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Internet comblera-t-il le fossé Nord-Sud ?

Comme la machine à vapeur au XIX siècle, les nouvelles technologies de l’information sont en train de changer le monde. Internet devient le tam-tam du village planétaire. De Los Angeles à Dakar, on peut accéder à la même information. Le petit entrepreneur de quartier peut partir comme les grands à la conquête du marché mondial. Alors tous égaux devant le Web ? Le Sud va-t-il enfin pouvoir avancer au même rythme que le Nord ? Internet est-il la baguette magique qui aura raison du sous-développement ? Ou bien le fossé numérique va-t-il creuser encore l’écart entre les connectés et les exclus de la cyber-révolution ? C’est tout l’enjeu du moment, mais déjà, dans le travail pour le développement, Internet change la donne entre le Nord et le Sud.

Confortablement assis sur un tabouret devant la porte de son magasin où s’entassent des sculptures africaines et un trésor de bijoux targuis, Moustapha devise ce matin-là sur le sujet qui agite les esprits à Dakar : y a-t-il un intérêt à se connecter à Internet ? « Le courrier électronique pourrait m’être utile pour communiquer avec mes clients qui se trouvent au Japon ou à Bruxelles... C’est possible, même si j’ai l’impression qu’avec mon fax ça suffit... En revanche, je ne pense pas qu’Internet va me permettre de rentrer en contact avec des gens que je n’ai jamais vus. Vous savez, les affaires, c’est avant tout une question de confiance... », explique-t-il d’un petit sourire figé, avec l’envie qu’on lui prouve le contraire... Car lui aussi entend à longueur de journée qu’Internet permet de trouver des solutions inédites, d’avoir accès à des connaissances jusqu’alors réservées à l’élite et de nouer rapidement des relations denses qui transcendent les frontières géographiques et sociales... Les businessmen de la « nouvelle économie » sont bien sûr les premiers à tenir ce discours. Mais ils ne sont pas les seuls. Il est aujourd’hui repris en choeur par toutes les organisations de la coopération internationale (Union européenne, coopération française...) comme si Internet avait le pouvoir de réduire le fossé qui sépare le Nord et le Sud d’un coup de baguette magique. Dans la même veine, Bruno Lanvin, responsable à la Cnuced (Conférence des Nations-Unies pour le Commerce Et le Développement) d’un projet sur le commerce électronique, avance que « un véritable bond en avant est à portée de main des Africains ». Très enthousiaste aussi, la Banque mondiale considère que la révolution de l’information offre au continent l’occasion « de rompre des décennies de stagnation et de déclin ». Et ce grâce aux vertus du libéralisme. « La concurrence mondiale dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication a pour effet de baisser les coûts de la transmission de l’information et du matériel informa-tique. Cette évolution serait la chance de l’Afrique, à condition que celle-ci suive le mouvement de déréglementation et de la libéralisation économique », estime Elkyn Chaparro de la Banque mondiale.

L’accès reste un privilège

La progression des abonnements à la Toile a été de l’ordre de 92 % en Afrique entre juillet 1998 et septembre 1999. Ces chiffres, aussi prometteurs qu’ils puissent paraître, ne doivent pas faire oublier que cet accès reste le privilège d’une minorité. Il n’y a aujourd’hui que deux millions d’utilisateurs plus ou moins réguliers sur le continent africain (dont 80% en Afrique du Sud) pour 700 millions d’habitants. Les hommes d’affaires sont les premiers concernés, mais ce ne sont pas les seuls. Les étudiants, les journalistes, les associations de solidarité, de femmes et de défense des droits de l’homme utilisent aussi de plus en plus Internet pour communiquer, s’informer et accroître la portée de leur mobilisation. Mais dans tous les cas de figure, ce public branché au cybermonde se trouve là où la vie économique, sociale et intellectuelle est déjà riche. « L’accès au réseau mondial demeure encore largement confiné aux capitales et aux grands pôles économiques, ce qui exclut les zones rurales qui regroupent pourtant un peu plus de 70 % des populations africaines », peut-on lire sur le site du Quai d’Orsay consacré à Internet et au développement.

Il ne faut pas non plus se méprendre sur ce que signifie « Internet » dans ces pays. Loin d’être dans la course de la « net-économie » ou de la high-tech industrie, les internautes du Sud surfent surtout pour communiquer et accessoirement pour trouver des informations. « Certes, le courrier électronique fait l’objet d’un véritable engouement car il est aujourd’hui le moyen le moins onéreux de communiquer à une échelle internationale, mais la faiblesse du réseau téléphonique empêche la plupart du temps d’accéder aux autres possibilités », précise Annie Chéneau-Loquay, chercheuse au Cnrs (1). L’Afrique dispose de moins de deux lignes pour mille habitants. à titre de comparaison, on compte trois lignes pour quatre habitants en Europe ! Une insuffisance des infrastructures de télé-communications de base qui risque de freiner très rapidement la diffusion d’Internet sur le continent, selon cette spécialiste. « Au rythme de croissance actuel, il faudra attendre 2050 pour que la Côte d’Ivoire ait le même nombre de lignes téléphoniques par habitant que Singapour ou que l’Allemagne d’aujourd’hui », nous apprend l’édition 1999 du Rapport sur le développement humain publié par le Pnud (Programmes des Nations-Unies pour le Développement). Le passage direct à la téléphonie mobile, sans passer par la case téléphone fixe, permettra peut-être de surmonter cet obstacle. Reste à savoir si l’accès à Internet constitue une priorité pour l’Afrique. « Nous sommes obligés de constater que les changements sont lents à venir », reconnaît Amadou Top, président de l’observatoire sur les systèmes d’information, les réseaux et les inforoutes au Sénégal. Un pays où Internet fait l’objet de nombreuses expérimentations, depuis environ cinq ans, dans le domaine du e-commerce, mais aussi de la télémédecine et de l’éducation à distance.

Pour sa part, Annie Chéneau-Loquay craint « que les nouvelles technologies de l’information et de la communication accentuent l’ouverture incontrôlée du continent et renforcent les inégalités entre les villes et les campagnes ». D’après ses observations, Internet aurait plutôt tendance aujourd’hui à favoriser les importations. Comment pourrait-il en être autrement lorsque l’économie réelle de ces pays reste aussi faible et peu compétitive.

Concrètement, pour une petite entreprise artisanale de Bouaké au centre de la Côte d’ivoire, ou en plein coeur de la Casamance, Internet n’est pas d’un grand secours si, par ailleurs, elle n’a pas accès au crédit pour constituer un minimum de stocks, et si les voies de communication ne lui permettent pas d’acheminer sa production dans des coûts et des délais raisonnables. Dans des conditions aussi peu favorables, cette petite entreprise a peu de chance de pouvoir répondre à la commande d’un « e-client » de l’autre côté de la planète. Pour que s’ouvrent les portes du monde virtuel, encore faut-il que le monde réel soit à la hauteur.

Les participants au séminaire tenu à Bamako en février 2000 sur « Internet passerelle du développement », avaient bien situé le problème en demandant que les infrastructures routières, les services postaux et bancaires soient améliorés pour qu’Internet soit utile au processus de développement. Une évidence ? Peut-être, mais à rappeler avec force tant Internet alimente aujourd’hui les rêves les plus fous.

Si Internet ne permet pas de faire des miracles, cela ne signifie pas pour autant que cet outil ne sert à rien. Il a peu de chance de faire rentrer les petits producteurs d’Afrique dans le « village global » par la grande porte, mais il s’avère être utile pour répondre à d’autres questions clés du développement comme l’accès au savoir et le renforcement des contre-pouvoirs.

Alléchées par la quantité considérable de marchés à prendre et de profits à réaliser, des alliances gigantesques de groupes se préparent à une bataille mondiale sans merci, pour le contrôle de ce nouveau secteur de l’économie : leur stratégie est de maîtriser à la fois les canaux de diffusion (les services d’accès et l’infrastructure de télécommunication) et les contenus de cette nouvelle communication. Dès lors, comme pour le téléphone ou le transport ferroviaire, l’enjeu est donc que l’accès aux nouvelles technologies de la communication ne soit pas régi uniquement par une logique commerciale, mais ouvert au plus grand nombre et riche de la diversité des cultures. Ce problème pose la nécessité d’une régulation du développement des infrastructures permet-tant l’usage d’Internet.

Se pose également la question du financement des infrastructures de base. En dépit des déclarations lors des grands sommets, c’est un problème encore de second rang pour les états africains, toujours submergés par le remboursement de la dette, comme pour les bailleurs de fonds internationaux... Le Pnud propose de taxer les courriers électroniques pour réduire la fracture numérique mondiale - sur les 2 % de la population mondiale connectée au réseau, environ 88 % se trouvent dans les pays développés. Sans beaucoup d’écho pour l’instant.

On pourrait imaginer d’autres formes de redistribution des fruits de la croissance permise par les nouvelles technologies, mais nous en sommes encore au début d’une époque et il reste finalement beaucoup à inventer pour que les nouvelles technologies de l’information tiennent leurs promesses et ne soient pas un facteur supplémentaire de renforcement des inégalités.

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Sabrina KASSA
(re)publié: 31/03/2001