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La matière peut-elle ressusciter ?

Comment les morts ressuscitent-ils ? Dans sa première lettre aux chrétiens de Corinthe, saint Paul se posait déjà la question (1 Corinthiens 15,35). Aujourd’hui, la biologie, la génétique et les neurosciences, versent de nouvelles pièces au débat.

La foi en la résurrection n’est jamais allée de soi. Comment admettre contre l’évidence de l’expérience commune que la mort n’a pas le dernier mot sur la vie, sur-tout s’il s’agit non pas de la vie en général, de la vie de « l’âme », mais de la vie du corps, de ma vie singulière ? Devant le monde grec, Paul s’était heurté à semblable difficulté (cf. Actes 17,32). Le développement de nos connaissances sur le monde, la vie et l’homme, surtout depuis quelques décennies, a fait surgir de nouveaux problèmes.

L’expression de la foi ne peut pas ignorer ce contexte, à moins de se replier sur elle-même. Sa communication suppose de prendre en compte la manière dont l’homme d’aujourd’hui - c’est-à-dire nous-mêmes - se rapporte à ce qu’il peut connaître du monde.

Le point délicat, c’est la résurrection de la chair

Faisons un rapide inventaire de quelques questions actuelles. Je m’inspire ici librement d’un échange qui a eu lieu dans l’association « Foi et culture scientifique » au sujet de la résurrection. à travers difficultés et fausses pistes, quelques attentes se dessinent.

Prenons l’exemple de Nicolas, chercheur en biologie végétale. Comme chrétien, il croit en la résurrection. Que met-il derrière ce mot ? Spontanément, il préfère dissocier sa compréhension de la résurrection de son activité scientifique. Mais une dissociation complète est impossible. Sa manière de parler de la résurrection apparaît marquée par la vision du monde qui guide son activité. Dans sa façon de voir, ta résurrection est un mystère qui dépasse l’imagination (objet d’une espérance de ce qui viendra après la mort) ; c’est une libération de l’âme à l’égard du corps matériel, de la pesanteur de la chair. Comment admettre en effet que la matière peut ressusciter ? N’est-elle pas permanente (à moins de se transmuter en énergie de rayonnement) ? Même la matière vivante est « programmée » pour aboutir en cadavre, autrement dit en matière inerte. Il semble pourtant que la vie ne soit pas réductible à la matière physico-chimique. Mais est-ce si sûr aujourd’hui ? De plus, à l’échelle de l’univers, le vivant, extrêmement marginal, est destiné à disparaître à terme dans les « débris d’un univers en ruine ».

Le point délicat est donc la résurrection de la chair. Depuis environ un siècle, la biologie a considérablement élargi nos connaissances sur la constitution et le fonctionnement du corps humain, jusqu’au niveau atomique. Les succès de la biologie moléculaire depuis les années 1950, remarquablement exposés dans le célèbre ouvrage de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité (1970), ont pu donner le sentiment que l’on détenait la « clé explicative » du vivant, sans faire appel à un « principe vital » qui lui serait spécifique. Il y aurait autant de continuité entre matière vivante et matière inerte qu‘entre biologie et physique. Et cette continuité s’ajoute à celle que les paléontologistes ne cessent d’affiner entre l’homme et l’animal, et que les neurosciences relèvent entre le cerveau et l’ordinateur. Ni le vivant ni même l’homme ne sont des « îlots » isolés au sein de l’univers.

L’idée d’une continuité au sein du monde matériel

Bien sûr, il convient de ne pas extrapoler ces résultats. Il reste encore beaucoup de « blancs » dans nos connaissances. Certains espoirs d’unification ont été déçus. Ce serait pourtant fort dangereux pour la foi chrétienne que de pré-tendre combler ces brèches en y logeant une action « divine ».

L’idée centrale est donc celle de la continuité au sein du monde matériel. Cela permet des transferts d’outils d’analyses et de tech-niques d’un domaine dans un autre : de la physique à la biologie, de l’informatique à la science du cerveau. à l’égard de la destinée mortelle de l’organisme humain, plusieurs attitudes sont possibles.

Des recherches dans divers secteurs permettent d’envisager sinon l’immortalité de l’individu, au moins le prolongement de la vie biologique par « rajeunissement » des cellules du corps. L’action directe sur le matériel génétique de certaines d’entre elles est plus efficace que l’intervention médicale sur des organes. De manière encore plus imaginative, des informaticiens pro-posent le prolongement de la « conscience » sur un autre support que la matière organique (un robot par exemple, programmé à partir de votre état cérébral). Tout cela dépasse largement les possibilités techniques actuelles, mais révèle cette visée d’« immortalité ».

A l’inverse, on peut se désintéresser du sort de l’individu. On prend de mieux en mieux conscience que la mort d’un organisme est nécessaire à la survie de l’ensemble auquel il appartient. La mort est la « condition » de la vie : certaines cellules doivent mourir pour que l’organisme se constitue ou fonctionne normale-ment (l’« apoptose », responsable par exemple de la chute des feuilles en hiver). Le matériel génétique de la cellule contient le mécanisme de son autodestruction. Ici encore, le désir est de s’affranchir de la rupture de la mort au pro-fit de la continuité à un niveau supérieur.

Il ne faut pas prendre ces perspectives, évoquées d’ailleurs ici trop sommairement, pour des anticipations de programmes réalisables à terme. Malgré les anticipations des futurologues et les attentes du public, l’investigation scientifique réelle se heurte souvent à des limitations imprévues. La démarche scientifique comporte une indéniable volonté de maîtrise, qui cache un certain fantasme de toute-puissance, mais dans son travail de chercheur, le praticien des sciences éprouve souvent la résistance du réel.

Il n’en reste pas moins qu’une idée dominante de continuité et de permanence rend difficile l’accueil de la radicale nouveauté qu’apporte la résurrection du Christ. C’est ce que nous allons examiner.

Dans l’écriture, la dimension de la nouveauté

Tournons-nous maintenant vers l’approche chrétienne de la résurrection. Remarquons que, si dans l’écriture la résurrection de Jésus est présentée comme bien « réelle », le contexte de présentation est fort différent de notre mentalité scientifique moderne. Il faudrait se garder des transpositions immédiates, à l’égard des-quelles la critique historique des textes nous a mis en garde.

Par contraste avec l’approche scientifique du monde, je voudrais d’abord mettre en avant la dimension de nouveauté. Dans son long exposé sur la résurrection (1 Corinthiens 15), Paul insiste sur le renouvellement qu’elle signifie et qu’elle apporte. La rupture de la mort marque un seuil que la représentation ne peut franchir. Le corps est radicalement transformé, sans commune mesure entre le « corps animal », qui vient de la terre, et le « corps spirituel », qui vient de Dieu. Ailleurs, elle est présentée comme une nouvelle création (cf. Romains 4,17). De leur côté, les témoins du Ressuscité font l’expériences de l’irruption d’une vie nouvelle, inattendue, surprenante, qui provoque l’étonnement, voire la crainte. Ce Ressuscité est le même Jésus qu’ils pensaient connaître auparavant. Pourtant il est tout autre, renouvelé. La nouveauté de cette vie est dans sa fécondité inépuisable, que les témoins expérimentent pour eux-mêmes : « Notre coeur n’était-il pas tout brûlant en nous...? » (Luc 24,32).

La résurrection est donc, avant tout, un événement pour la foi, un mystère inouï, au-delà de toute description. Seules la louange et l’action de grâce sont à la hauteur de ce qui est donné. Elle échappe à toute emprise humaine. Toute tentative de retenir, de s’approprier le Ressuscité est vouée à l’échec (« Ne me retiens pas » : Jean 20,17). Il se manifeste comme un homme radicalement libre. Ne peut le « saisir » que celui dont la foi est au niveau de cette liberté.

En liberté, le saut de la foi

Pourtant, dans la manière dont l’écriture en parle, il n’y a pas que le registre de la rupture, de la nouveauté absolue. Paul lui-même parle d’un « corps ». C’est le même corps, qui est « animal » et « spirituel » (ressuscité). L’analogie végétale qu’il propose, l’image de la graine, lui sert à marquer la transformation (cf. aussi l’évangile de Jean : « Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul », 12,24). Mais elle indique aussi que la vie nouvelle est vie de la même graine. La résurrection n’est pas la réanimation d’un cadavre, la continuité d’une matière l’emportant sur la transformation, mais elle n’est pas non plus création « à partir de rien ». Il est possible de voir dans l’homme, y compris dans son corps, des « structures de capacité » pour cette vie nouvelle, selon l’expression du théologien Adolphe Gesché, ou une « semence de résurrection ». Le corps a ainsi un « pouvoir résurrectionnel ».

Pour prendre conscience de cela, il faut à la fois le temps de la réflexion et l’engagement de la foi. Sans une décision de la liberté, aucun accès au mystère n’est possible. Aucune « preuve » ne dispensera jamais de ce « saut » de la foi. Il serait absurde d’attendre de la science une justification de la résurrection des morts qui éviterait de s’engager soi-même. Pour autant, cette liberté s’inscrit dans une histoire, manifestée par des signes visibles. Le Ressuscité lui-même délivre de tels signes, dont les principaux sont le tombeau vide et ses apparitions. Les disciples expérimentent sa présence, et continueront à le faire après son Ascension, dans la constitution de l’église. Tout cela n’est pas simple juxtaposition d’événements « à croire ». L’ensemble de ces signes, relus à la lumière de l’écriture, révèle à l’intelligence une trame, la cohérence du plan de salut de Dieu sur le monde, la fidélité à sa promesse. Il y a une « nécessité », qui s’exprime par exemple dans la récurrence des « il faut », « ne fallait-il pas ? », etc. Ce n’est pas là soumission aveugle à un ordre incompréhensible, mais rappels à des « esprits sans intelligence » et des « coeurs lents à croire » (Luc 24,25).

L’intelligence n’est pas discréditée

Il serait donc imprudent de faire des rapprochements trop rapides. La résurrection n’est pas d’abord objet de science, mais événement pour la foi, expérience qui transforme toute mon existence. Comme je l’ai indiqué par ce bref sondage dans l’écriture, l’intelligence n’est pourtant pas discréditée, mais elle vient après coup, pour relier les éléments et soutenir l’expérience.

Nicolas a raison de voir dans la résurrection un « mystère », se rendant sensible à l’étonnement qu’il fait naître. Mais la prise en compte du corps, aussi difficile soit-elle du fait de l’évolution du discours scientifique à son sujet, ne peut être absente. Il ne faut pas attendre de la science une « explication » de la résurrection. à première vue, elle semblerait même faire obstacle à la foi. S’efforçant de ramener l’inconnu au bien connu, par un enchaînement nécessaire de causes et d’effets, elle écarte méthodiquement toute nouveauté. Elle extrapole nos connaissances sur le monde à des domaines autrefois réputés mystérieux, et en dissipe l’apparent « mystère ».

Mais il faut y regarder de p ! us près. Le scientifique est-il totalement insensible au nouveau ? Est-il inaccessible à l’étonnement ? Si le regard se déporte des connaissances acquises (toujours provisoirement) à la démarche de recherche, la perspective change. La manière dont les chercheurs eux-mêmes la décrivent montre l’émerveillement de la découverte, ou exprime l’idée que la recherche manifeste le « désir de vivre » de la nature humaine (François Jacob). Au sens chrétien, la résurrection est essentiellement « révélation », parole qui me vient d’un autre, et non résultat de mes propres réflexions. Mais cette parole inouïe peut trou-ver même chez le scientifique le plus rigoureux un écho favorable.

Bibliographie récente

- Bony, Paul, La résurrection du Christ, Editions de l’Atelier, coll. « Tout simplement », n·26, 2000 , 192 p.
- Chareire, Isabelle, La résurrection des morts, Editions de l’Atelier, coll. « Tout simplement », n·23, 1999, 128 p.
- Doré, Joseph, Croire en la résurrection de Jésus-Christ, Etudes, avril 1982,, p. 525-542
- Guesché, Adolphe, Dieu pour penser, tome 2 : l’homme, Cerf, 1993
- Guesché, Adolphe, Dieu pour penser, tome 4 : le Christ, Cerf, 2001

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(re)publié: 01/07/2012
Les escales d'Olivier
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