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Protéger la mer nourricière

Les produits de la mer sont de plus en plus appréciés par les consommateurs des pays du Nord. Mais dans le même temps, comme les ressources halieutiques se raréfient dans nos océans, le réflexe est de se tourner vers les eaux du Sud riches en poissons. On assiste ainsi, depuis quelques années, au pillage de ressources pourtant vitales pour des populations souffrant de carences alimentaires. Une pratique encore aggravée par la mondialisation de l’économie. Les pêcheurs traditionnels font entendre leur voix et leurs représentants venus du monde entier se réunissent en France pour le deuxième Forum mondial des pêcheurs.

Regard

A Madagascar, la pêche traditionnelle représente une activité économique de première importance pour les populations des villages côtiers, mais aussi pour l’ensemble de la population. Elle parvient en effet à couvrir environ 70 % de la consommation de poisson de l’ensemble de l’île. Cette pêche, pratiquée sur des pirogues rudimentaires, non motorisées, ne contribue pas seulement à la sécurité alimentaire de nombreux Malgaches, elle génère des emplois. Environ 100 000 pêcheurs vivent aujourd’hui de cette activité contre seulement 42 000 il y a huit ans. Pour un emploi de pêcheur, il faut compter quatre ou cinq emplois annexes, en amont et en aval.

Ce bond spectaculaire s’explique curieusement par la paupérisation (75 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté) dans un pays pourtant riche en ressources naturelles. Mais l’île connaît une baisse de production agricole et les prix à la consommation sont inabordables pour les familles pauvres. Alors, pour survivre, de nombreux Malgaches migrent vers le littoral et se convertissent à la pêche. Le phénomène est tel que pour la première fois dans l’histoire du pays, la pêche traditionnelle a été mentionnée - pour une part symbolique il est vrai - lors de la dernière signature de l’Accord de pêche au thon entre l’Union européenne et Madagascar.

La pêche traditionnelle représente une production de près de 64 000 tonnes alors que la pêche industrielle, avec des moyens autrement plus sophistiqués, n’en totalise qu’un peu plus de 25 000. La première fournit des produits de consommation courante à faible valeur commerciale tandis que la pêche industrielle est une activité d’exportation (thon et crevette) à haute valeur marchande. De plus, le poisson capturé par la pêche traditionnelle est acheminé rapidement vers le consommateur côtier et le prix reste abordable. C’est loin d’être le cas pour la pêche industrielle dont les coûts de transport élevés se reflètent dans le prix du poisson.

Pourtant, la pêche piroguière, pauvre en matériels de capture, doit subir en permanence les incursions des chalutiers crevettiers dans la zone des deux milles (3,7 km au-delà des côtes) qui leur est normalement réservée. Cette situation entraîne des conflits à répétition.

« La pêche industrielle, qui travaille dans les mêmes eaux que nous, détruit nos engins de pêche et rejette de plus en plus de poissons. La baisse des captures est sensible », s’insurge un pêcheur piroguier de Mahajanga. Constat confirmé par la présidente de la FECPAMA locale (Fédération chrétienne des pêcheurs artisans de Madagascar) : « Maintenant il faut aller de plus en plus loin pour trouver du poisson alors que nos pirogues ne sont pas faites pour ça. »

Un énorme gâchis

Ce qui se passe à Madagascar est représentatif d’une évolution à l’échelle internationale. De « nourricière », grande pourvoyeuse de protéines, la mer est devenue, du fait de la course au profit, le théâtre d’un enjeu économique considérable. Des flottes industrielles, véritables armadas au service des multinationales de l’alimentation, écument les mers du Sud après avoir épuisé celles du Nord. Conséquence, les ressources biologiques marines (poissons, mollusques, crustacés) s’épuisent et diminuent dangereusement. La FAO ne cesse de tirer la sonnette d’alarme sur ce pillage d’une ressource qui constitue le gisement principal de protéines animales. En vain. La quasi-disparition du hareng en mer du Nord, de la morue sur les bancs de Terre-Neuve, des anchois au Pérou, du mérou au Sénégal n’a pas suffi à faire entendre raison aux tenants de la pêche industrielle.

Le gaspillage des ressources halieutiques ne semble pas davantage poser problème à ceux qui n’ont pour règle que la loi du marché. Ainsi, un quart des captures mondiales de poissons (30 millions de tonnes environ) est transformé en farine de poisson pour engraisser d’autres animaux... dont des poissons d’élevage. Or, près de cinq tonnes de poissons sont nécessaires pour fabriquer une tonne de farine ! Un énorme gâchis qui prive les populations des pays pauvres d’une ressource dont la valeur nutritionnelle est reconnue par tous. Il faut y ajouter encore les « captures annexes », euphémisme désignant ces 30 millions de tonnes de poissons supplémentaires que les chalutiers industriels rejettent par-dessus bord parce qu’elles ne les intéressent pas. Ceci à quelques encablures des côtes où des populations souffrent de la faim.

Un transfert du Sud vers le Nord

Quant aux gouvernements des pays du tiers monde, ils n’ont de cesse de brader leurs richesses halieutiques (patrimoine national) contre quelques devises fortes qui ne serviront même pas, ou pour une infime part, au développement du secteur des pêches artisanales. Il est vrai qu’à cause de leur endettement et de leur sous-développement, les pays du Sud ne peuvent tirer pleinement parti de leurs ressources côtières et qu’il est plus facile pour les états de faire appel aux flottes étrangères, quitte à favoriser ainsi le transfert de protéines du Sud vers le Nord. Actuellement, 25 % du poisson consommé en Europe provient de captures réalisées par des navires européens opérant dans le cadre des Accords de pêche entre l’Union européenne et des pays du Sud.

Alors que faire, pour que les ressources de la mer aillent prioritairement à ceux qui en ont le plus besoin ? D’abord mettre fin au gaspillage des ressources (surexploitation des stocks, pêche minotière, captures annexes) et gérer raisonnablement les réserves de poissons.

Ensuite, apprendre à pêcher autre-ment. « Le problème de l’autosuffisance alimentaire des pays pauvres ne sera résolu à l’échelle mondiale que si les hommes parviennent à s’entendre pour mettre en ouvre une nouvelle politique halieutique à la fois plus audacieuse dans la recherche de nouvelles techniques de valorisation des protéines animales et plus modérée dans la conduite des opérations de pêche. Car, encore une fois, les ressources vivantes de l’hydrosphère ne sont pas inépuisables », rappelle à juste titre Jean Chaussade, chercheur au Cnrs.

Enfin, donner la priorité à la pêche artisanale. On l’a vu à Madagascar, on le vérifie partout ailleurs, le secteur traditionnel fournit en moyenne 50 % de la production mondiale. Elle mobilise moins de capitaux et génère beau-coup plus d’emplois que la pêche industrielle. D’autre part, les communautés de pêcheurs qui vivent sur le littoral sont souvent les mieux à même d’assurer la défense et le respect de l’environnement marin.

Mais dans le contexte de mondialisation néo-libérale que nous connais-sons, cela ne va pas de soi. Des conflits d’intérêt opposent deux catégories de pêche : celle destinée prioritairement aux besoins des populations locales et celle tournée essentiellement vers l’exportation et la recherche de profit. La résolution de ce conflit ne peut passer que par la mise en application au niveau international d’un code de conduite pour une pêche responsable. Ce code existe depuis 1995. Il a vu le jour sous les auspices de la FAO. Il met l’accent sur la sauvegarde du milieu marin, la lutte contre la surexploitation, la protection des zones littorales. Il recommande également d’associer les pêcheurs à la formulation des politiques, de protéger les droits et les conditions de travail des ouvriers de la pêche. « Toutefois, ce code reste dans une logique profondément libérale, ce qui favorise le drainage vers les pays du Nord des ressources halieutiques des pays du Sud », déplore Alain Le Sann, responsable du collectif Pêche et Développement.

Il reste encore beaucoup à faire. Mais les organisations de pêcheurs ont décidé de faire entendre leur voix au niveau international pour que le poisson, plat du pauvre, cesse enfin d’être convoité par les superpuissances.

Pour en savoir plus
 Les ressources de la mer, Jean Chaussade, coll. Domino, Flammarion
 Pécheurs d’espoir au Sénégal, François Bellec, coll. Les acteurs de développement, Les Editions de l’Atelier/CCFD
 Du Nord au Sud - pêcher pour vivre, d’Alain Le Sann, éditions Pêche et Développement

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François BELLEC
(re)publié: 30/09/2000