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Enjeux et contenu de la Déclaration commune luthéro-catholique sur la justification

A l’invitation de la Commission doctrinale et de la Commission pour l’unité des Chrétiens, de nombreux évêques de France ont consacré la journée du 23 mars 1999 à l’étude de la Déclaration commune sur la justification. Trois intervenants avaient été sollicités : le professeur Harding Mayer - un des rédacteurs de la Déclaration commune -, le P. Joseph Hoffmann, et Mgr Joseph Doré, dont nous sommes heureux de publier I’intervention grâce à l’intermédiaire du Secrétariat national pour l’Unité des Chrétiens.

Ce bref exposé vient après deux autres, le premier a fait état des dialogues qui en ont assuré la préparation, le second en a présenté les modalités d ’élaboration. Nous sommes donc bien préparés à nous concentrer maintenant sur le contenu même des documents ... quitte à préciser que je n’évoquerai pas ce dernier sans m’efforcer de manifester les enjeux de la Déclaration qui l’expose. Ce sera, bien sûr, le meilleur moyen de faire apparaître, pour finir sa portée réelle. J’aurai quatre étapes :

  1. Le contenu tel qu’il s’affiche dans le plan même du texte
  2. L’intention telle qu’elle transparaît dans la forme du discours
  3. L’accord tel qu’il se formule dans le cours de la Déclaration
  4. La portée telle qu’elle résulte de la conclusion du document.

1. Le contenu.

Sur quoi porte exactement la déclaration ? Quel est son contenu précis ?

Pour répondre à cette question, qui est évidemment première à tous égards, le plus simple est de se reporter au plandu texte lui-même, dans sa troisième mouture, celle à laquelle ont abouti les travaux du groupe (luthéro-catholique) rédacteur.

Rédigé d’abord en allemand, I’ensemble comporte quarante quatre numéros, sous le titre « La Doctrine de la justification » auquel a été adjoint le sous-titre « Déclaration commune de la Fédération luthérienne mondiale et de l’Église catholique romaine ».

- On a tout d’abord un Préambule ; il situe brièvement le texte qui va suivre à la fois dans le contexte qui a conduit à son élaboration et selon la finalité que lui donnent ses signataires (n° 1 à 7).
- Vient alors un premier développement, consacré au « message biblique » concernant la justification. Que le premier point de la Déclaration porte ainsi sur l’Ancien (n° 8) et surtout le Nouveau Testament (n° 9 à 12), manifeste évidemment d’emblée la référence essentielle, commune aux deux groupes partenaires : les membres de l’un et de l’autre se sont mis « à l’écoute de la Parole de Dieu dans l’Ecriture Sainte » (n° 8-12). Fondamentalement, ils entendent bien ne faire qu’en répercuter l’enseignement.
- Reprenant, pour en souligner l’importance, un point qui est déjà venu dans le préambule, un deuxième développement, très bref puisqu’il ne va comporter qu’un numéro (le n° 13), vient souligner le caractère, je cite : « fondamental et indispensable d’une réflexion sur la justification ». Il s’agit en effet là d’ un problème oecuménique de première grandeur et de grande actualité.
- Du n° 14 au n° 18, est exposé ce qui est appelé la « compréhension commune de la justification ». C’est un fait, nous dit-on, que sur ce point de doctrine capital, il y a « consensus dans les vérités fondamentales ».
- Cette « compréhension commune » est ensuite explicitée, puis « développée » en détail. Sept points sont alors successivement abordés, dans le but de manifester comment les deux instances partenaires se situent à propos de chacun d’eux.

  • Le premier prend en compte la position « de départ », qui est celle de l’homme devant Dieu : avant de parler d’une justification, on traite de la situation de celui qui est susceptible de la recevoir. Celle-ci est caractérisée comme « I’incapacité et le péché de la personne humaine face à la justification » (n° 19 à 21).
  • Un deuxième point expose que l’intervention de la justification a pour effet de pardonner le péché et de rendre juste (n° 22-24), avant qu’un troisième point vienne préciser que cet effet est atteint « par la grâce moyennant la foi » (n° 25-27).
  • On continue en détaillant assez longuement ce qui résulte en l’homme de la justification que Dieu lui donne en Christ, à savoir : I’état (ou l’existence) de « pécheur justifié » (n° 28-30).

- On le voit : la logique de l’exposé est assez transparente : on commence par s’interroger sur la situation de l’homme avant la justification ; on poursuit en caractérisant l’effet de cette dernière, puis en précisant le moyen par lequel on en bénéficie ; on en vient alors à s’expliquer sur la situation de l’homme après que la justification lui a effectivement été conférée.

  • Restent trois points pour exposer quelques conséquences de la justification ainsi donnée à l’homme, et qui le met en l’état qui a ensuite été précisé. On nous explique successivement :
    1. comment comprendre le passage, effectivement accompli pour le justifié, du régime de la Loi à celui de l’Evangile (n° 31-33) ;
    2. la certitude du salut dans laquelle il est désormais établi (n° 34-36) ;
    3. la valeur salvifique réelle des bonnes oeuvres qu’il est en mesure d’accomplir une fois justifié (n° 37-39).

- L’ensemble du document se clôt sur un dernier développement, qui consacre les cinq derniers numéros de la Déclaration (n° 40-44) à « la signification et à la portée du consensus obtenu ».

2. L’intention

Si j’ai cru bon de présenter le contenu de notre document à partir du plan du texte lui-même, il m’a semblé intéressant, corrélativement, de manifester son « intention » à partir de la forme du discours. Cette intention générale me paraît de fait se traduire dans une triple volonté, assez repérable justement à travers la présentation formelle du document :
- Il y a, tout d’abord, la volonté d’inviter à se responsabiliser par rapport à l ’histoire effective des deux communautés en cause.
- Il y a, ensuite, la volonté de faire enregistrer et de faire avancer un consensus, qu’on tient d’ores et déjà pour effectif entre catholiques et luthériens.
- Il y a, enfin, la volonté de respecter les différences d’interprétation qui demeurent pourtant, au-delà même du consensus réalisé, mais dont on tient à montrer en quoi et pour quoi elles peuvent - voire doivent être désormais tenues pour non séparatrices.

1. Une première volonté des rédacteurs du document apparaît bien être d’inviter les deux communautés en cause à se responsabiliser par rapport à leur histoire. On en a la preuve évidente, me semble-t-il, dans le fait que, quant à sa forme, la Déclaration a tenu à se donner à la fois un préambule et une annexe qui n’ont pas d’autre but que de nous renvoyer à l’histoire.

D’une part, un « préambule » tient à rappeler dès son premier numéro que - je cite : « centrale pour la réforme luthérienne du XVIe siècle », la doctrine de la justification a été l’occasion « de condamnations [réciproques] qui restent en vigueur aujourd’hui et dont les conséquences sont séparatrices d’Eglise ».

D’autre part, on a voulu rajouter une annexe dans laquelle on fait explicitement et abondamment état des nombreuses sources auxquelles la Déclaration a pu se référer, et qui représentent une autre donnée historique massive par rapport à laquelle on invite à se situer, et qu’on invite à assumer : la compréhension commune à laquelle on est désormais arrivé. Autant il est historique qu’il y a eu des différences séparatrices dont les effets demeurent à travers l’histoire et jusqu’ à nous, autant il est historique, aussi, qu’un rapproche ment notable paraît devoir être enregistré à notre époque. Dans cette même histoire où nous avons vécu et avons encore à vivre de graves séparations, il nous est maintenant donné de vivre, tout aussi historiquement, un vrai début de consensus. Nous sommes invités à reconnaître là quelque chose cornme un signe des temps, quelque chose comme un don de Dieu.

On le voit bien des lors, I’inclusion formelle qui insère la déclaration comme telle entre un préambule et une annexe conçus comme je viens de le dire, manifeste à 1’ évidence une première volonté caractéristique de l’intention des signataires : celle d’assumer dans toute son amplitude - des origines de la séparation aux rapprochements d’aujourd’hui -l’histoire des deux Eglises ou groupes d’Eglises en cause.

2. Une deuxième volonté des rédacteurs du document est à la fois defaire enregistrer et de faire avancer ce consensus fondamental désormais tenu pour acquis. Cela est tout à fait clair si, à nouveau, on se rend attentif à la forme du docurnent.

La dernière phrase du préambule précise :

« Cette déclaration commune [... est portée par la conviction que de nouvelles appréciations adviennent dans l’histoire de nos Eglises et y génèrent des évolutions qui non seulement permettent mais exigent que les questions séparatrices et les condamnations soient vérifiées et réexaminées sous un angle nouveau » (n° 7).

La première phrase du premier développement qui suit, et qui est consacré au message biblique, déclare :

« Notre manière commune de nous mettre à I ’écoute de la parole de Dieu dans l’Ecriture Sainte nous a conduits à des appréciations nouvelles » (n° 8).

L’unique numéro consacré, ensuite, à l’importance oecuménique de la doctrine de la justification insiste pour souligner ceci :

« La réception des données des sciences bibliques, de l’histoire de la théologie et de l ’histoire des dogmes, a permis de parvenir, dans le dialogue oecuménique depuis Vatican II, à un rapprochement signifcatif à propos de la doctrine de la justification » (n° 13).

Le fort et central développement sur la compréhension commune de la justification (n° 14) s’inaugure ainsi :

« L’écoute commune de la Bonne Nouvelle proclamée dans I ’Ecriture Sainte ainsi que les dialogues théologiques de ces dernières années entre les Eglises luthériennes et I ’Eglise catholique romaine ont conduit à une approche commune de la conception de la justif cation ».

La longue explicitation en sept points qui suit ce développement central inaugure chacune des sept prises de position qu’elle fait alors sur autant de points de doctrine, par la formule « Nous confessons ensemble que [...] ». Je vais y revenir, bien sûr.

Enfin, le premier numéro du développement conclusif sur la signification et la portée du consensus obtenu s’exprime de cette manière (n° 40) :

« La compréhension de la doctrine de la justification proposée dans cette Déclaration montre qu ’il existe entre les luthériens et les catholiques un consensus dans les vérités fondamentales de la doctrine de la justification ». Il y a donc un consensus qui n’oblige pas à oublier les différences ; mais, inversement aussi, les différences n’obligent pas à nier le consensus.

De nouveau, on le voit bien : I’attention portée à la forme du discours est pleine d’enseignements pour l’accès à son intention de fond. On vient de vérifier qu’un fil conducteur apparaît en fait tout au long du développement, qui signale à l’évidence l’insistance majeure que les rédacteurs ont voulu mettre sur le consensus désormais acquis, et leur détermination à le faire avancer pour leur part.

3. La citation que je viens de faire du numéro 40 inclut déjà une troisième et dernière volonté des rédacteurs : celle de respecter les différences d ’interprétation qui peuvent légitimement demeurer entre les deux confessions entre lesquelles on relève pourtant désormais un consensus effectif

Ici, au plan de la forme du discours toujours, il y a un indice dont on ne peut aucunement sous-estimer la portée. C’est la manière dont, à sept reprises (mais en reprenant ce qui paraît déjà, en introduction, dans le n° 18), sont formulées d’un côté la position catholique, et de l’autre la position luthérienne, après qu’a été énoncée la position commune. A chaque fois, le discours est structuré de la manière suivante : 1) « Nous confessons ensemble » (et cela revient sept fois) ; 2) « Lorsque les catholiques [ou : Lorsque les protestants] affirment ceci, ils considèrent [ou ils estiment que [...] ; ou bien : »il faut considérer« [ou : »ils veulent inviter à« ] ou » ils veulent insister sur le fait que [... ]".

Bref : 1) Voilà ce que nous disons en commun. 2) Lorsque les catholiques disent ceci, il faut le comprendre ainsi ; lorsque les protestants s’expriment de cette manière, « il faut comprendre cela ». Telle est la précieuse « clé herméneutique de lecture » qui est proposée des différences qui demeurent. N’est-ce pas, au plan formel lui-même, extrêmement suggestif d’une attitude de dialogue ?

Ce que j’appelle ici « I’intention des rédacteurs » telle qu’elle transparaît dans la forme qu’ils ont de fait donnée à leur discours, peut dès lors être résumée à l’aide du n° 5, que voici :

« Telle est l’intention de la présente Déclaration commune. Elle veut montrer que désormais, sur la base du dialogue qui a eu lieu, les Eglises luthériennes signataires et l’Eglise catholique romaine sont en mesure de défendre une compréhension commune de notre justificaiton par la grâce de Dieu au moyen de la foi en Christ. Cette Déclaration ne contient pas tout ce qui est enseigné dans chacune des Eglises à propos de la justificahon ; elle exprime cependant un consensus sur des vérités fondamentales de la doctrine de la justification, et montre que les développements qui demeurent différents ne sont plus susceptibles de provoquer des condamnations doctrinales ».

3. L’accord

Je précise : l’accord, tel qu’il se formule dans le cours de la Déclaration. Je vous propose de le saisir plus particulièrement à l’aide de trois jalons : n° 15 ; n° 19-21 ; n° 28-30, qui correspondent d’ailleurs à des étapes essentielles du document.

1. Un premier jalon nous sera fourni par le numéro 15 :

" Notre foi commune proclame que la justification est I’oeuvre du Dieu trinitaire. Le Père a envoyé son Fils dans le monde en vue du salut du pécheur. L ’incarnation, la mort et la résurrection du Christ sont le fondement et le préalable de la justification. De ce fait, ’justification’ signifie que Christ lui même est notre justice. Nous participons à cette justice par I’Esprit Saint et selon la volonté du Père.

Nous confessons ensemble que c’est seulement par la grâce, par le moyen de la foi en l’action salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes acceptés par Dieu, et que nous recevons I’Esprit Saint qui renouvelle nos coeurs, nous habilite et nous appelle à accomplir des oeuvres bonnes".

Nous sommes « d’accord » là-dessus, nous est-il dit. Il y a même là « la base de notre accord ». Faut-il vraiment commenter ?

2. Un deuxième jalon peut et doit être ce qui est dit sur le point capital, et souvent encore tenu pour diviseur aujourd’hui, de I ’état de l’homme devant Dieu - c’est-à-dire : I’ état de l’homme avant la justification et, plus largement, face à son salut qu’il n’a pas encore reçu. C’est le premier des 7 points du développement consacré aux conséquences ou aspects de la doctrine de la justification (n° 19-21).

La Déclaration expose d’abord le consensus :

« Nous confessons ensemble que la personne humaine est, pour son salut, entièrement dépendante de la grâce salvatrice de Dieu ».

Sur la base de ce consensus, les différences rémanentes sont réinterprétées, et réconciliées. Du côté catholique, on parle de « coopération » « en vue de la justification et de son acceptation » ; mais on précise que « pareille approbation personnelle est un effet de la grâce, et non une oeuvre résultant des propres forces de l’humain ». Du côté luthérien, on refuse certes le terme de « coopération » ; mais c’est parce que l’on veut souligner que « la personne humaine s’oppose en tant que pécheur d ’une manière active à Dieu en son agir salvateur » ; pour autant, « les luthériens ne nient pas que la personne humaine puisse refuser l ’action de la grâce ».

Les approches traditionnellement différentes sont resituées les unes par rapport aux autres, après qu’a été énoncé le consensus commun. Ainsi :

« Lorsque les Luthériens disent que la grâce de Dieu est amour pardonnant, ils ne nient pas la régénération de la vie des chrétiens, mais veulent affirmer que la justification demeure libre de toute coopération humaine et ne dépend pas non plus des conséquences régénératrices de la grâce en la personne humaine » (n’ 23). De leur côté, en disant que « la grâce pardonnante de Dieu est toujours liée au don d ’une vie nouvelle qui, par l ’Esprit Saint, s ’exprime dans un amour agissant, les catholiques (n° 24) ne nient pas que le don divin de la grâce demeure, dans la justification, indépendant de la coopération humaine » (n° 24).

Lorsque les uns disent ceci, voilà comment il faut les comprendre. Lorsqu’ils disent cela, ils ne nient pas autre chose. Et inversement pour les autres !

3 . On peut faire une troisième et demière vérification en passant à un autre point, capital lui aussi, du débat doctrinal, à savoir I ’état du pécheur une fois qu’il est justifié. C’est aussi un sujet de controverse important (n° 28-30) ; c’est même le plus développé des sept points abordés dans la quatrième partie du document.

« Nous confessons ensemble que dans le baptême, le Saint Esprit unit la personne humaine à Christ, la justifie et la renouvelle effectivement. Malgré cela, le justifié demeure sa vie durant, et constamment, dépendant de la grâce de Dieu qui le justifie pourtant sans conditions [... ]. Il n ’est pas dispensé de combattre perpétuellement la convoitise égoïste du vieil homme qui provoque I’aversion envers Dieu [.... Même le justifié doit quotidiennement implorer le pardon de Dieu comme dans le Notre Père et le pardon lui est toujours à nouveau accordé » (n° 28).

Voilà le consensus. Ensuite viennent les différences persistantes. Elles sont insérées dans le consensus, elles ne lui sont pas juxtaposées. Elles sont manifestées comme lisibles à l’intérieur de lui. Pour les luthériens, l’homme « reconnaît par la loi qu ’il demeure aussi totalement pécheur, que le péché habite encore en lui car il ne cesse de placer sa confiance dans de faux dieux et n ’aime pas Dieu avec cet amour sans partage que Dieu son créateur exige de lui. Cette aversion envers Dieu est, en tant que telle, véritablement péché » (n° 29).

Est-ce qu’alors rien n’a changé sous l’effet de la grâce ? C’est, bien sûr, la question que posent traditionnellement les catholiques. Réponse des luthériens (n° 29) :

« Cependant, par le mérite du Christ, le pouvoir aliénant du péché est brisé. Le péché n’est plus péché ’dominant’ le chrétien, car il est ’dominé’ par le Christ, auquel le justifié est lié par la foi »

A l’inverse, est-ce que les catholiques minimiseraient le péché qui reste dans l’homme justifié, ou bien l’attachement au péché ou l’inclination au péché qui continuent de marquer son existence ? Réponse :

« Ils [... ] pensent que la grâce de Jésus Christ conférée dans le baptême extirpe tout ce qui est »vraiment" péché, tout ce qui est vraiment condamnable (Rm 8,1). Ils affirment cependant qu’une tendance venant du péché et poussant au péché (concupiscence) subsiste en la personne humaine. Etant donné que, selon la conviction catholique, un élément personnel est requis pour qu’il y ait péché humain, ils considèrent que l ’absence de cet élément ne permet plus d ’appeler péché, au sens propre du terme, la tendance opposée à Dieu.

Ils ne veulent pas par là nier le fait que cette tendance ne correspond pas au plan initial de Dieu envers I ’humain, ni qu’elle est objectivement aversion envers Dieu et I’objet d ’un combat perpétuel. Reconnaissants pour le salut par le Christ, ils veulent mettre en évidence que cette tendance opposée à Dieu ne mérite pas la punition de la mort éternelle et qu’elle ne sépare plus le justifié de Dieu. Si, malgré cela, le justifié se sépare volontairement de Dieu, une observation renouvelée des commandements est insuffsante. Le justifié doit alors recevoir, dans le sacrement de la réconciliation, le pardon et la paix au moyen de la parole du pardon qui lui est accordé sur la base de I’action salvatrice de Dieu (n° 30).

Dans la position catholique, on va donc jusqu’à faire place à une sacramentalité de la pénitence, du pardon et de la réconciliation. C’est dire que l’on ne conteste pas l’emprise que le péché peut garder chez le justifié !

Inutile de poursuivre l’enquête au-delà de ces trois vérifications.Ne suffisent-elles pas amplement à manifester l’accord, et l’essentiel de sa teneur ?

4. La portée

Nous avons d’abord pris acte du contenu de notre document ; ensuite, nous avons successivement bien perçu l’intention qui le porte, et dûment enregistré l’accord qu’il énonce et explicite. Reste à terminer par quelques indications sur la portée de tout cela. Pour la présenter, je me reporte à la dernière partie, à la conclusion de la Déclaration, intitulée : « La signification de la portée du consensus obtenu ». J’aurai trois points.

1. Nous sommes conviés à nous faire à l’idée qu’est désormais à portée de main, un acquis considérable du point de vue historique et de portée majeure au plan doctrinal. Il ne faut pas nous y tromper : comme le disait Jean-Paul II, « c’est un moment de grâce » que nous vivons à cet égard, et ce ne peut être qu’une bonne nouvelle ! Je sais bien que l’accord de Rome n’est pas tout à fait acquis. Tout porte néanmoins à penser qu’il est en bonne voie [1]. En ce sens, la nomination de Mgr Kasper au Conseil pontifical pour l’Unité des chrétiens est un signe non ambigu.

Je sais bien, aussi, que nombre de théologiens luthériens allemands, à commencer par E. Jüngel, ont refusé leur adhésion. Je ne crois pourtant pas qu’il faille ici se laisser impressionner. Ces théologiens n’ont en effet pas été suivis par les responsables des Eglises luthériennes allemandes, puisque ceux-ci et leurs synodes ont, au contraire, approuvé la Déclaration. N’a-t-on pas là, du reste, un cas très intéressant où l’on peut enregistrer qu’il arrive à l’autorité pastorale d’être en avance sur les prises de position des théologiens... auxquels on doit pourtant manifestement une bonne part de l’avancée réalisée ?

2. Les communautés chrétiennes sont loin d’avoir fait passer dans les faits les accords conclus (et en voie d’être reconnus officiellement) par les « autorités en cause ». Mais le lieu où des avancées peuvent s’opérer n’est pas officiellement seulement celui du dialogue entre les Eglises. Le consensus mis à jour concernant « les vérités fondamentales de la justification » doit avoir des conséquences et faire ses preuves dans la vie et l’enseignement de chacune des Eglises prises comme telles.

Côté catholique, on gagnera à se re-centrer sans cesse sur ce qui est le coeur de la foi chrétienne, à savoir la foi au Christ Sauveur, étant entendu que la doctrine de la justification n’est qu’une autre manière d’exprimer l’accueil du salut accompli par le Christ au bénéfice du monde entier. Corrélativement, côté protestant, on aura toujours intérêt à consentir à un réajustement de ce concept « second » qu’est la justification par rapport à la donnée première, qui est l’Evangile.

Cela dit, il est clair que, dans le débat entre les deux partenaires, certaines questions, d’importance diverse, demeurent posées et exigeront donc une « clarification complémentaire ».

« Elles concernent entre autres le rapport entre la Parole de Dieu et l’enseignement de l’Eglise, ainsi que la Doctrine de l’Eglise, de I’autorité en son sein, de son unité, du ministère des sacrements, enfin le rapport entre justification et éthique sociale » (n’ 43).

3. Troisième et dernier point que, toujours aussi brièvement, je voudrais relever avant de clore : dans le monde d’aujourd’hui, la crédibilité de la foi chrétienne n’a qu’à gagner à se concentrer ainsi sur l’essentiel de la foi, tel que l’énonce une pareille Déclaration. Alors, en effet, elle est probablement centrée sur cela même que, dans notre espace culturel en tout cas, on est avant tout susceptible de recevoir d’elle. Quitte à faire infiniment trop vite, on pourrait dire que nos contemporains sont partagés entre un existentialisme pélagianisant et un prométhéisme désespéré. La manière dont notre document présente et propose, sous le nom de « justification », le salut chrétien, peut dès Iors ne pas manquer d’intérêt pour eux.

Je ne saurais mieux terminer, me semble-t-il, qu’en citant le n° 44

« Nous rendons grâce à Dieu pour ce pas décisif dans le dépassement de la séparation des Eglises. Nous prions l’Esprit Saint de continuer à nous conduire vers cette unité visible qui est la volonté du Christ ».


Joseph DORÉ
 

[1Depuis cette intervention, on sait que la date de la signature a été fixée au 31 octobre 1999 à Augsburg, date et lieu hautement symbolique ! (NDLR)

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(re)publié: 31/05/1999
Les escales d'Olivier