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Aux frontières de la mission

ANALYSE : Comment dire le message du Christ dans le contexte indien marqué par la multiplicité des religions et des cultures ? Avant Vatican II déjà, des efforts avaient été entrepris dans le domaine de la liturgie. Aujourd’hui, les prises de position sont souvent conflictuelles : la mise en question du système des castes, au nom de l’évangile, vient bousculer une inculturation qui se veut respectueuse des cultures indiennes.

L’histoire suivante a fait le tour des séminaires en Inde. Pris au milieu d’une terrible tempête, à la suite de graves avaries de moteur, un aviateur est amené à sauter en parachute. Il atterrit sain et sauf au sommet d’un arbre, mais il n’a pas idée de l’endroit où il se trouve. Non loin du pied de l’arbre, un homme l’observe. « S’il vous plaît, pourriez-vous me dire où je me trouve ? », lui demande le parachutiste. « Vous êtes sur un arbre », lui répond celui-ci. « Excusez-moi, mais vous ne seriez pas un théologien par hasard ? », reprend le parachutiste. « Si, mais comment avez-vous deviné ? » « Facile, réplique le parachutiste : les théologiens ont l’habitude de dire des choses vraies mais parfaitement inutiles [1]. »

C’est parce qu’ils voudraient faire oeuvre utile que de nombreux théologiens indiens parlent d’une « théologie contextuelle », c’est-à-dire d’une théologie qui soit en prise avec les réalités bien concrètes du pays, avec le contexte culturel et religieux, socio-économique et politique dans lequel le chrétien indien est appelé à vivre et à témoigner de sa foi.

Une liturgie adaptée

Bien que le christianisme soit arrivé en Inde dès le premier siècle, aujourd’hui encore la religion chrétienne est perçue comme une religion « étrangère ». Non seulement parce qu’à la différence de l’hindouisme, du bouddhisme, du jaïnisme [2] et du sikhisme [3], le christianisme est effectivement venu d’ailleurs, mais aussi parce que les communautés chrétiennes semblent former des « îlots culturels » qui s’harmonisent mal avec le milieu environnant.

Dès avant Vatican II, des voix s’étaient élevées pour dénoncer cette anomalie. Divers documents du Concile, et en particulier la Constitution sur la liturgie, ayant permis que des expériences soient faites pour une meilleure insertion des communautés chrétiennes dans les cultures locales, très vite quelques théologiens indiens se sont mis au travail, en particulier dans le domaine liturgique. C’est ainsi que, dès la fin des années soixante, ils avaient élaboré ce qu’on a appelé un « rite indien », qui avait été approuvé par Rome. Le prêtre pouvait rester assis pour présider l’Eucharistie, les bougies étaient remplacées par des lampes à huile, la génuflexion par la prostration, l’encensoir par un plateau sur lequel on dispose à la fois des bâtonnets d’encens, des fleurs et des lumières, etc. En tout, « douze points » ou douze aménagements. En dehors de la célébration eucharistique, on se mit à utiliser divers symboles empruntés à la culture locale.

L’inculturation en pays multiculturel

Les réactions des chrétiens indiens à ces ini-tiatives furent mitigées. Dans certains milieux, on se félicita de voir qu’en Inde l’église avait pris à bras le corps ce qu’on appellerait plus tard la question de l’inculturation. Mais certains eurent l’impression qu’on leur demandait de revenir à des formes de culte auxquelles leurs ancêtres avaient dû renoncer pour pouvoir devenir chrétiens. D’autres, tout simplement, aimaient bien les symboles « importés » auxquels ils s’étaient habitués et voyaient mal les avantages de ces changements.

Avec le recul du temps, on se rend compte qu’on avait sans doute sous-estimé la complexité du problème. Ces aménagements liturgiques avaient été proposés par des théologiens et approuvés par les évêques ; or, comme devait l’écrire plus tard Jean Paul II, l’inculturation doit être l’affaire de tout le peuple de Dieu et pas seulement de quelques experts [4].

Or, le « peuple de Dieu » en Inde est loin d’être homogène, en particulier du point de vue de l’origine sociale des communautés chrétiennes. Les « experts » indiens avaient introduit dans la liturgie un certain nombre de symboles et de rites hindous utilisés par les hautes castes. Ce faisant, ils avaient implicitement identifié la culture indienne avec celle des classes supérieures de la société, sans prendre en compte les ressentiments profonds des Indiens de basse caste à l’encontre de ceux dont ils subissent depuis longtemps la domination. De plus, il y a en Inde plusieurs cultures !

A la recherche d’une nouvelle théologie

Dans un tel contexte, le processus d’inculturation est évidemment fort complexe, d’autant que la liturgie n’est que l’un des domaines où l’église doit s’efforcer de rejoindre la culture locale. La spiritualité, la théologie, voire les structures ecclésiales ou le style de vie, sont également concernés. Une rencontre féconde de l’évangile avec les richesses culturelles indiennes prendra beaucoup de temps.

L’Inde est une démocratie, « la plus grande démocratie du monde », et une démocratie qui « fonctionne », au moins en ce sens que le verdict des urnes est respecté. C’est malgré tout une démocratie affligée de toutes sortes de maux : corruption, communautarismes, inégalités...

Beaucoup d’Indiens continuent de vivre au-dessous du seuil de pauvreté. L’église, en Inde, s’est véritablement investie dans l’aide aux plus démunis. Elle a ouvert des écoles, des hôpitaux, des orphelinats, et a lancé de nombreux projets de développement. Elle a aussi réfléchi aux moyens de lutter contre les injustices et d’éradiquer la pauvreté, en particulier dans le cadre de ses instituts de sciences sociales. C’est également dans le cadre de cette lutte que des théologiens indiens ont mis au point la « théologie dalit » (voir encart). Ce courant, inspiré de la théologie de la libération, se donne comme objectif d’accompagner dans leur lutte les victimes indiennes d’une oppression millénaire.

Mais l’Inde n’est pas l’Amérique latine : les chrétiens indiens sont très minoritaires dans leur pays et le contexte culturel indien est fort différent de celui du Brésil.

Le Christ, pierre d’achoppement

Les théologiens indiens connaissent bien la doctrine sociale de l’église, mais ils sont convaincus que le contexte socio-politique de l’Inde appelle de nouvelles réflexions. Au sujet des implications socio-politiques de l’évangélisation, les évêques d’Asie souhaitent que l’on choisisse une voie originale, et non des méthodes théologiques et sociologiques toutes prêtes empruntées à l’Occident [5] : élaborer une théologie qui soit en prise avec les problèmes socio-économiques et politiques propres à l’Inde constitue un autre défi que s’efforce de relever l’église en Inde.

Même si, selon la Constitution, l’inde est un pays « laïque », la religion occupe une très grande place dans la société et affecte profondément la vie du citoyen. Le dialogue interreligieux est souvent étroitement lié à des problèmes politiques et les théologiens indiens considèrent comme particulièrement important que les chrétiens apprennent à bien se situer dans une société plurireligieuse. C’est l’une des raisons pour lesquelles, depuis quelques années, les évêques d’Asie préconisent l’élaboration d’une « théologie de l’harmonie ». (voir encart) L’harmonie est en effet l’une des valeurs du patrimoine culturel qui est commune à la vaste majorité des asiatiques. Elle vise non seulement à éviter les confrontations mais aussi à accueillir la diversité comme une richesse. Elle mérite donc toute l’attention des chrétiens.

Depuis un certain temps, l’enseignement de l’église encourage d’ailleurs fortement le dia logue interreligieux. Un chrétien ne peut pas vivre et travailler jour après jour dans le voisinage immédiat d’hindous ou de musulmans sans être amené à pratiquer, sous une forme ou sous une autre, ce dialogue. Mais le chrétien fait aussi souvent l’expérience des difficultés qui surviennent dès qu’il veut présenter aux autres les éléments les plus fondamentaux de sa foi. Les hindous, les musulmans, les bouddhistes, les sikhs et d’autres n’aiment guère entendre dire que Jésus Christ est le seul et unique sauveur, alors qu’ils sont convaincus d’avoir déjà à leur disposition, dans leurs religions respectives, tous les moyens nécessaires au « salut » tel qu’ils l’envisagent. C’est ainsi que les théologiens indiens, dans leur ensemble, souscrivent pleinement aux propos des évêques d’Asie : Le défi, pour nous, en Asie, est de proclamer Jésus Christ de telle façon que cela ne constitue pas une exclusion des expériences religieuses que nos amis ont vécues dans leurs religions traditionnelles [6].

Des questions communes avec l’Eglise de France

On devine la perplexité d’un chrétien de France qui se retrouverait soudainement immergé dans une communauté chrétienne en Inde. Il pour rait certes constater qu’il s’agit bien en définitive de la même foi chrétienne, de la même Eucharistie, mais il pourrait aussi avoir l’impression que les grands problèmes des chrétiens en Inde ont peu de choses en commun avec ceux des chrétiens de France. Et pourtant... En France aussi se pose la question de la rencontre de l’évangile et de la culture contemporaine. En France aussi se pose le problème de la place de l’église dans la société (à preuve le débat actuel sur la laïcité) ou encore celui de la rencontre du christianisme avec d’autres traditions, religieuses ou non. Mais ces problèmes se posent en Inde de façon beaucoup plus radicale.

Les insuffisances de nos constructions théologiques

Les théologiens indiens sont ainsi fréquemment amenés à revenir à l’essentiel et à reconsidérer les positions traditionnelles de l’église. Leurs recherches aboutissent parfois à des constats qui peuvent aider les églises dans les pays de « vieille chrétienté » à faire elles-mêmes une relecture de leur précieux patrimoine. Il y a en Inde de nombreux théologiens, formés en Occident, qui n’hésitent pas à relever les insuffisances, voire les incohérences de nos belles constructions théologiques.

Cependant, ce n’est pas parce qu’il peut occasionnellement épingler les faiblesses des autres que le travail des théologiens indiens devrait retenir l’attention des communautés chrétiennes dans le monde entier. C’est plutôt parce que ceux-ci, étant en quelque sorte aux frontières de la mission, sont amenés à essayer de relever les grands défis de la mission universelle : celui de la rencontre de l’évangile avec toutes les cultures, avec toutes les traditions religieuses et avec toutes sortes de réalités humaines.

Une grande aventure comportant des risques et parfois de profondes souffrances, mais aussi des joies. Leurs efforts concernent tous les chrétiens. Ils ont droit à la solidarité des chrétiens de France et peuvent les aider. Il s’agit en effet du service d’une même mission, celle du Fils et de l’Esprit, qui est à l’oeuvre partout dans le monde. Chacun reçoit le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous. (1 Co 12,7).


La théologie dâlit

Il y a une différence frappante entre la théologie de la libération telle qu’elle a été formulée en Amérique latine et l’expérience indienne. En Inde, le projet de libération ne se limite pas au contexte de chrétiens qui feraient une relecture et une interprétation nouvelle des sources et traditions chrétiennes. En Inde, la libération doit être nécessairement un projet interreligieux. Dans la société plurielle de l’Inde les pauvres appartiennent à diverses religions.

Felix Wilfred, On the banks of the Ganges, Doing contextual theology, ISPCK Delhi, 2002, p. 95


La théologie de l’harmonie

Notre commune action se situe dans l’esprit d’harmonie qui est un idéal hautement prisé en Asie (...) En Asie, l’harmonie semble designer le cour intellectuel et affectif, religieux et artistique, personnel et social au niveau des personnes comme des institutions. D’où la nécessité d’une étude en profondeur de la théologie de l’harmonie dans le contexte asiatique, harmonie conduisant au dialogue interreligieux tel qu’il nous est clairement apparu. Le thème de l’harmonie, outre qu’il nous fournit une structure commune de participation pour la transformation des cultures asiatiques, est devenu aujourd’hui un concept clé dans le dialogue et la coopération interreligieuse.

Déclaration de la Conférence des évêques de l’Asie du Sud, Documentation catholique, no. 2217, 2 janvier 2000

[1Felix Wilfred, »On the banks of the Ganges. Doing contextual theology.« , ISPCK Delhi 2002, p. IX.

[2Jaïnisme : religion fondée en Inde au 6e siècle avant J.C. et dont le but est de conduire l’homme au Nirvana. L’ascétisme est considéré comme la voie la plus sûre pour la délivrance. Son principe fondamental est la non-violence envers toutes les créatures, vivantes ou inanimées.

[3Sikhisme : religion fondée à la fin du 15e siècle au Penjab et affirmant l’existence d’un unique Dieu créateur. Les sikhs rejettent le système des castes.

[4Redemptoris Missio, n° 54.

[5Documentation catholique, n° 2217, 2 janvier 2000, p. 43

[6Documentation catholique, n° 2217, 2 janvier 2000, p. 42

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(re)publié: 30/04/2004