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La lecture de la Bible sur le chemin de l’unité des chrétiens

Qui veut surmonter le conflit qui oppose les Églises chrétiennes depuis la réforme au 16e siècle se voit obligé, à la manière du juif Jésus et de la femme samaritaine, de remonter à la source commune qui les relie au-delà de toute séparation douloureuse. Pour Jésus et la femme, c’est auprès du puits de Jacob, ce père des Juifs et des Samaritains, qu’ils pourront boire « l’eau vivante », se rencontrer et se raconter leurs parcours de foi particuliers avant de s’engager dans le dépassement nécessaire des lieux de culte qui s’excluent mutuellement et de se mettre en route vers l’adoration en esprit et vérité du Père céleste (Jn 4,1-42). Se mettre à la recherche de notre source commune suppose d’abord que l’on ressente la soif de l’eau qui donne vie et que l’on identifie le puits qui peut répondre à la soif la plus fondamentale des personnes humaines. Dans la croyance chrétienne, la soif de Dieu trouve réponse dans la Parole de Dieu qui est Jésus-Christ, dont témoignent en premier lieu les Saintes Écritures, l’Ancien et le Nouveau Testament, reconnus eux aussi « Parole de Dieu ».

Écriture et Tradition

Tant du côté protestant que du côté catholique, les querelles qui ont opposé Écriture et Tradition sont en voie d’apaisement. En effet, on admet que la Tradition apostolique précède le canon des Écritures, et que les Écritures, reconnues par les communautés chrétiennes, constituent la forme d’autorité de la fixation de la Tradition. La vie de l’Église est appelée à se développer en dialogue avec ce pôle de référence obligé, que ce soit à l’intérieur des différentes Églises ou confessions ou entre elles. Les cris de guerre « sola scriptura » et « Tradition indépendante des Écritures » se voient progressivement nuancés, comme en témoignent déjà en 1963 le texte « L’Écriture, la Tradition et les traditions » de la IVe Conférence de « Foi et Constitution » (Montréal) du côté protestant et en 1965 la constitution sur la révélation divine « Dei Verbum » du côté catholique. Autre signe, plus récent, de cette évolution est l’édition de la Stuttgarter-Erklärungsbibel de la traduction de Martin Luther avec introductions et explications (1992), alors que les éditions protestantes de la Bible ne comportaient d’habitude que le texte biblique, voulant favoriser par là le contact direct du lecteur avec la Bible, sans médiation de traditions d’interprétation.

Et pourtant, la question fondamentale reste posée. Comment discerner et respecter la distance entre la « Parole de Dieu », reconnue comme vérité et exigence absolue, d’un côté, et les « traditions », pistes de lecture, de compréhension et d’actualisation du texte biblique, qui ont une valeur contextuelle certes, mais qu’il faut évaluer et vérifier à la lumière de la grande Tradition des Églises, de l’autre côté ? Comment négocier le dépassement difficile mais nécessaire des traditions humaines sincères mais limitées, en cherchant à cheminer sous l’inspiration de la Parole de Dieu dans de contextes de vie en changement constant ? Déjà dans le NT, cette recherche fut une opération délicate, comme en témoignent aussi bien les controverses sur les règles de pureté ou sur le commandement du soutien de ses vieux parents en Mc 7,1-23 que la polémique autour de la relativisation de la loi juive en général et de la circoncision en particulier dans l’épître aux Galates. Trouver réponse concrète à ces questions reste pour nous un défi important qui interpelle l’engagement et la responsabilité de l’ensemble de la communauté chrétienne et exige une grande humilité de la part de chacun et de chacune.

La question du canon des Écritures

Afin d’être en mesure de remonter à la source commune des Écritures, il faut que l’on se mette d’accord sur l’étendu du « canon » des Saintes Écritures, sur la liste des écrits qui constituent le texte sacré. Alors que le canon des 27 écrits du NT est admis par l’ensemble des Églises, la liste d’autorité des écrits de l’AT reste un sujet controversé. Pour l’Église catholique, ce sont les 46 écrits de la traduction grecque de l’AT qui font autorité. Cette traduction, appelée « Septante », comporte, en plus des 39 écrits de la Bible hébraïque, sept autres écrits que les catholiques nomment « deutérocanoniques », alors que les protestants parlent d’« apocryphes » (Judith, Tobit, 1 et 2 Maccabées, la Sagesse, le Siracide et Baruch [avec la lettre de Jérémie]). La Septante était la Bible tout court des communautés juives de la Diaspora en monde hellénistique et fut adoptée comme « Écriture sainte » par l’Église chrétienne primitive lorsqu’elle s’installa dans le monde gréco-romain. C’est cette forme de la Bible qui a été reçue comme « Ancien Testament » dans l’Église catholique. Au nom de la « veritas hebraica », Martin Luther a limité le canon des livres de l’AT aux seules œuvres figurant dans la Bible juive en langue hébraïque. Jusqu’il y a peu, les sept livres « apocryphes » furent publiés par des éditeurs protestants dans un volume à part. Cette politique éditoriale semble actuellement en évolution, comme en témoignent l’édition récente de « La Bible expliquée », édition de la Bible en français courant avec introductions et notes et disponible avec ou sans les deutérocanoniques (2004) ainsi que les toutes dernières éditions de la Luther-Bibel (2005). Ces publications de l’Alliance biblique universelle et de la Deutsche Bibelgesellschaft constituent, bien évidemment, une ouverture commerciale au marché catholique ; elles témoignent également d’une ouverture œcuménique pleine de conséquences.

La question du canon des Écritures pris dans son ensemble se pose également à l’intérieur du canon. En effet, il est très difficile de résister à la tentation de privilégier une partie des écrits bibliques contre une autre, autrement dit, de définir un canon à l’intérieur du canon. D’une certaine manière, la controverse autour de la justification basée sur la foi ou sur les œuvres s’aligne sur les fronts dessinés entre la doctrine paulinienne de la justification par la foi (surtout à partir des épîtres aux Galates et aux Romains) et la doctrine de l’évangile de Matthieu et de l’Épître de Jacques qui insistent sur l’importance des œuvres, surtout de la justice et de la miséricorde, pour être sauvé. La déclaration commune de l’Église catholique et de la Fédération luthérienne mondiale sur la doctrine de la justification (1999) rappelle précisément que les écrits du NT n’abordent pas de la même manière les thèmes « justice » et « justification » (n° 9). La reconnaissance de ce fait permet aux deux Églises de présenter par la suite ce qu’elles ont en commun mais aussi de préciser la particularité de leurs croyances, toujours en dialogue avec les Écritures. Elles tentent ainsi d’exprimer humblement et dans le respect mutuel leur foi et l’engagement pour la justice que comporte une foi authentique. Celle-ci n’est rien d’autre que l’accueil sincère du salut qui nous est offert par Dieu en Jésus-Christ.

Renoncer à faire le jeu d’un canon à l’intérieur du canon, guidé le plus souvent par des positions dogmatiques, morales ou ecclésiologiques préconçues, ne veut pas dire que l’on doit se contenter d’une grande synthèse systématique de la théologie biblique qui gomme les différences entre les écrits bibliques ou entre les grands corpus multiples. Il s’agit plutôt de reconnaître à l’intérieur des Écritures la diversité des voix qui s’élèvent dans les courants divers (la royauté, les prophètes, les milieux sacerdotaux, les écoles de sages, etc.) et qui se mettent en dialogue, parfois harmonieux, parfois complémentaire, parfois conflictuel, les uns avec les autres dans leurs recherches de Dieu et d’orientation pour leur vie.

D’une lecture « fragmentaire » à une lecture d’ensemble des écrits bibliques

Pourtant, il faut reconnaître que notre lecture de la Bible n’est pas seulement marquée par la référence à un « canon dans le canon » ; elle est le plus souvent une lecture « fragmentaire » qui se contente de citer quelques versets de la Bible, sans tenir compte de leur contexte. Pour finir, la Bible devient une sorte d’anthologie de textes qui sert à alimenter l’argumentation théologique, à préciser le sujet de la prédication ou à illustrer un sujet retenu pour la catéchèse.

Or, le respect de l’intention primaire de l’auteur biblique, comme le demande la constitution conciliaire « Dei Verbum » (n° 12), implique en tout premier lieu que l’on reconnaisse que les écrits bibliques soient, en grande majorité, destinés à être lus entièrement, du début jusqu’à la fin. C’est ainsi que l’on peut entrer dans la dynamique du récit ou du débat. Ces écrits constituent de véritables parcours destinés à introduire progressivement, par le biais d’un langage ouvert, suggestif, interpellant, dynamique, voire « symbolique », dans un cheminement de foi. Découvrir les parcours de foi proposés par les Évangiles ou les étapes de la résolution du conflit sur la nécessité ou non pour le salut de l’observance de la loi juive dans l’épître aux Galates, pour ne citer que deux exemples ; se laisser interpeller par ces écrits-témoins ; s’engager soi-même dans ces cheminements aux côtés des membres des premières communautés chrétiennes - telle pourrait être une approche de la lecture biblique, fertile pour les communautés chrétiennes en quête d’approfondissement, que ce soit à l’intérieur d’une Église particulière ou à travers les frontières qui séparent encore les différentes confessions.

Cette approche de la lecture biblique pourrait nous donner également l’occasion de partager humblement et dans le respect mutuel les récits de nos propres cheminements dans la foi. Cet effort de reconnaissance mutuelle en dialogue profond avec la source d’où nos Églises tirent leur vie et leur foi pourrait être d’un grand secours dans notre recherche de voies viables vers l’unité chrétienne.


Ouvrages consultés :

  • La doctrine de la justification : Déclaration commune /Église catholique, Fédération luthérienne mondiale ; préface par Joseph Doré et Marc Lienhard. - Paris : Éditions du Cerf etc., 1999.
  • Die Bibel und die Einheit der Kirchen : Eine Untersuchung der Studien von « Glauben und Kirchenverfassung » / Matthias Haudel. - Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 1993. - (Kirche und Konfession ; 34).
  • Bible et dialogue œcuménique / Jean-Noël Aletti. - Dans : Bible et sciences des religions : Judaïsme, christianisme, islam / F. Mies (éd.). - Namur : Presses Universitaires de Namur ; Bruxelles : Lessius, 2005. - (Connaître et croire ; 12). - P. 123-144.
  • La IVe Conférence de « Foi et Constitution » (Montréal 12-26 juillet 1963). - Documentation catholique ; 45e année, tome 60 (1963), n° 1407 (1er septembre 1963), col. 1191-1211.
  • Sacred Scripture and Christian Unity : contributions de Adelbert Dennaux, John Muddiman, Theodore G. Stylianopolous et Frances Young. - Conférences prononcées lors du Congrès « L’Écriture Sainte dans la vie de l’Église : 40e anniversaire de Dei Verbum, Rome, 14-18 septembre 2005 », organisé par la Fédération biblique catholique et le Conseil pontifical pour la promotion de l’Unité des Chrétiens. - On peut retrouver ces conférences en diverses langues sur le site.
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Thomas OSBORNE
(re)publié: 01/01/2007
Les escales d'Olivier