sa confortable assurance que toutes les religions se valent ; soit, à l’inverse, de sombrer dans une mauvaise apologétique avec la démonstration du camelot qui entend prouver que sa marchandise est meilleure que celle des voisins !

Mais c’était aussi honorer la réalité car - que cela me plaise ou non - les diverses croyances religieuses s’offrent à l’observateur - et même au croyant - dans un contexte de concurrence.

C’était surtout refuser de jouer sur une opposition facile entre les catégories de foi et de religion... la première seule réputée pure, jouissant d’une connotation positive, s’appliquant au christianisme, et la seconde ne désignant alors qu’une invention humaine, lourde d’ambiguïtés, s’efforçant de traduire dans la culture les aspirations spirituelles des hommes ou d’un peuple. Ce serait réduire le judaïsme ou l’islam à des caricatures que de n’y voir que des pratiques en niant la foi qui donne sens à ces pratiques... Et ce serait une curieuse conception du christianisme que de lui dénier le droit de se traduire dans des pratiques religieuses !

Mais, pour le coup, placer d’emblée le christianisme parmi les religions, c’est peut-être souligner trop fortement ce qui peut les faire se ressembler, en ne faisant pas suffisamment droit à l’originalité et la spécificité de la « voie » chrétienne (Ac 9:2 ; 16:17 ; 18:25-26... etc.) qui témoigne d’un salut offert en Jésus à tout homme, et pas seulement aux adeptes d’une religion !

D’aucuns, y compris parmi d’éminents théologiens, répugnent à qualifier purement et simplement le christianisme de « religion ». Le mot de la fin pourrait ainsi revenir à l’un d’entre eux, devenu tout récemment archevêque de Strasbourg : "si l’on veut être logique avec la foi chrétienne lorsqu’elle confesse Jésus comme Christ, c’est-à-dire comme vrai Sauveur du monde et propre Fils de Dieu, comme la révélation de Dieu qui est identiquement le salut du monde, alors le prix à payer est de dire que ce n’est pas formellement comme institutions religieuses que les religions du monde sont pertinentes pour proposer le salut, le médiatiser, l’opérer.

Mais, à l’inverse, accordant une importance et une portée aussi uniques au christianisme, il y a aussi un prix à payer pour lui, si l’on veut ouvrir à d’autres qu’à ses membres directs - concrètement à tous les hommes - la possibilité réelle de salut qu’il est réellement seul à médiatiser. Ce prix est le suivant : il ne doit pas se considérer lui-même comme étant fondamentalement une religion. la religion qui serait la meilleure, qui serait « absolue » ; mais religion quand même, c’est-à-dire : agencement et articulation de rites et de croyances qui disqualifient d’eux-mêmes ceux qui ne les pratiquent ou ne les professent pas. Il doit fondamentalement se définir par quelque-chose qui - par lui certes, mais réellement - est de soi accessible à tout homme : par un type de proposition (de la part de Dieu) et de démarche ou d’accueil (de la part de l’homme) qui peuvent être au moins vécus, sinon (re)connus par tout homme. C’est en cela que doit consister le contenu fondamental de son dogme, et à cela que doit renvoyer la dynamique fondamentale de son culte. Si par ce qu’il comporte de croyances et de rites il est aussi une religion, il n’est pas fondamentalement religion. Ou alors il faut dire qu’il est la religion en laquelle s’incarne et doit s’incarner autre chose, à savoir l’évangile."


Pour prolonger la réflexion :

- GAUCHET,Marcel, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985
Collectif « Le christianisme parmi les religions du monde » Concilium n°203, Paris, Beauchesne, 1986.
- KüNG, Hans, Le christianisme et les religions du monde, Paris, Seuil, 1986
- DUPUIS, Jacques, Jésus-Christ à la rencontre des religions, Paris, Desclée, 1989, Coll. « Jésus et Jésus-Christ » n°39
- DUPUIS, Jacques, L’église, le Règne de Dieu et les autres in Revue de l’Institut Catholique de Paris (avril-juin 1993) pp.95 à 119
- Collectif, Christianisme et religions : un dialogue exigeant, Lumière et Vie n°222 (avril 1995)
-  Le Dalaï-Lama parle de Jésus. Une perspective bouddhiste sur les enseignements de Jésus,Paris, Brepols, 1996
- Cardinal COFFY, Le dialogue interreligieux, Extrait du n°6 de la revue Chemins de Dialogue pp.183-199 publication de l’Institut de Science et Théologie des Religions de Marseille (33, rue Paul Coxe 13015 Marseille). Article reproduit dans la revue Esprit et Vie n°51 (19 décembre 1996).
- FÉDOU, Michel, Les religions selon la foi chrétienne, Paris, Cerf-Médiaspaul, 1996
- SESBOüE, Bernard, La Déclaration Nostra Aetate sur les religions non-chrétiennes dans La Parole du salut, Histoire des Dogmes, tome 4, Paris, Desclée, 1996 .- chapitre 14, pp.580-599
- SOUCHON, Michel, Les religions révélées sont-elles par nature intolérantes ? dans la revue Croire aujourd’hui n°26 (1er avril 1997)
- Commission Théologique Internationale, Le christianisme et les religions, Rome, 1996, document publié dans la Documentation Catholique n°2157 (6 avril 1997)
Comité épiscopal Français pour
les Relations avec le Judaïsme, Lire l’Ancien Testament. Contribution à une lecture catholique de l’Ancien Testament pour permettre le dialogue entre Juifs et Chrétiens, Documents-épiscopat n°9 (juin 1997)
- DORÉ, Joseph, Les religions et le salut, dans la revue Prêtres diocésains n°1351 (août-septembre 1997)
-  - Les religions source de violence, n°272 de la revue Concilium (octobre 1997)
-  - Qu’est-ce qu’une religion ? n°160 de la revue L’actualité religieuse (15 novembre 1997)

 
Philippe LOUVEAU

A longtemps fait partie de l’équipe de PSN, est aujourd’hui curé de la paroisse St Cyr-Ste Julitte et responsable du secteur pastoral de Villejuif (diocèse de Créteil) - France

plouveau gmail.com
(re)publié: 31/03/1998