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Théorie et pratique de l’interreligieux

Dialogue interreligieux et mouvement de jeunes

Jean-Marc Aveline [1] propose quelques éléments d’analyse et de réflexion sur les enjeux liés à la présence des Scouts de France dans les quartiers populaires, dans un contexte qui est non seulement laïcisé et sécularisé, mais aussi multiculturel et plurireligieux. Il le fait en tant que prêtre et théologien catholique, engagé depuis plusieurs années, au niveau universitaire, dans la vie d’un institut de formation (l’ISTR de Marseille) spécialement chargé de réfléchir et de proposer des formations sur le dialogue interreligieux, et plus précisément sur les questions que pose à la foi chrétienne l’expérience concrète de la pluralité des religions.

1. Le contexte

La question de l’éducation dans une société multiculturelle et plurireligieuse, doit être envisagée dans le cadre plus large de l’évolution du religieux dans notre culture.

L’indifférence religieuse

Même si, contrairement à ce qu’avait espéré la philosophie des Lumières, la religion n’a pas succombé à l’hostilité du tribunal de la raison, il reste que la sécularisation, corrélative de l’avènement d’une civilisation moderne dominée par la rationalité scientifique et tech-nique, a fait largement son oeuvre dans les sociétés occidentales et spécialement en France. Alors qu’en 1966, 89 % des Français déclaraient appartenir à une religion et 10 % s’affirmaient sans religion, trente-deux ans plus tard, les pourcentages respectifs se montent à 55 % et 45 %. Les « sans religion » sont nettement majoritaires chez les moins de cinquante ans, atteignant même 63 % des 18-24 ans. Si l’on tient compte de l’évolution probable depuis 1998, on peut affirmer que pour la première fois depuis des siècles, il y a autant, voire plus de Français hors des religions qu’en leur sein. Par comparaison, seuls 5 % des Américains se disent « sans religion ».

Mais l’analyse doit être plus fine, car les « sans religion » ne sont pas forcément des personnes « sans quête spirituelle », le changement de vocabulaire exprimait justement que le refus des religions n’est pas assimilable à une totale absence de recherche spirituelle. (...)

L’indifférence religieuse, qui constitue un fait massif de nos sociétés, exprime souvent un refus des religions au sens restreint, mais pas nécessairement un rejet de toute préoccupation ultime.

Un tel concept élargi de religion, qui invite à un dépassement de la séparation traditionnelle entre le sacré et le profane, entre la religion et la culture, s’appuie sur une définition très ouverte de ce qui est en jeu dans l’attitude religieuse. La religion, c’est alors, selon la formule de Tillich, « le fait d’être saisi par une préoccupation ultime, une préoccupation qui rend toutes les autres préoccupations provisoires » et qui se comprend elle-même comme la recherche d’une « réponse à la question du sens de la vie ». (...)

On peut en outre, avec certains sociologues, s’interroger sur la pertinence des prépositions « avec » ou « sans » pour désigner aujourd’hui le rapport de nos contemporains à la religion. Comme le disait déjà Jean-Marie Donégani dans un ouvrage paru en 1993, « Désormais, tout le monde est à la même enseigne, la plupart des gens bâtissent leur propre système de sens comme ils l’entendent, à partir de l’ensemble des références existantes. » On en arrive à ce que certains appellent une « religiosité sans Dieu » corrélative d’une étonnante fluidité des appartenances religieuses.

La fluidité des appartenances religieuses

La mondialisation a, du point de vue religieux, une double conséquence à laquelle il nous faut être attentifs. D’une part, le processus de globalisation est aussi un processus d’uniformisation qui tend à sacrifier les identités anthropologiques, culturelles et religieuses sur l’autel de la rentabilité économique. La culture qu’induit le nouvel ordre économique mondial, culture placée sous le signe du consumérisme et entièrement dévouée aux lois du marché, induit l’idée d’un relativisme de la vérité et tend à considérer les diverses créations de l’ordre culturel et religieux comme de simples objets de consommation. D’autre part, et par réaction à ce premier mouvement, la mondialisation suscite aussi un phénomène de fragmentation, qui engendre des crispations identitaires et ethniques, se traduisant dans le domaine de l’économique et du politique, du culturel et même du religieux.

J’ajoute que la profonde et dramatique inculture religieuse de nos contemporains favorise un bricolage souvent surprenant entre des croyances ou des pratiques détachées de leurs lieux d’origine. Cela a au moins deux conséquences. D’une part, les croyances sont flottantes et leurs frontières tellement fluides qu’elles peuvent coexister ou même fusionner sans égard à leur incompatibilité, dans une religiosité de plus en plus syncrétiste. D’autre part, l’inculture religieuse favorise les amalgames faciles, entre islam et islamisme par exemple, ou entre christianisme et Occident, et rend les personnes plus vulnérables à une utilisation politique du facteur religieux, jouant sur des stéréotypes d’autant plus crédibles que l’inculture est grande. D’où l’importance d’une prise en considération de l’apprentissage fragile de la rencontre interreligieuse et des enjeux politiques du dialogue interreligieux.

L’apprentissage de la rencontre interreligieuse

Certes, nous vivons actuellement un fascinant et inédit brassage des croyances, mais il importe de remarquer que ce brassage peut générer plusieurs postures, dont trois me paraissent caractéristiques : ou bien la fusion dans une religiosité globale mondialisée, adaptée au nouvel ordre économique et favorisant un « supermarché du croire » s’appuyant sur un certain relativisme de la vérité ; ou bien la crispation identitaire, avec ses dérives d’intolérance, voire de fanatisme et d’intégrisme (il pourrait y avoir, suite aux événements, une crispation identitaire chrétienne, par souci de défendre des valeurs dont le christianisme est, à bien des égards, la source) ; ou bien encore, la posture du dialogue, de la rencontre et de la coopération, au-delà même de la tolérance.

Mais la situation est plus complexe encore, tant il est vrai que toute religion est facilement instrumentalisable au service d’intérêts politiques hégémoniques. Je ferai, à ce sujet, trois remarques. La première, c’est que les religions sont toujours tentées par l’absolutisation : d’elles-mêmes. (...)

La deuxième remarque, c’est que chaque fois qu’une religion succombe à cette tentation de se prendre e11e-même pour l’absolu qu’elle est censée annoncer, s’élève en elle-même ou hors d’elle-même, une contestation de cette prétention. (...) Il faut donc nous souvenir que la religion, en tant que réalité humaine, est foncièrement une réalité ambiguë ; elle peut devenir la meilleure ou la pire des choses.

Enfin, la troisième remarque porte sur la relation entre laïcité et religions, relation à lire dans les deux sens. D’une part, la laïcité se doit aujourd’hui de reconnaître la place du religieux dans la culture, et donc de reconnaître la dimension religieuse, et souvent plurireligieuse, de toute culture. D’autre part, les religions ont besoin de la laïcité, c’est-à-dire d’une considération externe, non confessionnelle, du fait religieux, tant le rapport à l’absolu, qui caractérise la dimension religieuse, est susceptible d’engendrer le meilleur (charité, compassion, aumône, justice...) comme le pire (totalitarismes, fanatismes, intégrismes...). Le défi actuel consiste donc à passer d’une laïcité antireligieuse à une laïcité de débat, une laïcité favorisant la rencontre interreligieuse comme l’une des composantes essentielles de la paix civile et internationale.

Cette double prise de conscience, de l’ambiguïté des religions d’une part, et cependant de la responsabilité historique qui leur incombe d’autre part, dans leur relation avec la laïcité et dans leur relation entre elles, en dépit de leur ambiguïté, nous conduit à approfondir les fondements théologiques de l’engagement de l’église catholique en faveur de la liberté religieuse et du dialogue interreligieux.

2. L’Eglise catholique et le dialogue interreligieux

L’engagement de l’église catholique dans le dialogue interreligieux repose sur une réflexion théologique et pastorale, conduite lors du concile Vatican II. C’est en approfondissant sa propre foi, en cherchant à mieux comprendre son identité, sa vocation et sa mission dans le monde, que 1’église, pour la première fois de son histoire, s’est interrogée en concile sur son attitude à1’égard des autres religions. Le résultat de cette réflexion a été exprimé dans la déclaration conciliaire « Nostra aetate », promulguée le 28 octobre 1965 :

« L’église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent beaucoup de ce qu’elle même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes. [...] Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et la collaboration avec ceux qui suivent d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socioculturelles qui se trouvent en eux. » (...)

La solennité et l’insistance de ces initiatives nous invitent d’ores et déjà à retenir deux choses. Tout d’abord, l’engagement dans le dialogue interreligieux n’est pas, pour un catholique, quelque chose de facultatif. Cet engagement fait partie de la mission de l’église. Ensuite, cet engagement doit être mûrement réfléchi et s’accompagner d’une solide formation, pour éviter les deux dérives, aussi dangereuses l’une que l’autre, des amalgames réducteurs et de la naïveté candide : tout n’est pas vrai et saint dans toutes les religions, et le critère de1’évangile doit être appliqué à1’égard des religions, comme d’ailleurs il doit1’être, avec une égale rigueur, à l’égard du christianisme lui-même, pouvant dès lors entraîner, de la part de l’église, un réel effort de repentance. (...)

Malheureusement, force est de constater que ces orientations importantes du Concile Vatican II sont, encore aujourd’hui, souvent ignorées ou peu considérées par beaucoup de chrétiens.(...)

J’ajoute que ces lignes prennent, ces jours-ci, une grande actualité. En effet, dans notre situation actuelle, les religions, spécialement les trois monothéismes, ont un rôle important à jouer, une responsabilité historique à assumer. La question leur est souvent posée : les religions sont-elles fauteurs de troubles ou facteurs de paix ? Favorisent-elles les replis identitaires ouvrant à tous les fanatismes intégristes, ou bien peuvent-elles devenir un vecteur puissant de cohésion sociale, dans le respect des identités et l’apprentissage de la rencontre et du dialogue ? Et devant ce nouveau défi, quelle est la responsabilité des mouvements de jeunesse ? Ne sont-ils pas invités à faire place, dans leurs projets éducatifs, à une véritable pédagogie de la rencontre et du dialogue ?

3. Le rôle que peut jouer un mouvement comme le vôtre

Le respect de la dignité humaine

Les événements du 11/09/01 nous l’ont douloureusement rappelé : l’être humain est capable des pires violences à l’égard de ses semblables. Or la violence n’est pas un phénomène marginal dans la vie des hommes. Présente partout, elle s’accentue cependant lorsqu’un groupe humain en vient à craindre qu’un autre groupe humain, différent par ses moeurs, ses coutumes ou sa religion, ne constitue une menace pour sa propre identité. Et la violence devient plus dangereuse encore si elle cherche sa justification dans l’espace religieux, car cette justification devient alors absolue, ne souffrant aucune contradiction.

Dans toutes les religions, l’intolérance fanatique des « combattants de Dieu » fait peu de cas du principe évangélique du « sacrement du frère » !

C’est alors que prend tout son sens une éducation au respect de la dignité humaine. Un projet pédagogique imprégné d’évangile ne saurait négliger cette insistance de la foi chrétienne sur1’unité de la famille humaine, unité que n’a cessé de proclamer le concile Vatican Il. Lorsqu’il parle de l’église, le concile dit qu’elle est « le sacrement de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». Dès son origine, l’église se caractérise par le fait qu’elle est une réalité multiple, plurielle, composée, comme dit saint Paul, de juifs et de païens.

Éduquer au respect de la dignité humaine, c’est mettre en oeuvre une pédagogie du respect de soi et du respect de l’autre, un apprentissage du courage et de l’humilité qui consiste à se tenir en vérité devant l’autre homme(...) L’un des défis pour l’éducation dans notre société est bien de favoriser l’émergence de personnes humaines à part entière, dans toutes les dimensions intellectuelle, affective, relationnelle et spirituelle qui les constituent. Il nous faut nous interroger : quel est le sens de la personne qui transparaît à travers nos choix pédagogiques et éducatifs ?

Une éducation à la rencontre et au dialogue

Et si c’était le moment de donner corps au troisième mot de la devise française : la fraternité ?

Il me semble qu’une éducation à la rencontre et au dialogue passe non seulement par l’apprentissage, déjà très important, d’une vraie fraternité citoyenne, capable d’un regard cri-tique à l’égard d’une société de compétition basée sur la réussite à tout prix avec toutes les idolâtries inhérentes de l’argent, du pouvoir et de la corruption, mais aussi, au sein d’un mouvement de jeunesse, par l’apprentissage de la rencontre interculturelle et interreligieuse. S’engager dans le dialogue interreligieux, ce n’est pas viser une unité des religions, ce n’est pas affirmer que toutes les religions se valent, ce n’est pas non plus prétendre que le christianisme serait la meilleure des religions, mais c’est ceci, qui tient en trois mots : hospitalité, discernement, confiance.

Hospitalité : parce qu’il s’agit d’une aventure où l’on est à la fois celui qui accueille et celui qui est accueilli, sachant qu’il y a trois conditions pour qu’il s’agisse d’un vrai dialogue : assumer les différences, accepter la réciprocité et se tenir devant Dieu, qui est le troisième terme du dialogue.

Discernement : parce que, comme je l’évoquais tout à l’heure, tout n’est pas vrai et saint dans toutes les religions, et que la naïveté ne fait rien avancer. Au coeur de la foi chrétienne, il y a le Mystère de la Croix, sur lequel viennent buter tous nos besoins d’évidences sur Dieu. La foi est une libre adhésion à la non-évidence de Dieu, et le silence du calvaire vient critiquer toutes les fausses évidences sur Dieu distillées par les religions et plus encore par les sectes. La foi est libre adhésion à la non-évidence de Dieu, dans le double pressentiment que le non-sens de la mort ne dit pas la vérité ultime de la vie et que le vrai sens, non évident, de la vie, est de la donner.

Confiance : parce que l’Esprit Saint, l’Esprit de Jésus Christ, souffle où il veut et inspire toute prière authentique. C’est lui qui ne cesse de précéder les pas des disciples du Christ et de les appeler à la rencontre.« On découvre Dieu dans la rencontre qu’il suscite », écrivait Michel de Certeau. N’est-ce pas une bonne base pour nos projets éducatifs ?

Une éducation à l’expérience spirituelle

(...) Les jeunes d’aujourd’hui me semblent plus que jamais désireux d’être accompagnés dans une véritable aventure spirituelle. C’est avec eux que s’inventent de nouvelles formes de vie du christianisme, à la faveur du développement de dynamiques spirituelles étonnantes. Même si beaucoup de repères ont disparu et bien des certitudes ont vacillé, les yeux de la foi ne sauraient réduire le monde à un désert spirituel. Il se pourrait même que la diversité culturelle et religieuse importe moins, pour les jeunes d’aujourd’hui, que1’absence de traditions stables de référence et la nécessité d’inventer de nouvelles traversées spirituelles, pour lesquelles ils recherchent des guides qui soient aussi sûrs que humbles. Comment s’orienter dans ce flux incessant d’images où se mêlent les cultures et les références religieuses ? à quoi se tenir ? Comment exprimer cette quête spirituelle qui ne se connaît pas elle-même ?

N’est-ce pas l’une des tâches d’un mouvement comme le vôtre que d’aider à vivre ces traversées spirituelles sur le terrain même de la vie, en apprenant le respect de soi et des autres, en invitant à la connaissance et à la rencontre de l’autre ?

Conclusion

Plus que jamais, le monde a besoin d’espérance, et éduquer est bien l’une des plus grandes et des plus belles passions d’espérance.

(...) Ce qui nous caractérise, ce n’est pas ce que nous faisons ou disons ; c’est que nous le fassions ou le disions au nom de Jésus Christ. Telle est notre seule spécificité ; c’est pourquoi nous n’avons pas de leçon à donner, mais simplement un témoignage qui ajuste au quotidien notre action à notre foi.

Un des plus grands services que le peuple de Dieu est appelé à rendre aux hommes d’aujourd’hui est sans doute de porter, envers et contre tout, un regard d’espérance sur le monde, un parti-pris d’espérance qui trouve sa source dans le regard d’amour que Dieu lui-même, depuis les origines, porte sur sa création.

« De même que la pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, dit le Seigneur, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange, ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission » (Is 55).

Je termine, comme je le fais souvent, mais aujourd’hui ce texte a une saveur prophétique, par un court extrait d’une conférence de Christian de Chergé :
« Chrétiens et musulmans, nous avons un besoin urgent d’entrer dans la miséricorde mutuelle. [...] Cet exode vers l’autre ne saurait nous détourner de la Terre Promise, s’il est bien vrai que nos chemins convergent quand une même soif nous attire au même puits. Pouvons-nous nous abreuver mutuellement ? C’est au goût de l’eau qu’on en juge. La véritable eau vive est celle que nul ne peut faire jaillir, ni contenir. Le monde serait moins désert si nous pouvions nous reconnaître une vocation commune, celle de multiplier au passage les fontaines de miséricorde. »

Puissent cette journée nous aider à devenir, pour les jeunes dont vous avez la charge, de fraternels puisatiers de l’eau de Dieu, l’eau vive d’une invincible espérance.

 

[1Ce texte est l’essentiel de l’exposé qui a été prononcé par l’auteur lors de la rencontre « Fratercité » du 1er septembre 2001 sur le thème « Scoutisme en quartier populaire », en partenariat avec l’hebdomadaire « La Vie ».

Jean-Marie AVELINE

Prêtre, directeur de l’ISTR de Marseille.

Jean-Marie AVELINE

Prêtre, directeur de l’ISTR de Marseille.

(re)publié: 01/01/2014
1ère public.: 01/09/2001