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L’islam

Le Coran et nos Ecritures

Le Coran et l’Ancien Testament

Certains chrétiens ont parfois l’impression que le Coran se situe au niveau de l’Ancien Testament. Bien des musulmans refusent catégoriquement une telle façon de voir. D’abord à cause des expressions anthropomorphiques employées par l’Ancien Testament pour parler de Dieu. Ensuite parce que le Coran ne reconnaît que la Torah donnée par Dieu a Moïse. Le reste de l’Ancien pour eux (comme pour certaines sectes juives) n’est pas révélé. En troisième lieu, ils refusent que la Torah actuelle (le Pentateuque) soit exactement la même que le Livre donne par Dieu à Molse.

En fait, jusqu’ici toute discussion exégétique a été bloquée. D’une part, l’Occident, vu de l’extérieur, donne actuellement le spectacle de la confusion la plus totale en matière d’exégèse sur ce terrain, de multiples tendances se côtoient ou s’affrontent ; catholiques, protestants, fondamentalistes, progressistes, etc. Et du dehors l’on parvient mal à voir qu’il y a tout de même un consensus des exégètes modérés. Ensuite la critique historique moderne n’a toujours pas droit de cité en terre d’islam lorsqu’il s’agit du Coran : aucune crise semblable à la crise moderniste dans l’Occident chrétien ne s’y est encore produite. Sauf quelques rares penseurs, objet d’une suspicion bien marquée, la majorité des exégètes en est encore à un fondamentalisme absolu.

Le problème de la critique textuelle se pose donc de façon différente en terre musulmane et en terre chrétienne. D’autant que le texte du Coran a été conservé dès le début avec un très grand soin et fixé par écrit moins de vingt-cinq ans après la mort de Mohammad. Les variantes rapportées par la tradition apparaissent mineures et n’affectent pas l’ensemble du sens.

La grande question concerne la recension finale, celle du calife Osman : peut-on dire que tout le Coran y ait été rassemblé ? Les musulmans eux mêmes reconnaissent que certains versets coraniques font toujours autorité bien qu’ils ne figurent pas dans cette recension : par exemple un verset sur la lapidation de l’adultère abrogeant le verset de la flagellation.

Certains orientalistes se demandent aussi s’il n’y aurait pas eu des modifications rédactionnelles lors du travail final de collation. La tradition musulmane proteste contre une telle hypothèse, difficile à étayer.

Enfin, le Coran lui-même reconnaît que Satan s’efforce d’égarer les prophètes en leur suggérant des phrases inexactes, comme si elles faisaient partie du texte révélé. Ainsi a-t-il manoeuvré pour faire admettre un verset légitimant l’intercession de trois idoles, mais l’ange Gabriel a, plus tard, rétabli la vérité et donné l’ordre de supprimer le passage (cf. 22, 52 et ce qu’en disent les commentateurs). Ce verset satanique suggère qu’il y eut un moment de flottement avant l’adoption d’une ligne monothéiste intransigeante.

Un autre problème touche la comparaison du texte coranique avec les écritures antérieures. Si l’on cherche des citations textuelles, le Coran n’en contient qu’une, celle d’un verset de psaume : « Nous avons bien écrit dans les Psaumes, d’après le Rappel, que, de la terre, Nos serviteurs justes hériteront » (21, 105 ; cf. psaume 37, 29). Rappel signifierait ici, selon les commentateurs, l’exemplaire céleste du Livre d’où proviennent les révélations.

Par contre, de nombreux mots hébreux bibliques se retrouvent dans l’arabe coranique : péché, prophète, tables (de la Loi), etc. Il est surtout frappant de relever la présence de certains de ces mots uniquement dans des récits coraniques en rapport avec des événements bibliques ou chrétiens [1].

Thèmes et images

Il est toujours intéressant de reprendre une à une les grandes notions qui figurent à la fois dans le Coran et dans la Bible : le chemin ou la voie, la satisfaction de Dieu, la reconnaissance de l’homme, la louange, le pardon, la miséricorde, etc. Mais à une seule condition, celle de ne pas se contenter d’aligner matériellement des citations comme cela se fait trop souvent. Seule l’étude attentive du contexte, des tendances, de l’esprit qui anime ces passages permet d’en saisir la véritable valeur.

En outre, comme le Coran dit moins que la Bible et les Evangiles, refusant tout ce qui dépasse son propre message, il est utile de bien distinguer les points d’accord (Dieu seul Seigneur, Dieu plus Grand que tout, pas de Dieu en dehors de Lui, ou encore le service du prochain, la piété filiale, etc.) et le reste.

Lorsqu’il s’agit du sens de la nature, le Coran insiste sur la mystique de la Création L’action du Créateur (qui est rappelée de façon plus diffuse dans la Bible, sauf dans le Deutéro-Isaïe et quelques autres textes) est invoquée partout dans le Coran. La vanité de ce monde destiné à disparaître est soulignée par le Coran, la Bible et les Evangiles. Dans les trois cas, la fragilité des créatures est comparée à celle de l’herbe. De même le propriétaire égoïste, le riche qui fait des projets d’avenir en ne comptant que sur lui-même, en ne pensant qu’à lui, pas à Dieu ni aux pauvres, est condamné. La leçon du jardin détruit par une tornade (18, 32-44 ; cf. 68, 17-32) et celle du propriétaire décidé à bâtir une nouvelle grange après une belle récolte mais qui meurt la nuit suivante (Luc 12,16-21) vont toutes deux dans le même sens.

Par contre, des images identiques peuvent transmettre des significations différentes. Le Coran connaît ainsi la difficulté que le chameau éprouve à passer par le trou d’une aiguille (Coran 7, 40 ; Matthieu 19, 24). De même le grain qui produit abondamment, sept épis de cent grains chacun (Coran 2, 261 ; cf. le trente, soixante ou cent pour un que donne le bon terrain de Matthieu 13, 8). Le Coran évoque aussi les lampes que portent les élus au jour du Jugement dernier (Coran 57, 12).

Et pourtant dans le cas du chameau, l’Evangile veut mettre en garde contre la richesse tandis que le Coran stigmatise ceux qui ne croient pas au Coran. De même la bonne récolte de l’Evangile souligne le développement de la Parole tandis que le Coran y voit la récompense de ceux qui font l’aumône ou financent la guerre sainte. Quant aux lampes, elles signifient l’attente des vierges sages qui se tiennent prêtes, dans l’Evangile, tandis que le Coran y voit seulement le succès de la foi récompensée.

Chaque livre est ainsi marqué par des préoccupations bien précises que les images servent à illustrer. Le Royaume de Dieu d’un côté, la proclamation du monothéisme de l’autre ; ainsi, pour l’islam, l’appui que fournissent les faux dieux n’est-il pas plus solide qu’une toile d’araignée (29, 41).

Le Coran serait-il une étape vers un autre message ?

Le Coran ne serait-il pas, comme l’Ancien Testament, une préparation en vue du message évangélique ? Les musulmans refusent catégoriquement une telle idée : pour eux, l’islam est la religion parfaite, achevée (5, 3), unique (3, 19). Tout est inscrit dans le Coran. c’est-à-dire au moins tout ce qui est nécessaire pour parvenir au bonheur dans ce monde et dans l’autre, d’après le sens donné au verset : « Nous n’avons rien omis dans l’Ecriture ! » (6, 38).

D’un autre point de vue, si le Coran se rapproche de l’Ancien Testament lorsqu’il cherche à affermir la foi des fidèles et à les purifier, il s’en écarte au moins sur deux questions cruciales, sans compter celle de l’alliance dont nous avons parlé plus haut (p. 41). D’abord pour le sens du péché. Le Coran a des récits édifiants pour décrire les bons ; ainsi les prophètes sont-ils préservés de toute erreur et de toute faute. Le Coran ne s’attarde pas comme l’Ancien Testament sur la lutte qui se déroule entre le bien et le mal, au coeur même de l’homme, et développe en lui la conscience de ce qu’il est, le poussant au repentir. La notion de salut est centrée sur la proclamation de l’unité de Dieu et l’obéissance au Prophète plus que sur la conversion du coeur qui, elle, est plus développée chez les prophètes bibliques. L’insistance de Jérémie sur les rapports personnels entre Dieu et son peuple a contribué à faire réaliser ce qu’est l’infidélité humaine.

Dans le cas de David, par exemple, le Coran mentionne deux plaideurs qui se présentent subitement devant lui pour lui soumettre un différend. L’un des deux n’avait qu’une brebis ; l’autre, qui en possédait quatre-vingt-dix neuf, se l’est faite confier et ne l’a pas rendue. David déclare que ce dernier a lésé le premier ; Et puis le texte procède par allusion : David devine que Dieu l’a tenté. Il demande pardon et Dieu lui pardonne (cf. 38, 21-25).

On soupçonne en arrière-plan l’épisode du prophète Nathan et les reproches faits au roi David mais il ne reste pas grand chose de l’histoire de Bethsabée et d’Urie. Aussi les commentateurs ne voient-ils plus là que des péchés légers, par exemple une pensée mauvaise vite rejetée ; car un prophète, par principe, ne commet que des peccadilles. L’objectivité de la Bible devant les réalités humaines, comme le repentir de David, ont disparu.

Les autres passages sur David sont assez neutres. Il est le prophète des Psaumes que Dieu lui a enseignés. Il a été donné à la nature de louer Dieu avec lui. Il est également l’homme à qui Dieu révéla quelques techniques ; et c’est tout. Une telle tendance est lourde de conséquences lorsqu’il s’agit de développer le sens du péché et donc le besoin d’un Sauveur.

Un second point concerne le sens du mystère de Dieu. Lorsque les musulmans trouvent dans l’Ancien Testament des expressions anthropomorphiques, pour eux indignes de Dieu, ils mettent le doigt sur une question essentielle. Ce langage qui ne trompe personne et que le judaïsme postérieur, pourtant si pointilleux en matière de transcendance, interpréta de façon parfaitement orthodoxe a joué un rôle pédagogique tout au long de l’histoire.

Les grandes visions d’Isaïe, d’Ezéchiel, de Daniel ont rappelé qu’il existait en Dieu un mystère ; elles ont pousse les hommes à adorer en silence. Même des descriptions comme celle de Dieu se promenant à la brise du soir (Genèse 3, 8) ont marqué les fidèles en évoquant l’immense bonté de Dieu qui s’approche de l’homme. Devant ce mystère de Dieu qui est rappelé à l’homme, celui-ci se tait et adore en silence : il sait bien que le langage humain est parfaitement inadéquat mais celui-ci l’aide à se mettre en face du mystère.

Par contre, en rejetant systématiquement tout ce qui lui semble entaché d’anthropomorphisme, le musulman se campe dans la négation : pas de Dieu en dehors de Dieu. Il acquiert ainsi des réflexes qui lui font rejeter d’emblée ce qui lui semble équivoque. L’attitude spirituelle n’est plus la même et elle a des résultats visibles. Le sens biblique du mystère de Dieu a préparé les hommes à accepter les révélations du Nouveau Testament.

Jésus et Marie dans le Coran

Le Coran parle de Jésus et de Marie, sa mère, avec un très grand respect. Il insiste sur sa piété filiale envers sa mère, sur ses miracles, sur la bonté qu’il mit au coeur de ses disciples. Il est un exemple pour les enfants d’lsraël (43, 59). Malgré tout, sa figure reste très floue et il serait bien difficile de se la représenter s’il n’y avait que le Coran. Trois longs passages suivis lui sont consacrés mais, en outre, il est mentionné dans bon nombre de versets isolés. L’accent est placé sur son enfance ; il est alors décrit en même temps que sa mère. Le Coran fait allusion à des demandes de pardon formulées par d’autres prophètes ou au pardon que Dieu leur accorde de lui-même ; la théologie postérieure devait d’ailleurs déclarer ces hommes incapables d’autre chose que de peccadilles. Dans le Coran, il n’est jamais question ni de pardon, ni de péché à propos de Jésus.

Sur l’enfance de Marie, le Coran adopté la ligne du Protévangile de Jacques. Avant même la naissance de Marie, sa mère qui l’attend voue à Dieu ce qu’elle porte en elle et par la suite elle met sa fille et la progéniture qui naîtra d’elle sous la protection de Dieu contre Satan le lapidé (3, 35-36). L’enfance de Marie se déroule au « sanctuaire » (sans précisions) où le vieillard Zacharie s’occupe d’elle et la trouve toujours pourvue de nourriture. Dieu fait à Zacharie la grâce d’avoir un fils Jean (Yahya en arabe) (cf. 3, 38-41 et surtout 19, 1-15 qui rappelle le début de l’Evangile selon saint Luc, avec la stérilité antérieure de sa femme et le signe du mutisme). Le Coran fait allusion au tirage au sort dont parle le Protévangile de Jacques pour savoir qui s’occupera de Marie devenue femme (3, 44). Tous ces versets suggèrent la protection merveilleuse de Dieu.

Annonciation, naissance et mission de Jésus

L’Annonciation et la naissance de Jésus sont évoquées en deux passages différents. Un messager, l’Esprit de Dieu qui a pris forme humaine vient trouver Marie : la tradition unanime voit Gabriel dans cet esprit de Dieu car en arabe, l’Esprit, même lorsque les musulmans parlent de l’Esprit Saint, est toujours une créature angélique. Le récit est fait d’un bout à l’autre pour souligner les miracles de Jésus, le premier étant celui de sa naissance virginale. L’insistance sur la virginité et la pureté de sa mère est une manière de souligner le miracle. La mission de Jésus n’est guère précisée : il sera « un signe pour les hommes et une miséricorde de Dieu » (19, 21). Plus loin Jésus nouveau-né se mettra à parler. « Je suis un serviteur de Dieu. Il m’a remis I’Ecriture et m’a fait prophète ! Il m’a béni où que je sois et m’a prescrit la prière rituelle et la dîme tant que je vivrai, ainsi que la piété filiale envers ma mère. Il ne m’a fait ni violent, ni malheureux » (19, 30-32).

La naissance elle-même a lieu au pied d’un palmier dont Marie mangera miraculeusement les dattes et qui laissera sourdre un filet d’eau sur le sol (19,23-26). Le cadre et le prodige sont les mêmes que lors de la fuite en Egypte, dans l’évangile du pseudo-Matthieu [2]. Ce texte date de la Mekke et ne contient pas encore les indications plus précises que le Coran devait avoir à Médine sur les titres et la mission de Jésus.

L’autre récit commençant aussi par l’Annonciation est plus fourni. Marie est interpellée par les anges. Elle a été choisie entre toutes les femmes de l’univers et purifiée. Les titres de Jésus sont alors donnés : il est une parole de Dieu. Son nom est « le Messie, Jésus, fils de Marie » (3,45). Ailleurs, il sera dit « Sa » parole (la parole ou le verbe de Dieu) et un esprit émanant de Lui (4,171). Le mystère de Jésus est celui de la puissance créatrice de Dieu qui dit « Sois » et il est. Comme Adam, Jésus a été crée sans père (3,47.59). Sa mission est décrite, dans ce contexte médinois, avec davantage de détails. Dieu lui enseignera l’Ecriture, la Sagesse, la Torah et l’Evangile. Il est envoyé aux Enfants d’lsraël (et à eux seulement, ajoutent les musulmans). Il déclare véridique la Torah qui est devant lui (ou était avant lui, selon la traduction que l’on adopte), déclare licite une partie de ce qui avait été déclaré illicite (3,48-50). Il proclame que Dieu est son Seigneur et celui de ses disciples : qu’ils craignent donc Dieu et obéissent à son prophète, Jésus. Jésus accomplit des miracles. Il parle au berceau, donne la vie à des oiseaux d’argile (cf. Pseudo-Matthieu), guérit l’aveugle de naissance et lépreux, ressuscite les morts, « avec la permission de Dieu », précise toujours le texte avec insistance. Il dit à ses disciples ce qu’ils amassent en leurs demeures. Un passage décrit Jésus priant Dieu de faire descendre une table garnie, venant du ciel (5, 114). Est-ce une réminiscence de la multiplication des pains ou de l’Eucharistie ? Il est difficile de le savoir.

L’opposition rencontrée par Jésus : le refus de la Croix

Lorsque l’opposition s’accrut, Jésus lança un appel à ses apôtres, décidés à le défendre ; le texte fait seulement une brève allusion aux machinations des juifs et à Dieu qui les déjoua. Les apôtres sont désignés par un mot signifiant « les blancs ». Y aurait-il eu là une allusion au vêtement blanc des membres de certaines sectes baptistes ? (3,52-54).

La mort de Jésus dont parle le texte, ou son rappel à Dieu (peut-on lire également) ont fait problème (3,55). Un verset isolé, tardif, affirme en effet que les juifs n’ont pas tué Jésus, ne l’ont pas crucifié mais « ils ont été mis en présence d’une ressemblance », pourrait-on dire pour traduire deux mots arabes (un bref ensemble de six consonnes) qui ont fait couler beaucoup d’encre. La tradition musulmane y a toujours vu la substitution d’une autre victime, sosie métamorphosé en Jésus et crucifié à sa place. C’est la vieille position de l’hérésie docète. De toutes façons, il est clair par ailleurs que le plan de salut de Dieu, dans l’islam, ne comporte aucune place pour la croix (4,157). Jésus aura été élevé au ciel par Dieu (3,55). Il est le signe de l’Heure et la tradition attend son retour pour la fin des temps.

Il est par contre plus important de constater que le Coran proteste vigoureusement contre toute affirmation selon laquelle Jésus serait plus qu’un homme (5,17.72). Il refuse catégoriquement tout ce qui semblerait ne faire de Dieu que « le troisième de trois » (5,73). Et tout en présentant Marie comme une des deux femmes modèles (avec la femme de Pharaon), exemples pour ceux qui croient (66,11-12), il nie énergiquement que Jésus et Marie aient été placés comme deux divinités à côte de Dieu : jamais Jésus n’a demandé cela à ses disciples (5,116). Jésus annonce la venue de Mohammad (61, 6). Tous ces textes mériteraient de longues réflexions. Il faudrait y ajouter l’ensemble des versets isolés.

Des chrétiens ont voulu interpréter ces passages sur Jésus et Marie comme le rejet d’erreurs rejetées aussi par les chrétiens. Cette affirmation est discutable. Il est seulement certain que le contenu de ces versets reste fort sommaire et se situe bien en dehors de nos perspectives. Et il est non moins certain que les musulmans, depuis les débuts de l’islam, ont tous interprété ces versets dans un sens allant contre le dogme des grandes Eglises chrétiennes.

Quant à l’Eglise, le Coran n’en parle pas ; mais le rejet même de toute idée de médiateur en ces domaines et une autre vue du rôle du Christ entraînent l’absence de sacerdoce, de sacrements. Le Coran loue les chrétiens qui ont des prêtres et des moines mais le verset suivant montre que ce sont des chrétiens en train de se convertir à l’islam (5, 82-85). Par contre, il est sévère pour les moines et les rabbins qui thésaurisent et ne font pas de dépenses « dans la voie de Dieu ». c’est-à-dire pour la cause de l’islam, ses pauvres et ses guerres à financer (9, 34-35).

Un livre qui a réponse à tout

Les pages précédentes ont montré à quel point, lorsque le lecteur dépasse la foi en un Dieu créateur et providence, la doctrine du Coran et celle de nos Ecritures divergeaient. Un fait dont il nous faut maintenant prendre connaissance augmente la difficulté et rend toujours quasi-impossibles des échanges sérieux sur ce qui nous oppose : les musulmans n’acceptent pas de prendre en considération nos Ecritures dont ils refusent l’autorité.

En théorie ils reconnaissent bien une Torah révélée à Moïse et un Evangile descendu sur Jésus : mais le Coran, dans des sourates médinoises, accuse les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) d’avoir manipulé les textes, de les déformer en les citant, d’en taire ou d’en oublier des passages. Cette grave attaque semble viser d’abord des groupes restreints (2, 42.75 ; 3, 78 ; 4, 46) mais à la fin s’être étendue à tous (5, 13-14).

A vrai dire, ces passages demeurent dans l’imprécision. D’autant qu’à deux reprises, le Coran s’adresse aux Juifs de Médine pour leur demander, la première fois d’apporter la Torah (3, 93), ce qui serait incompréhensible s’il s’agissait d’un livre falsifié, et la seconde fois, il les renvoie à la Torah qu’ils ont pour juger un cas (5, 43), ce qui serait également incompréhensible en cas de falsification.

Ces accusations étaient trop importantes pour ne pas avoir été l’objet de discussions au cours des siècles. La quasi-totalité des penseurs musulmans croit que le texte même de nos Ecritures a été altéré. Quelques rares autres (et parmi les esprits les plus distingués) admettent l’authenticité du texte mais refusent l’interprétation qu’en donnent juifs et chrétiens. Au fond, la clef du problème réside dans la conviction que le caractère miraculeux du Coran est rationnellement prouvé (argument du défi, sommant d’imiter une sourate du texte, dont nous venons de parler p. 51). Donc, lorsqu’il y a contradiction entre le Coran et d’autres livres ou des faits, seul compte le Coran. Le reste doit être rejeté ou interprété.

Ce principe a priori plane sur les échanges islamo-chrétiens et réduit singulièrement leur domaine. Seules les valeurs que nous avons en commun peuvent être abordées facilement. Les autres devront être réservées pour des entretiens avec des amis et lorsque les possibilités de compréhension mutuelle seront jugées suffisantes. En outre, ce principe donne à nos frères de l’islam une assurance telle que bien des recherches patientes et objectives leur semblent pratiquement inutiles. La certitude de posséder la vérité, dans un livre qui a réponse à tout, commande leur attitude : nous n’en prendrons jamais assez conscience.

Cela montre qu’aujourd’hui, pour une compréhension mutuelle, il importe d’une part de ne pas sortir des questions humaines et religieuses à l’intérieur desquelles les relations sont possibles et par ailleurs d’oeuvrer patiemment pour découvrir les vraies causes de ce blocage.

Conclusion

Pour conclure, il suffira de dire que le Coran lance un défi aux chrétiens sur deux plans. D’abord, il leur rappelle les valeurs de base de tout monothéisme, valeurs que nous avons mais que nous risquons toujours d’oublier : la grandeur de Dieu, créateur, miséricordieux et bon, la prière, la louange, l’action de grâces, la fragilité de l’homme qui mourra un jour et devra rendre compte de ses actes ainsi que toute une série de directives humaines liées au Décalogue.

L’attitude des musulmans sincères, sur ce point, devrait être un aiguillon pour les chrétiens tièdes.

Par contre, le Coran met en question les points les plus essentiels de notre patrimoine : ainsi toute la tradition biblique dont il ne fait aucun cas et dont il retient uniquement ce qui confirme ses options. Il refuse les mystères proprement chrétiens du Credo. Nos dogmes paraissent impensables aux musulmans alors que, pour nous, ils sont d’une importance vitale ; eux s’en tiennent à un plan proche de la nature. avec la conscience d’être des créatures devant leur Créateur, leur Seigneur et leur Maître, l’adorant et le servant selon la loi musulmane. C’est une religion de Dieu sans la croix, ni l’adoption d’enfants de Dieu.

De plus, comme une grande proportion de leurs théologiens enseigne que l’islam doit établir sa paix et son ordre sur le monde entier et qu’à bien des moments de l’histoire les gouvernements et leurs armées ont suivi ces directives, il en est résulté une opposition parfois violente qui a dressé chrétiens et musulmans les uns contre les autres. Cette situation a duré pendant des siècles et, aujourd’hui encore, elle pose un problème humain et religieux fort complexe de rivalité et de concurrence dans l’expansion.

Au fond, il s’agit de la situation de l’homme ici-bas et de ses relations avec Dieu. La conception de la révélation n’est pas la même des deux côtes ; je ne parle pas ici des vues théologiques qui ont évolué et peuvent évoluer mais du coeur même du problème. A ce point de vue le parallèle que bien des gens établissent entre Bible, Evangile et Coran demanderait à être expliqué. En un sens il est légitime car il est toujours possible de comparer matériellement ces livres, comme des critiques comparent entre eux plusieurs textes. Mais le rôle qu’ils jouent dans l’univers religieux respectif des trois communautés juive, chrétienne et musulmane, est loin d’être le même.

Pour nous en tenir aux horizons chrétiens et musulmans, disons avec prudence, et en sachant le côté très délicat de telles affirmations, que la personne de Jésus, chez les chrétiens, correspondrait à ce qu’est le Coran chez les musulmans. Dieu parle au moyen d’un livre pour les musulmans tandis que pour les chrétiens : « Après avoir à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les Prophètes, Dieu. en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils. » (Hébreux 1, 1-2). Déjà, les traditions juives puis chrétiennes voyaient la « parole de Dieu » sous un angle bien plus large que celui des simples mots qui peuvent être mis par écrit dans un texte. L’expression « parole de Dieu » s’appliquait aussi à des événements, à des gestes prophétiques et allait chez les chrétiens jusqu’à dessiner la personne du Verbe qui les domine tous. Du côté musulman, la parole de Dieu s’est faite livre ; du côté chrétien, elle s’est faite homme. Et cela entraîne des conséquences incalculables.

L’islam va vers Dieu par un livre : nous allons vers Dieu par une personne, celle du Christ. Certains grands saints, comme saint Etienne, le premier martyr, ont vécu sans avoir connu de livre des Evangiles. Ils ont vécu du Christ et de sa grâce.

Quant aux différences, la première d’entre elles se manifeste dans le domaine du sacré. Si le sacré « relatif », celui qui marque tous les êtres dans la mesure même où ils sont en relation de créatures avec le Créateur, est reconnu par les uns et par les autres, le sacré « essentiel » diffère totalement. D’un côté ce sera le Coran et tout ce qui touche au Coran et de l’autre, l’humanité du Christ et tout ce qui la prolonge. D’où cette place du Coran dans la société musulmane, sa récitation avec le désir de se mettre en présence de Dieu, son usage à des fins de bénédiction et de protection, son rôle pour sacraliser la vie publique.

Il reste encore à évoquer le rôle joué par le Coran dans l’expansion de l’islam, cette expansion qu’il serait naïf d’oublier et à laquelle songent toujours bon nombre de musulmans. Un de leurs hebdomadaires religieux en Egypte titrait dans un numéro de juillet 1983 : « L’Europe est en train d’être conquise par l’islam sans guerriers ». Puis il mentionnait les conversions de Français à la Grande Mosquée de Paris, avec interview de quelques convertis.

Nous avons, plus haut, fait allusion à la situation bloquée en raison de la certitude musulmane que le Coran vient de Dieu, du seul fait qu’il n’a jamais été imité. Une analyse équilibrée de la situation serait indispensable. Que faire en attendant ? Pour être compris, il y a lieu d’abord de vivre le christianisme. A quoi bon parler de l’amour de Dieu et du prochain si nos frères se sentent rejetés, à l’écart ?

Mais il y a également la question des droits de l’homme, droits civils et religieux, sur lesquels l’accord profond est loin d’être fait. Du côté des chrétiens d’Occident, cela a posé et pose encore de gros problèmes qu’ils s’efforcent de résoudre dans la ligne de Justice et Paix. Mais du côté musulman, les difficultés ne sont pas moindres. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la situation réelle, faite en terre d’islam aux musulmans convertis à une autre religion, a jusqu’ici beaucoup contribué au blocage de la situation. Les autres communautés se sont fermées devant ceux qui n’admettaient les passages qu’à sens unique vers l’islam et avec impossibilité de retour en arrière, sauf au compte-gouttes et au prix d’efforts considérables. Condamnés à disparaître par le simple jeu des conversions et des émigrations, elles se sont repliées sur elles-mêmes pour survivre et être grignotées le plus lentement possible. C’est un aspect des droits religieux de l’homme dont le Coran ne parle pas et qui a été jusqu’ici réglé à la lumière d’une tradition interprétée strictement. Cette interprétation pourra-t-elle changer comme plusieurs musulmans l’ont proposé malgré l’opposition des autres, ou comme l’admettent dans les faits plusieurs pays musulmans plus tolérants ? Tout est là. Car il y a une question de réciprocité dans le respect des droits.

Enfin, pour préparer l’avenir, n’oublions pas la place que les idées de grandeur et de transcendance de Dieu tiennent dans le Coran et dans l’islam. Dieu seul est Grand, répète chaque jour le musulman, des dizaines de fois durant ses prières. Le judaïsme et le christianisme le croient également. Peut-être serait-il bon de souligner comment les mystères chrétiens nous aident à comprendre ce qu’est la véritable grandeur et la véritable transcendance.

 

[1Ainsi les racines QDS pour la sainteté. YMM pour la mer dans le cas de Moïse ou FQ à la même forme dérivée (avec insertion d un T) pour Sodome et Gomorrhe « détruites de fond en comble » etc.

[2Cet évangile est un remaniement du Protévangile de Jacques à I’usage des occidentaux .

Jacques JOMIER o.p.
Jacques JOMIER o.p.
(re)publié: 01/09/2014
1ère public.: 31/03/2001
Les escales d'Olivier