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De mon assiette à notre planète

Notes d’une conférence donnée à l’université de Valenciennes le 1er février 2007 à l’initiative du CCFD - secteur du Valenciennois, de la MJC de Saint-Saulve et de l’Université pour tous de Valenciennes

Le titre donné pour ce soir est De mon assiette - il y a bien sûr des problèmes qui nous concernent au quotidien (sécurité sanitaire des aliments en occident) - à notre planète - à l’échelle de la planète, il y a des problèmes de sécurité alimentaire (savoir ce qu’on va pouvoir manger pour avoir ses 2 200 calories par jour pour ne pas mourir de faim).

Sur les 6,5 milliards d’hommes sur terre, il y en a 852 millions qui n’ont pas leurs 2 200 cal/jour, et ce chiffre augmente. Deux milliards d’hommes (soit près d’un homme sur trois) souffrent de carences alimentaires en protéines, vitamines ou minéraux.

La majeure partie de ceux-là vivent dans les pays dits « du Sud », ce que j’appelle « le tiers-monde », en référence avec ce qu’était chez nous le tiers-état.

Parmi les 852 millions qui n’ont pas leurs 2 200 cal/jour, 70 % sont des agriculteurs ! Le paradoxe est que ce sont ceux dont la vocation est de nourrir le monde qui ont faim. Les autres personnes sous-alimentées habitent des bidonvilles (par exemple aux abords de Rio, Mexico, Lagos, Calcutta, etc.) : ce sont d’anciens paysans qui n’ont pas pu être compétitifs et se sont retrouvés contraints de migrer vers les villes sans pour autant y avoir trouvé un emploi.

Les problèmes alimentaires qui peuvent parfois se poser chez nous sont, à l’échelle mondiale, beaucoup plus massifs et accusés.

A l’échelle de la planète, il y a déjà de quoi nourrir une population toujours croissante, et il n’y a pas un seul écosystème au monde où il soit totalement impossible d’accroître la production alimentaire. C’est possible techniquement pour les agriculteurs de produire plus pour leur propre autoconsommation alimentaire ou bien pour vendre et acheter de quoi manger, par le biais des exportations.

Mais il importe que les pays « du Sud » puissent produire davantage par eux-mêmes et ne plus dépendre des aides extérieures. Car l’arme alimentaire existe et elle est utilisée par les grandes puissances. Les pays du Sud doivent retrouver leur souveraineté alimentaire.

Quand il y a des excédents mondiaux, les cours s’effondrent et les paysans du Sud ne peuvent rester compétitifs. Mais dès qu’il a une pénurie (du fait d’un accident climatique, alors même que les pays du Nord limitent volontairement leurs productions), les prix augmentent brutalement et c’est à ce moment-là que l’aide alimentaire s’estompe ! Et c’est le moment où le prix des céréales augmente, les stocks diminuent – cela provoque un risque de famine.

A l’échelle mondiale, il y a un homme sur deux qui est agriculteur, 1,3 milliards d’exploitations agricoles dont un milliard n’ont que des outils manuels et 0,3 milliard ont accès à la traction animale, et 30 millions seulement ont accès aux engins motorisés. Et le rapport de productivité entre les premières (manuel) et les dernières (moteur) et de 1 à 200 (en effet le riz produit à la main au sud du Sénégal ne permet pas une productivité de plus de 500-550 kg de riz par actif et par an, soit 2 personnes nourries par actif, alors que la productivité nette de l’agriculture en Louisiane est de 100 tonnes de riz/actif/an.

Le problème est que ces deux types de riz sont vendus au même prix, suite à l’économie de « libre-échange » sur le marché de Dakar – ce qui signifie que le travail de l’agriculteur sénégalais est payé 200 fois moins que celui de Louisiane. Comment dans ces conditions peuvent-ils avoir accès aux produits de première nécessité (médicaments, vêtements) ? C’est le danger de l’économie de marché. Il en résulte une émigration d’agriculteurs vers les bidonvilles, où ils souffrent de la faim, ou vers les forêts, qui sont alors de plus en plus défrichées.

Le différentiel de productivité est le même avec les oléagineux : quand, dans le rayon d’un magasin, nous voyons un litre d’huile d’arachide à côté d’un litre d’huile de tournesol, il faut savoir qu’au même prix, le litre d’huile d’arachide du Sénégal coûte 200 fois plus de travail qu’un litre d’huile de tournesol !

Avec le système du libre-échange, quand nous nous échangeons au même prix des huiles de tournesol et d’arachide, on leur donne une quantité de travail, ils nous en rendent 200 plus fois plus !

Entre « pays du Nord » et « pays du Sud », dans une économie de marché, l’échange est inégal dans les rapports de travail. Cet écart de productivité est à la source de l’exode rural, des mouvements migratoires vers les dernières forêts et de l’immigration illégale vers nos pays.

Il faudrait autoriser les pays « du Sud » à protéger leur agriculture avec des droits de douane conséquents, comme la France et l’Europe de l’ouest l’ont fait avec succès au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. L’économie libérale ne pourrait, en fait, marcher que si en parallèle au libre-échange des biens il y avait aussi libre circulation des hommes : les gens quitteraient les régions trop arides et les zones montagneuses aux sols érodés pour se rendre en masse chez nous. Les mouvements migratoires qui arrivent en Europe ne sont qu’une toute petite partie des déplacements de population à l’échelle mondiale. Ces pays du Sud se trouvent avec, comme seule possibilité d’exportation, leur propre main-d’œuvre.

Certains apôtres du libre-échange disent : « Ils n’ont qu’à cultiver du café et du cacao, ce que ne peuvent pas cultiver les pays riches du Nord – pour des raisons climatiques. » Le problème est que tous les pays pauvres en surproduisent, et les cours du café et du cacao baissent donc à leur tour, jusqu’à ne plus rémunérer autant que les cultures vivrières.

Pour arrêter ce cercle infernal il faut passer par une réforme des politiques agricoles des pays riches. Dans le cadre de la PAC européenne 20 % des aides vont à 80 % des agriculteurs et 80 % des aides sont attribuées aux 20 % les plus riches des agriculteurs (par exemple des producteurs de riz de Camargue). Ces aides découplées sont dénoncées au sein de l’Europe, du fait de leur répartition inégale, mais aussi au sein de l’OMC, du fait de leur effet de « dumping » à l’encontre d’agriculteurs déjà 20 fois moins compétitifs.

Il est urgent de dire « on arrête tout ça ». En 2008, au sein de l’Union Européenne, est prévue une reformulation de la PAC, lors de la la présidence française. Le pacte écologique de N. Hulot propose que l’on mette fin à l’exportation dans les pays pauvres de tout ce pour quoi nos agriculteurs ont eu des subventions (ce qui n’est pas, en prix, le plus fort de nos exportations : c’est le vin, le champagne et les fromages de qualité qui continueront à être exportés vers les marchés solvables). Nous cesserions par contre d’exporter des excédents de céréales, celles de moins bonne qualité, vers les régions pauvres du tiers-monde dans lesquelles les agriculteurs qui ne disposent que d’outils manuels éprouvent déjà des difficultés à rester compétitifs.

Nos appellations d’origine contrôlée, dont les Français sont fiers et que nous parvenons à exporter sans subventions, proviennent presque toutes de zones d’agriculture difficile où il a fallu ainsi protéger autrefois les agriculteurs de la concurrence des produits standards à faible coût de production. Il faudrait parvenir à faire quelque chose de similaire dans chacune de nos petites régions en réorientant leur agriculture vers notre marché intérieur, avec une exigence de qualité et de proximité : plus de produits bios, plus de produits fermiers, plus de produits de terroirs, etc.

Les subventions seraient versées aux cantines d’écoles, hospices et hôpitaux, restaurants universitaires ou d’entreprises, de façon à ce que ces établissements achètent des produits agricole de qualité plus artisanale dans le cadre de circuits courts. Cela permettrait notamment à des couches modestes de la population d’avoir accès, via la restauration collective, à de la nourriture de qualité, et les agriculteurs seraient mieux rémunérés pour leur travail, par les prix des produits et non plus par des subventions.

Pour en revenir au niveau de la planète, le vrai défi, c’est d’assurer la souveraineté alimentaire des pays pauvres. Dans le système actuel, ces pays ont encore formellement le droit de protéger leur agriculture par des droits de douane, mais le FMI et la Banque mondiale ont déjà convaincu les gouvernements de ne pas le faire (« on vous accorde une aide monétaire pour rééchelonner votre dette extérieure mais vous nous laissez exporter nos surplus agricoles chez vous »). Les négociations internationales en cours au sein de l’OMC pourraient aboutir à sacraliser ce renoncement à la souveraineté alimentaire ; voilà pourquoi je souhaite que le cycle de Doha (http://fr.wikipedia.org/wiki/Cycle_de_Doha) n’aboutisse pas.

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Marc DUFUMIER

Professeur à l’Agro-Paris-Tech, membre de la Fondation Nicolas Hulot.

(re)publié: 01/06/2015
1ère public.: 01/03/2007