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Islam : saisir la main tendue

La France vit une occasion historique : parmi les musulmans français, la plupart se veulent citoyens, ne demandant rien d’autre que le bénéfice des principes républicains, d’une laïcité rendue à sa neutralité, et en appelant finalement à l’universalité. Une main tendue qu’il faut saisir.

Dans les rues du quartier Barbès à Paris, difficile de l’ignorer, le Ramadan bat son plein. En prévision des soirées de fête, les pâtisseries regorgent de délices sucrés, les étals des épiceries débordent... Pendant un mois, après le 9 janvier, 70% environ des quatre millions de musulmans de France ont vécu des journées particulières, rythmées par la rupture du jeûne diurne, Car l’islam est la deuxième religion de France, et les musulmans une composante de la société française. « Ne parlons plus de l’accueil de l’islam en France , lance le père Gilles Couvreur, secrétaire des relations avec l’islam de l’Eglise de France,Ces musulmans sont d’ici, plus de la moitié d’entre eux sont français et vivent leur islam en France. »

Yamin Makri, l’un des fondateurs de l’Union des jeunes musulmans, créée en 1987 dans la banlieue lyonnaise des Minguettes, renchérit : « Nous sommes nés ici, nous sommes citoyens français, et en tant que musulmans, nous voulons simplement avoir droit de cité, dans le cadre d’une république laïque. »

Islam, république, laïcité... Un rapprochement qui a de quoi surprendre, si l’on s’en tient aux clichés et aux craintes suscitées par une certaine vision de l’islam, « On a en France une image négative et caricaturale de l’islam, influencée par ce qui s’est passé au Liban, en Iran, les vagues d’attentats, les événements en Algérie », observe le père Christian Delorme, chargé des relations avec l’islam, pour le diocèse de Lyon. « On oublie de regarder l’islam de France tel qu’il est : un islam discret, familial, accueillant, et dont la dimension spirituelle est intériorisée. »

Pourtant, déplore Yamin Makri, « la société française, en général, est hostile à la visibilité de l’islam. » Signe évident de cette absence de reconnaissance, la rareté des véritables mosquées. Pour une dizaine d’édifices à peu près décents, les pratiquants doivent se contenter de salles de prière installées parfois dans des caves, des hangars...

Il faut le reconnaître : les projets de construction de mosquée se heurtent encore souvent aux tracasseries administratives, à l’hostilité de riverains qui font circuler des pétitions, aux référendums organisés par des municipalités. Soheib Bencheikh, Grand Mufti pour la ville de Marseille, insiste : « Nous demandons que l’islam devienne transparent, afin de banaliser sa présence, aux yeux de l’opinion publique qui craint cet islam caché. Or, les pouvoirs publics peuvent satisfaire cette demande : les lois actuelles offrent de nombreuses possibilités aux collectivités locales ou à l’Etat pour aider au financement de lieux de culte ».

A la pauvreté des locaux, s’ajoutent les carences humaines. « Il y a cinq cents imams en France, poursuit Soheib Bencheikh. La plupart ne sont pas formés ; ils viennent d’un milieu rural, sont arabophones. A des musulmans jeunes et francophones, ils proposent un islam fait d’interdits et d’obligations, impossibles à observer dans le contexte français. » Le père Gilles Couvreur le confirme : « ils ne sont pas aptes à répondre aux besoins des jeunes qui veulent vivre leur religion dans le contexte français, sans schizophrénie. »

« La priorité, estime le père Delorme, est de donner sa chance à une parole savante sur l’islam. » Quelques instituts délivrent une formation théologique. Mais ni les moyens mis en oeuvre, ni le contenu théologique, ne sont à la hauteur de l’enjeu. Car vivre l’islam en France suppose « un dépoussiérage de la théologie », selon l’expression de Yamin Makri.

Car la situation de l’islam en France se prête à une adaptation de la pratique et de la théologie à la modernité. L’islam est en effet ici dans une situation inédite : durablement minoritaire, sans être pour autant en situation de combat, il est porté par des individus intégrés à une société sécularisée.

Pour étancher leur soif spirituelle, ceux-ci ont besoin de « guides » qui connaissent aussi bien leur religion que la société française. Or ces réflexions existent, mais elles sont dispersées et peu de gens sont capables de les faire connaître. Soheib Bencheikh vient, lui, de soutenir une thèse destinée à proposer une « théologie de la minorité ». Une tâche dont l’importance dépasse les enjeux purement français, Car c’est la capacité de l’islam à se concevoir dans un monde pluriel qui se joue : la présence en France, en ce sens, peut être vue comme une chance pour l’islam.

Recteur de la Mosquée Adda’wa, dans le 19ème arrondissement de Paris, Larbi Kechat, a fait, pour sa part, le pari de l’ouverture et du dialogue. « Le feu consume bien d’autres parties du monde ; les musulmans ici sont appelés à préserver l’espace de paix qu’est la France, L’opposition entre dar el-islam (maison de l’islam) et dar el-harb (maison de la guerre) n’a plus cours. Nous devons trouver ici les principes d’une paix sociale dans le pluralisme. » II accueille donc à la mosquée, plusieurs fois par mois, des chrétiens, des intellectuels laïcs, pour aborder toutes les questions, loin des fantasmes médiatiques, afin, dit-il « de dessiner le paysage social de la France de demain. »

Car la France, elle aussi, vit un tournant. Le pluralisme culturel est une réalité, la fracture entre les rives nord et sud de la Méditerranée traverse le pays et pourrait créer, ici même, une nouvelle rupture culturelle et sociale. « Si la France veut relever ce défi nouveau, rester à la mesure du monde d’aujourd’hui, elle doit penser son rapportà l’islam et lui faire une place. C’est sa dimension universaliste qui est en jeu », conclut Larbi.

Pour aller plus loin :

 Nous avons tant de choses à nous dire, Christian Delorme et Rachid Benzine, éditions Albin Michel, coll. Spiritualité (sortie en mars 1997).
 Etre musulman en France aujourd’hui, Jocelyne Cesari, Hachette

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Thierry BRESILLON

Rédacteur en chef au mensuel Faim Développement.

(re)publié: 30/11/1997
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