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Explication du monde : la fin des monopoles

Etat des lieux : Big bang, théorie de l’évolution, recherches sur l’embryon.. Dans une société de plus en plus dominée par les techno-sciences, l’homme est pris de vertige. Des scientifiques chrétiens éprouvent le besoin de faire le lien entre leur pratique et leur foi. Marie-Christine Ray a rencontré Philippe Deterre, biochimiste, directeur de recherches au CNRS et prêtre de la Mission de France.

Les 31 mars et 1er avril 2001, se sont tenues à Miribel près de Lyon les premières rencontres des groupes francophones chrétiens « Sciences, culture et foi ». Une cinquantaine de participants, représentant une vingtaine de groupes de France, Suisse et Belgique ont mis en commun leur réflexion et constitué le réseau « Blaise Pascal » d’échange d’informations (voir encadré p. 18). Une première dans le monde francophone, l’initiative venant habituellement davantage des anglo-saxons, majoritaires dans l’European society for the study of science and theology (l’ESSAT). C’est d’ailleurs en marge de la rencontre 2000 de cette association inter-nationale, que les francophones ont pris l’initiative de se regrouper et de décider d’organiser un colloque tous les deux ans, en alternance avec celui de l’ESSAT.

Cette initiative est venue de Bernard Michollet, prêtre et théologien à l’Institut catholique de Lyon, et de Philippe Deterre, prêtre de la Mis-sion de France, biochimiste, directeur de recherches au CNRS. C’est ce dernier que nous avons rencontré.

Les groupes représentés à Miribel sont de trois types : ceux, rattachés à une université ou un centre théologique, qui traitent un thème sur plusieurs années et publient leurs travaux sous forme de livres (Louvain, Lyon, Toulouse, Meylan). Ensuite, ceux qui rassemblent des scientifiques pour réfléchir au lien entre leur pratique scientifique et leur foi (comme le groupe de Gif-sur-Yvette dont Philippe Deterre est membre). Enfin, ceux qui sont plus axés sur la pastorale et cherchent à traduire les données de la foi chrétienne en un langage audible par les scientifiques, ou par les jeunes.

Exemples de questions dont débattent ces groupes : l’humilité de la recherche scientifique opposée au scientisme triomphant, le besoin de médiation et de langage commun entre disciplines, l’analogies entre sciences de la nature et théologie, le rapport de l’animal à l’homme, les limites de la connaissance, la notion de certitude, la place du sujet en science et en théologie, etc.

L’affrontement ouvert est révolu

Longtemps l’église a prétendu au monopole de l’explication du monde. L’affaire Galilée en est la meilleure illustration. Pendant de longs siècles, la méfiance à l’égard de la science fut totale au nom d’une lecture fondamentaliste des écritures. C’est l’immense mérite de Teilhard de Chardin d’avoir réconcilié les chrétiens avec la culture scientifique. « Mais, estime Philippe Deterre, il faut maintenant aller au-delà de la pensée scientifique optimiste de Tëilhard. L’espérance chrétienne ne se confond pas avec le progrès. Car pour l’homme du XXe et du XXIe siècles, il faut penser aussi le mal absolu (la Shoah par exemple) présent au coeur de notre civilisation de progrès. Nous savons désormais que le mal n’est pas que du négatif et que le savoir ne suffit pas au bonheur. »

La science fait partie de l’identité de l’homme occidental et elle interroge l’identité du sujet et du croyant. Pour Philippe Deterre, il y a besoin d’une médiation philosophique et citoyenne. La rencontre de Miribel était intitulée avec justesse « Sciences, cultures et foi ». Car le temps du face-à-face science-foi, dans lequel deux visions du monde s’opposaient est dépassé, au profit d’un dialogue des scientifiques avec une société dans laquelle la culture scientifique tient une place croissante, dialogue où les croyants ont une réflexion unique à apporter, loin de tout dogmatisme.

L’affrontement ouvert entre science et foi est révolu, même s’il hante encore parfois les esprits, comme en témoignent les questions de jeunes en catéchèse qui croient pouvoir réfuter la foi en invoquant le Big bang. Dans les groupes « Sciences et foi », les sujets d’intérêt ont beaucoup évolué depuis 20 ans : après la confrontation des conceptions scientifiques ou religieuses des visions du monde, les années 90 ont vu la primauté du débat éthique, et aujourd’hui, se manifeste un intérêt nouveau pour les rapports entre la rationalité et la spiritualité. Bien sûr, les nouvelles conceptions de la spécificité humaine issues des neurosciences et de la biologie moléculaire continuent d’interroger le citoyen et le croyant.

Par ailleurs, observe Philippe Deterre, alors que progressent de façon spectaculaire les connaissances et les outils d’investigations, notamment dans le domaine de la génétique, un fort sentiment d’incertitude prévaut dans le public. Le bug de l’an 2000 n’a pas eu lieu. Mais jusqu’au dernier moment, on n’en était pas sûr... La terre se réchauffe : est-ce dû à l’effet de serre provoqué par les rejets industriels ? La maladie de la vache folle se transmet-elle à l’être humain ? Les gènes manipulés des plantes transgéniques sont-ils dangereux pour l’homme ?

La méfiance grandit avec la montée des incertitudes

La méfiance des contemporains à l’égard des sciences se traduit notamment par la baisse très sensible du nombre des étudiants dans les matières scientifiques, ce qui est préoccupant pour l’avenir de la recherche.

Cependant, les scientifiques sont de plus en plus souvent appelés à jouer des rôles d’experts, à qui l’on fait porter un poids excessif : « II se pose de redoutables questions autour de l’utilisation faite de leurs connaissances et de leurs incertitudes. Le scientifique peut dire ce qui se passe. Il n’a pas vocation à décider. Par contre, il a une longueur d’avance pour dire les conséquences de ce qu’il fait. Il y a urgence à ouvrir un débat éclairé et contradictoire sur ces questions essentielles si l’on veut redonner son juste contenu à la citoyenneté. »

Comment vulgariser ? Est-ce de la responsabilités du chercheur ? Quels sont les enjeux économiques de telle ou telle communication ? « Les fonds collectés par le Téléthon le seront-ils pour guérir les myopathes que l’on donne à voir sur le plateau de télévision, ou bien plutôt pour demain prévenir la naissance de leurs semblables par le progrès des diagnostics prénataux ? Nous allons vers un eugénisme ram-pant. Mais le présupposé philosophique ? La primauté du génétique - qui sous-tend ces campagnes - n’est pas énoncée. Les scientifiques ont une grande responsabilité pour dire non : même scientifiquement, la vie d’aucun individu n’est réduite à ses gènes. »

Du non-savoir scientifique au non-savoir évangélique

Finalement, c’est alors même que les sciences comme les religions, se découvrent confrontées à l’incertitude, au questionnement, qu’elles ont le plus besoin et la capacité d’entrer en dia-logue. La foi n’est pas une explication du monde, ni un message. « Elle est maintien, coûte que coûte, d’un non-savoir primordial sur le mal, la mort et la vie. Elle aide à penser ce qui n’est pas un savoir. Elle me donne envie d’être au plus près des questions, de ne pas les éluder. » Mais la science n’explique pas le tout de l’homme. Et de plus, les représentations évoluent, la connaissance n’est pas figée. « Pour moi, la science permet de relancer en permanence le mouvement, d’affiner ses catégories pour se penser, penser l’autre, penser le monde, penser Dieu. C’est une aventure spirituelle sans fin d’une relance de nos représentations. »

Finalement, la rigidité est aussi étrangère au christianisme qu’à la science. Figer les représentations de Dieu, c’est tomber dans l’idolâtrie. S’arrêter sur certaines représentations scientifiques risque de conduire au dogmatisme scientifique.

Dans le monde qui est le nôtre, devant cette incertitude globale sur demain, la foi n’est pas sans ressource. « Se tenir debout dans l’incertain, dans le manque, le silence de Dieu, n’est-ce pas l’esprit des Béatitudes ? »Heureux les pauvres« , ce n’est pas un état, c’est une énergie, bien traduite par Chouraqui par »En avant les pauvres« . Ils vont de l’avant, ceux qui savent qu’ils ne possèdent pas le savoir définitif. »

Pour Philippe Deterre, il faut que la société prenne la mesure de ses propres contradictions : elle a peur de la science mais en même temps elle fait pression pour l’enfant zéro défaut, le recul de la mort, le risque zéro... Le chrétien n’a pas de réponse à tout cela. « Je ne veux ni l’optimisme à la Teilhard, ni le pessimisme de certains chrétiens terrifiés par la science. Je veux être vigilant. Consentir à la recherche et résister à des dérives déshumanisantes. »

Pour aller plus loin

- Boné, Edouard (biologiste), Dieu, hypothèse inutile ?, éd. Aubin, coll. Sciences et spiritualité, épistémologie, 2000.
- Debray, Régis, Dieu, un itinéraire, éd. Odile Jacob, 2001
- Lemieux, Raymond, L’intelligence et le risque de croire : théologie des sciences, éd. Fidès, 1999.
- Maldamé, Jean-Michel, En travail d’enfantement : création et évolution, éd. Aubin, coll. Sciences et spiritualité, épistémologie, 2000
- Maldamé, Jean-Michel, L’univers du Big Bang : lecture biblique, le Christ et le Cosmos, éd. Vrin/Institut interdisciplinaire d’études épistémologiques de Lyon, 2001.
- Mallard, Charles (Père), Chrétiens : il n’est pas interdit d’être intelligent, préface de Michel Dubost, éd. Saint-Paul, 2001
- Simon, Michel (sous la direction de), Penser et croire au temps des sciences cognitives, éd. Archives contemporaines, 2001.
- Ouvrage collectif, Philosophie, science et foi : actes du colloque de l’Institut catholique de Paris, éd. Savator, 2001
- Ouvrage collectif, Sciences et foi : actes du colloque organisé par le journal La Croix en février 1992, Bayard-éditions/Centurion, 1992

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(re)publié: 01/07/2008
1ère public.: 15/01/2002
Les escales d'Olivier
  • Réseau Blaise Pascal

    Le Réseau Blaise Pascal (Sciences, Cultures et Foi), créé en avril 2001, est constitué de plus d’une vingtaine de groupes francophones d’inspiration chrétienne qui travaillent sur la question « Sciences, Cultures et Foi. » Les membres du réseau sont actifs dans l’enseignement et la recherche dans les domaines scientifiques (Universités, Grandes Ecoles, CNRS, INSERM), philosophiques ou théologiques (Facultés de Philosophie et de Théologie). Laïcs, diacres, pasteurs ou prêtres, ils sont pour beaucoup d’entre eux engagés dans le service des Eglises chrétiennes comme philosophes, théologiens et enseignants.