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Théorie et pratique de l’interreligieux

Le Dialogue interreligieux : aujourd’hui, demain et après-demain ?

La question qui m’est ici posée est difficile : il faut éviter la science-fiction en ce domaine. Après l’attentat du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center de Manhattan, les ondes de choc qui en ont découlé risquent de produire elles aussi quelques ravages. La peur n’est pas bonne conseillère, et les chrétiens doivent être parmi les premiers à réagir contre tous les amalgames injustifiés et nuisibles. Les politiques ont commencé, en demandant de ne pas parler de « croisade », ni de choc des cultures ou des civilisations. Ce faisant, ils ont été bien inspirés. Mais il ne s’agit pas seulement de faire la distinction entre Islam et fondamentalisme islamiste. Derrière peut toujours se réveiller, dans nos sociétés sécularisées, l’équation plus ou moins inconsciente : « religion = violence ». Le traumatisme remonte à nos guerres de religion du XVIe siècle, bien avant les débats entre l’Eglise et l’Etat qui datent de la Révolution française. Si « la religion » (et chez nous d’abord le christianisme) n’est pas ce qui permet de surmonter la violence mais y conduit, si « la religion » est ce qui divise au lieu de rapprocher les hommes, dans la poursuite d’un idéal que tous puissent partager, alors il y a péril en la demeure. Tel est donc le premier chantier, immédiat, à notre portée dans la convivialité quotidienne, pour le dialogue interreligieux. Vivons et pratiquons la paix et le partage auxquels nous invite l’Evangile.

On connaît la traditionnelle répartition des quatre niveaux de dialogue : celui de la vie en commun (dans les quartiers, les écoles, les lieux de travail, etc.) ; celui de l’action commune (en faveur de la justice, de la solidarité, etc.) ; celui aussi de la prière (que l’on soit simplement « ensemble » pour prier, ou bien que l’on puisse prier ensemble, c’est-à-dire partager une même prière). Reste alors le quatrième niveau du dialogue, celui que pratiquent les spécialistes qui s’y consacrent : la réflexion théologique. Que peut-on dire, à ce quatrième niveau, pour aujourd’hui, demain, et après-demain ? Voici ce que je me risquerais à dire, comme théologien catholique.

Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle phase. Comme l’a bien montré Maurice Pivot, il y a eu un premier temps, au moment du Concile, où il a d’abord fallu, presque en urgence, convertir les mentalités, et redonner aux chrétiens une bonne estime des autres religions, avec tout ce qu’il peut y avoir en elles de bon, de vrai, et saint (de vraie prière). Et s’apercevoir que la lutte contre l’idolâtrie commençait aussi et d’abord en nous-mêmes, avec un discernement que rend possible l’Evangile. La force des chrétiens est, sans justement se croire plus fort que les autres, d’oser (et c’est bien cela qui est extraordinaire !) annoncer une Parole tout en sachant que, les premiers, elle les juge...

Une deuxième période a suivi, peut-être trop préoccupée, dans la recherche, de savoir si et dans quelle mesure « les autres » étaient sauvés, et par conséquent ce que valait par comparaison la voie chrétienne. En tout cas, en trente ans, de 1970 à 2000, des avancées spectaculaires ont eu lieu : la rencontre d’Assise, en 1986, et toutes sortes d’autres rencontres symboliques fortes. A progressé une meilleure prise en compte de la valeur des traditions religieuses elles-mêmes, et non plus seulement de la droiture des consciences individuelles. Aujourd’hui, pour la recherche, une nouvelle phase commence de s’esquisser, dans laquelle il s’agit pour les chrétiens de se demander ce qu’il y a, à partir des fondements mêmes de leur propre foi, qui exige d’eux d’entrer en dialogue, au nom de l’Evangile lui-même, pour son annonce, pour partager la joie que donne de suivre le Christ. Le temps est venu par ailleurs de ne plus parler en général, mais d’entrer en dialogue de manière précise et concrète, tradition par tradition, courant par courant, en regardant les différences internes et les spécificités de chacun, rite par rite, sans simplifier la complexité des écrits fondateurs, les nuances culturelles, les variations historiques, etc. Bref, un travail minutieux, patient, qui ne tiendra que par la passion de la rencontre, dans la charité et la vérité.

Demain, précisément, le chantier de la « vérité » ne pourra être contourné. Il est en partie d’ordre philosophique. Cette idée qui a l’air si simple : la vérité, est en effet fondatrice (on ne croit pas, on ne pratique pas une religion, si l’on n’estime pas vrai ce à quoi l’on adhère) ; mais en même temps, la vérité n’est pas une question abstraite, et aussitôt cela la rend très complexe. Par exemple, réalisons-nous si facilement que la vérité n’est pas seulement de l’ordre du discours, avec les requêtes contemporaines, en tension interne, d’objectivité et d’idées claires d’une part, de vécu et de ressenti émotionnellement d’autre part. Mais qu’elle est aussi d’ordre éthique, dans l’existence, quand il s’agit non plus seulement de dire vrai mais d’être vrai, en particulier en laissant l’autre devenir vraiment sujet de sa propre existence. Et avons-nous compris que les chrétiens ne parlent pas seulement de « dire vrai » et « d’être vrai », mais qu’ils nomment la Vérité comme étant Quelqu’un : Jésus le Christ, une personne, et que dès lors cela change tout. La Vérité, alors, on sait l’identifier, elle est ferme et précise, mais on ne peut en être propriétaire et mettre la main dessus. Elle est plus grande que nous. Par ailleurs, elle est montrée, attestée, sur la croix : ce qui est dire que Dieu fait corps, et fera toujours corps, avec tout homme de souffrance, l’exclu, l’humilié, le pécheur lui-même. Dès lors, la non-vérité par excellence, pour la foi chrétienne, est l’oubli de ceux-là avec qui Dieu lui-même fait corps en la personne de Jésus.

Demain il conviendra aussi de réfléchir davantage à ce que l’on appelle « spiritualité », « vie spirituelle » : la requête semble très forte chez nos contemporains, mais on y trouve de tout : une quête de soi, des techniques d’ascèse ou de maîtrise du corps, un souci de relaxation ou du moins d’un monde moins stressant quand tout vous pousse à être toujours plus performant, des religiosités diverses, la fascination d’un « ailleurs ». Pour les chrétiens, un « discernement des esprits » s’impose, qui est constamment rapporté à l’imitation du Christ, et qui comprend la recherche de Dieu comme ne nous dispensant jamais de nos responsabilités historiques, au ras du quotidien le plus modeste.

Demain encore, pour le dialogue interreligieux et à l’échelle de la planète, la première question restera bien celle du partage : des ressources, des informations et du savoir, de la technologie - et, dans bien des cas, ne serait-ce que pour survivre, afin d’éviter un écart toujours croissant entre ceux qui ont accès aux biens de toutes sortes et ceux qui manquent même des biens de toute première nécessité. Pour cela il faudra bien réfléchir ensemble aux effets des traditions religieuses humaines : invitent-elles à sacraliser ou absolutiser le sol, la race ou l’ethnie, voire -dans leurs versions sécularisées- le bien-être et finalement le pouvoir et l’argent, la supposée « réussite » ; ou bien invitent-elles au respect de la dignité des personnes, au partage et à l’entraide, à la lutte - sage et prophétique à la fois- contre toutes les formes d’égoïsme et de mort ?

Peut-on se risquer à parler d’après-demain ? Demain est déjà tellement plein d’imprévus, que, précisément, nous ne pouvons identifier à l’avance ! Après-demain, en tout cas, invite, à partir d’une situation contrastée, où l’individualisme le plus fort se conjugue avec les moyens de communication les plus puissants (comme le Net...), à ne pas négliger l’entre-deux, celui des solidarités immédiates sur les lieux d’habitat, de travail, de temps libre, etc. L’écran est merveilleux, qui nous met en relation avec l’autre ; l’écran est redoutable, qui s’interpose entre l’autre et nous, le filtre selon ce qui nous plaît, nous permet de le faire disparaître quand nous en avons assez. Le dialogue véritable est engagement mutuel, dans la durée et dans le concret, il appelle comme vérification le vécu de solidarités réelles. Le lieu d’accès à la foi, à la religion vraie, est toujours le lieu où des libertés s’engagent solidaires...

 
François BOUSQUET

Prêtre du diocèse de Pontoise, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Institut catholique de Paris.

François BOUSQUET

Prêtre du diocèse de Pontoise, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Institut catholique de Paris.

(re)publié: 01/04/2011
1ère public.: 30/09/2001